LES PAGANS

Carnets de voyage et sujets divers

Modérateur: Guardian

LES PAGANS

Messagepar coriolan » 05 Aoû 2012 12:16

LES PAGANS
Conte mythique


Chapitre 1

L'industrie du feu


Comme chacun le sait, le Locus est le domaine des dieux, leur lieu de résidence habituelle de toute éternité puisque ce séjour est aussi ancien qu’eux-mêmes, qui naquirent le jour du grand chambardement quand tout l’univers de ce temps qui est le nôtre se mit en place. Or, un jour lointain de ce temps-là, de leur observatoire locusien, les dieux de Pagusie regardaient avec effroi les Pagans s'agiter. Ces derniers venaient de découvrir le feu, et certains d'entre eux envisageaient déjà, avec une joie non feinte, de s'en servir pour anéantir leurs ennemis. Scio, le dieu du Savoir, entra dans une grande colère :

- Qu'on m'amène Progus ! tonna-t-il

Progus, contraction de Progressus, était un demi-dieu né de la conjonction de forces énergétiques de faible capacité mais qui passait le plus clair de son temps à titiller les Pagans, développant insidieusement chez eux les ingéniosités les plus curieuses afin de satisfaire des besoins toujours nouveaux.

Hermès, croisement subtil de forces plus importantes et qui tenait son nom d'une vieille légende étrangère où son héros avait tenu le rang de serviteur des dieux sur la planète Terra, s'empressa d'aller chercher Progus afin de le conduire auprès de Scio.

La colère de ce dernier n'était pas encore tombée quand ils se présentèrent devant lui. Avant même que Progus ne le saluât, Scio, hors de lui, l'invectiva :

- Le feu ne doit servir qu'à se chauffer le jour ou à s'éclairer la nuit en cas d'extrême nécessité. Et c'est tout ! D'où viennent ces pensées que je viens de capter et qui me parlent d'anéantissement incendiaire ?

- Scio, répondit Progus, le feu offre d'autres possibilités ! Tu le sais aussi bien que moi, pour l'avoir vu sur d'autres mondes voisins. Tu n'ignores pas non plus que mon rôle consiste à guider les Pagans sur la voie du progrès. Or, sans feu pas d'industries, pas de découvertes scientifiques, pas d'avenir.

- Mais quel avenir !

- L'avenir de toute société digne de ce nom.

- Non te dis-je ! Je te l'interdis !

- La puissance de ton savoir n'a aucune prise sur mon vouloir, tu le sais. Et je n'en démordrai pas.

- S'il en est ainsi, j'en appelle à Majus. Lui seul saura trancher entre ton vouloir stupide et mon savoir éclairé.

Majus, le dieu des dieux, méditait dans la salle du trône, entouré de ses conseillers, quand Scio et Progus furent introduits auprès de lui.

Pendant que chacun d'eux exposait, à tour de rôle, sa conception de l'utilité du feu, Majus caressait d'une main son crâne chauve et luisant comme la face lunaire, et triturait de l'autre la Pierre Noire, symbole de sa puissance tant sur les dieux de sa cour que sur la Pagusie.

- Le feu est un instrument des dieux, dit-il lorsque les orateurs eurent fini d'exprimer leur point de vue, mais le progrès des Pagans appartient aux Pagans ! Il ne doit pas dépendre du vouloir d'un dieu uniquement chargé d'accompagner les hommes. Voilà pour toi, précisa-t-il en désignant Progus. Quant à toi, Scio, ne t'en déplaise, le feu n'est destiné ni à se chauffer, ni à s'éclairer. Quand il fait froid, le Pagan doit avoir froid et composer avec le froid; quand il fait nuit, le Pagan doit dormir.

- Mais, se risqua Progus, la société qui est le fruit de l'évolution doit évoluer à son tour, c'est une loi de la nature.

- Le progrès n'est pas l'évolution ! L'évolution, elle, est mue par les dieux ; si elle ne l'était pas, comme le progrès elle ne serait qu'un mouvement. Or le mouvement génère l'usure, et l'usure entraîne la mort, répondit calmement Majus.

- Mais... renchérit Progus en se levant, comme pour donner du poids à ses arguments, ce que Majus ne lui permis pas.

- C'est assez ! Dis-moi plutôt si tu serais prêt à assumer l'avenir que tu destines aux Pagans ? le tenta malicieusement le dieu suprême.

- Bien sûr, lança victorieusement l'impertinent Progus en mesurant qu'il l'emportait sur Scio, et devant toute la Cour. Bien sûr!

- C'est bien. Je te décharge de ta qualité de demi-dieu et, dès demain, ton énergie sera provisoirement redevenue matière. Prends ma Pierre Noire, ce symbole de ma puissance symbolisera également la puissance du progrès que tu défends. Montre-la aux hommes et pousse-la devant toi pendant dix mille ans. Passé ce temps je reprendrai ma Pierre. Si tu as réussi à mener à bien le destin des Pagans, tu partageras mon pouvoir; sinon tu resteras tel que tu seras devenu, jusqu'à la fin des temps. Ainsi fut-il décidé, ainsi fut-il fait.

Et Progus se réveilla le lendemain matin sous les traits d'un jeune Pagan d'une trentaine d'années.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 06 Aoû 2012 11:04

(suite...)

Il rassembla tous les nomades des bords de la Mer du Milieu des Terres, qui constituaient l'ensemble de la population de la jeune planète et, après leur avoir dit qu'il était un prophète venu leur apporter la science dont ils avaient besoin, il leur enjoignit de le suivre.

Progus poussait devant lui la Pierre Noire, et les Pagans s'extasiaient de voir, tout le long du chemin parcouru, les progrès considérables qu'ils faisaient. Avoir découvert l'utilité du feu était une chose, mais sa domestication en était une autre. Et cela changeait tout, ils n'étaient plus contraints à le transporter d'un point à un autre au prix de mille difficultés, ils pouvaient désormais le recréer à volonté. Bref, ils n'étaient plus tributaires du ciel, et moins encore de ses orages !

Ce fut ainsi pour eux les longues soirées d'hiver, à la lumière et à la chaleur au fond des grottes, au cours desquelles ils purent tailler leurs outils au coin du feu, à l'abri des bêtes sauvages, tout en se narrant leurs exploits. Et le soleil perdait d'un coup sa suprématie pour ne plus devenir qu'un point de repère temporel.

Ce fut l'alimentation aussi qui changea, avec ses répercussions sur l'organisme et ses conditions d'hygiène. Et puis, au fond des grottes, ce fut la vie familiale, tribale, qui s'organisa autour du foyer avec la collectivisation du travail domestique. Bref, l'âge d'or de l'humanité.

Progus était honoré comme il seyait à un véritable héros, et les Pagans marchaient derrière lui.

Les outils se perfectionnèrent, les armes aussi... De la pierre au cuivre, du cuivre au bronze, du bronze au fer. Ce progrès aidant, les Pagans en temps de paix vivaient mieux, et en temps de guerre mouraient plus nombreux.

- C'est la rançon de tout progrès, disaient-ils.

Et Progus poussait sa Pierre, et, derrière lui, les Pagans applaudissaient.

La Pierre distribuait son savoir et l'homme avançait à pas de géant : ce fut l'écriture, la roue, les mathématiques...Toutefois, comme il en va dans l’ensemble de l'univers, rien n'est gratuit. Tout n'est jamais que la contrepartie d'un échange de tout et, insensiblement, au début du moins, la Pierre Noire qui roulait, poussée par l'envoyé des dieux, se mit-elle à amasser à sa surface un peu du limon qu'elle parcourait sans effort. Ce n'était pas grand-chose, un petit prélèvement, une modeste dîme, une mince pellicule, un peu comme le font les boules de neige que roulent les enfants en vue de l'érection d'un père Noël.

La petite sphère grossissant s'épaississait davantage. Aussi, par la force des choses, puisque Progus se voyait contraint à la pousser sans relâche, sa grosseur était-elle exponentielle. Inévitablement exponentielle ! Et, bien entendu, il en allait de même pour les nouvelles inventions, les nouvelles découvertes. Un déluge de fécondités s'abattait sur la planète, et tous les Pagans criaient au miracle !

Tout cela alla bien jusqu'au jour où, la boule atteignant un volume tel, que le tour de la Pagusie s'effectua au rythme du soleil, ce qui ne fut pas sans dommages pour la population qui avait également crû, proportionnellement au progrès fertilisant.

Plus personne ne pouvait se trouver devant la boule au risque de se faire écraser par elle ! C'est ainsi que le peuple dut se ranger derrière Progus qui continuait à pousser sa Pierre et, de moins en moins, on entendit crier : "Vive Progus"...sauf par quelques savants les yeux dans les étoiles.

L'abondance des biens était catastrophique, et les Pagans en étaient venus à supplier Progus de marquer un arrêt, pour souffler un peu. Ils espéraient secrètement qu'il ne pourrait plus remettre en branle la gigantesque boule qui leur distribuait tant de bienfaits. Mais en vain ! Progus avait un engagement à tenir.

Les Pagans en firent un Dieu à qui ils offrirent des sacrifices, des holocaustes d'enfants, de vierges. Rien n'y fit. D'ailleurs rien n'y pouvait faire ! Le monde était dans sa logique d'évolution matérielle, ainsi en avaient décidé les dieux en accédant au désir des humains.

Un siècle vint où la Pierre Noire se trouva avoir mangé la moitié de la Pagusie alors que Progus continuait à la pousser d'un effort qu'il aurait bien voulu surhumain. Les Pagans en étaient à l'âge atomique et ils crurent parfois que les deux sphères, leur monde et la monstrueuse rotondité qu'était devenue la pierre initiale, allaient s'anéantir dans un embrasement mutuel. Il n'en fut rien.

Et Progus poussait sa pierre, et, derrière lui, les Pagans gémissaient...

Ce qui devait arriver arriva quand, jour néfaste pour la pauvre humanité surdéveloppée, Progus ne s'appuyant plus que sur le vide des grands espaces interplanétaires, se vit en train de pousser la pierre maudite vers une autre planète du système solaire, après qu'elle eut absorbé la Pagusie tout entière, et les Pagans avec...

Ce fut ce jour-là que Majus se transporta auprès du demi-dieu éreinté de fatigue, mais aveugle et obstiné, qui poussait toujours, poussait encore...Sans un mot au malheureux Progus, le dieu des dieux fit voler en éclats la doublure céleste de ce qui avait été un monde, puis il s'empara de sa Pierre Noire avant de disparaître dans un éclair éblouissant.

Sous l'effet de l'onde de choc, dans un tourbillon, les particules terrestres en suspension se regroupèrent en deux sphères, dont l'une beaucoup plus petite devint le satellite de l'autre. Cela se fit en une fraction de seconde, sans que l'équilibre des autres mondes en rotation dans l'espace ne s'en ressentît, et surtout sans que Progus lui-même ne s'aperçût qu'il poussait dorénavant une petite lune autour d'une nouvelle Pagusie désormais inhabitée. Il marchait dans l'éther et ses deux bras fermement appuyés contre l'astre mort auraient pu donner l'impression à un observateur terrestre que, dans le ciel, un homme marchait sur les mains, la tête en bas ! C'était bien un peu cela. Condamné à tourner éternellement, Progus n'était plus qu'un pauvre homme vaincu par la force d'attraction d'un monde qu'il avait rêvé de rendre plus grand et plus fort. Il en perdit la raison !

Et puis, selon les lois naturelles qui régissent l'univers, la vie réapparut tant bien que mal, et la Pagusie se repeupla. Un jour, beaucoup plus tard, ses habitants découvrirent le feu... Fut-ce un effet de la lune ? La vengeance d'un dieu malveillant ? Nul ne le saura jamais. Quoi qu'il en soit les Pagans le maîtrisèrent, puis le domestiquèrent sans l'aide de quiconque. Les dieux n'en sont pas encore revenus !

Et le soir, du fond des grottes à l'ouverture desquelles resplendit parfois l'astre des nuits, les Pagans observent leur satellite. Certains disent y avoir vu un homme... Alors les Pagans scrutent le ciel en rêvant qu'un jour, peut-être, ils pourront aller voir là-haut si c'est bien vrai tout ce qu'on raconte, car des légendes courent qui disent des choses...!

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 07 Aoû 2012 10:44

(suite...)

Chapitre 2

Les davistes


Les Pagans vivaient en paix ; les dieux et les déesses allaient de même, tant il est vrai – quand on connaît la nature des dieux et des hommes (1) – que l'harmonie des uns n'est jamais que le reflet de l'harmonie des autres.

Sous les mains de ses habitants, la Pagusie devenait un jardin magnifique et Majus eut envie d'y venir installer sa Cour pendant un temps. Se mêler aux hommes, passer de l'invisible au visible, est un jeu d'enfant pour les dieux puisqu'il leur suffit, à volonté, par le fait même de le vouloir, de contracter l'énergie qui les constitue ou de la relâcher. On contracte on devient Pagan, on relâche on redevient dieu. Ce n'est pas plus difficile que cela... pour un dieu. Pour un homme, bien qu'il ne soit également lui même qu'une concrétion énergétique très condensée, cette technique élémentaire n'est pas du tout maîtrisée. Pas encore...

En ce qui concerne ces va-et-vient structurels, il y a lieu cependant de préciser que, durant le temps de leur matérialisation, les dieux, bien qu'échappant à l'usure cellulaire, donc à la vieillesse, peuvent être victime d'un coup du sort et mourir. Il leur faut donc être extrêmement vigilants pour éviter les attentats et, plus courants, les accidents matériels. Toutefois l'inconvénient est de courte durée car, et c'est dans l'ordre des choses, le temps finit toujours par les restaurer et à les faire réintégrer la divine hiérarchie mais dans un délai proportionnel à leur valeur énergétique, de siècles voire de millénaires... C'est ainsi que, comme le disait Hermès d'un air chagrin :

- Même pour nous, les dieux, c'est toujours un peu contraignant de mourir.

En dépit de ces contingences qui étaient, et qui sont encore, leur lot quotidien, sur les bords de la Mer du Milieu des Terres, à l'abri des regards du commun des mortels, les dieux et les déesses de haut rang comme de petite noblesse débarquèrent-ils néanmoins un beau matin.

Au rang des dieux, il y avait Majus, bien sûr, le dieu des dieux ; Ratio, le dieu de la raison ; Scio, le dieu du savoir ; Arès, émigré d'un système voisin, dieu de la force physique ; et Hermès, demi-frère d'Arès, également émigré devenu serviteur de la Cour. Qu'on ne s'y trompe pas, par serviteur il faut entendre Grand Chambellan, dieu chargé du traitement de toutes les questions administratives et matérielles. Le Grand Chambellan avait droit de préséance sur les déesses, à l'exception de Matria, l'épouse de Majus.

Au rang des déesses descendues également en Pagusie, on trouvait, par ordre d'importance : Matria, déesse de la Nature; Sapiène, déesse de la sagesse, compagne de Scio; et Virtus, déesse de la vertu.

Tout ce beau monde, secondé par un ou plusieurs parèdres, conseillé par une assemblée de notables demi-dieux et servi par une foule de serviteurs de basse extraction énergétique, tout ce beau monde donc formait une équipée de plus de cent entités spirituelles qui, au contact du sol, devinrent plus de cent individus comme vous et moi.

Le premier travail des serviteurs fut de construire un domaine pour les dieux et la Cour. Ce fut Hermès que le Conseil chargea de déterminer l'endroit et le nom de la ville qui devrait les abriter. Le choix du dieu se porta sur une colline, la plus haute du lieu enchanteur où la divine colonie avait pris pieds ; il lui donna le nom d'Akros qui devint le nom du domaine lui-même. A Majus qui s'interrogeait sur le choix d'un nom aussi curieux, Hermès lui avoua que c'était par fidélité, en souvenir d'une ville qu'il avait connue jadis, ailleurs, et où il avait été très heureux, Acropole. Akros fut adopté à l'unanimité, bien que le Conseil s'étonnât de cette sensibilité insoupçonnée chez le frère d'un guerrier.

Quand chacun fut installé dans ses appartements, et que le train-train divin commença à endormir les corps et les esprits, bercés qu'ils étaient par une langueur quasi orientale, Majus eut envie d'en savoir plus sur ce qui se passait dans le reste du monde. Sa curiosité était d'autant plus émoussée que, la veille au soir, après avoir usé de son pouvoir divin de "décontraction-contraction", et être redevenu pur esprit, il avait parcouru en direction du sud-sud-est environ 1500 km à la vitesse supraluminique, soit en un rien de temps au sens vrai de l'expression, et que là, rematérialisé, il avait été stupéfait de voir des constructions d'une étrange configuration. Se mêlant à la foule, il avait appris qu'il s'agissait de pyramides à usage exclusivement funéraire. Ce qui était extraordinaire, ce n'était pas qu'elles fussent d'immenses tombeaux, mais que chacune d'elles ne servît qu'à un seul homme, lui avait-on dit. C'était extravagant !

Rentré à Akros, Majus voulut en savoir plus. Ayant interrogé Scio qui, humblement avoua son ignorance, il décida d'envoyer là-bas quelques émissaires pour y mener une sérieuse enquête.

Une année s'écoula, sans incidents notables à signaler sur Akros, avant que la commission, de retour, ne vînt faire son rapport à Majus alors en train de présider son Conseil. Le chef des membres délégués, après les précautions oratoires qu'il jugea prudent de prendre, entra dans le vif du sujet sous les regards de ses maîtres qui reflétèrent un ahurissement sans bornes au fur et à mesure qu'il exposa son compte rendu.

(1) Cf « La Psychosphère », sur Exodoxe.fr

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 08 Aoû 2012 10:52

(suite...)

- Le mystère des pyramides, commença-t-il, est le mystère d'une pierre qui nous cache une montagne, car, dans ce pays où coule un grand fleuve nourricier, sévit une bien étrange sédition contre l'ordre naturel établi, et qui revêt un caractère autrement préoccupant. Souvenez-vous, ô dieux, de la félonie dont vous fûtes victimes il y a un siècle environ quand Vindici, le père du malheureux Progus exilé, se transporta sur la Pagusie où, formant le projet de venger son fils, il devint le conseiller d'un grand de ce monde...

- Comment ne pas s'en souvenir, l'interrompit Hermès, ce traître n'était-il pas parvenu à faire croire au souverain des Pagans que ses dieux étaient une hérésie, et qu'il n'y avait qu'une seule divinité, le dieu Soleil dispensateur de la vie ? Cette stupidité fit néanmoins son chemin auprès des sujets de ce fou qui en vint à se prendre pour le seul intermédiaire terrestre du dieu ! Je m'en souviens d'autant plus que, pour conjurer ce schisme inacceptable, c'est moi qui suis intervenu en personne pour guider le bras de sa royale épouse à lui verser du poison ; et je la fis disparaître ensuite ! (1) Quant à Vindici, après la disparition des souverains, il s'était dématérialisé et avait rejoint sa base sur une autre planète. Quoi qu'il en soit, le faux dogme professé fut éradiqué de la surface de la planète. Tu ne vas pas me dire qu'il y est revenu ?

- Et cependant, ô dieu, il est en pleine recrudescence !

- Ah ! s'emporta Arès à l'encontre de Hermès, que ne m'as-tu laissé, à l'époque, armer le peuple de l'Est pour détruire tous ces hérétiques !

- Ô dieu, répondit humblement le chef de la délégation, ce sont les descendants de ce peuple que tu évoques qui sont aujourd'hui les propagateurs de cette foi !

- Et Vindici ? s'enquit calmement Majus.

- Ô puissant dieu, dit en s'inclinant respectueusement le rapporteur, il est à la tête des dissidents.

- C'est tout de même incroyable, s'indigna Ratio, qu'une civilisation aussi évoluée puisse tomber dans cette hérésie absurde...!

- C'est-à-dire que, se permit d'interrompre le délégué qui transpirait comme un forçat en août, c'est-à-dire que ce n'est plus le soleil qu'ils honorent mais un dieu, un dieu vivant comme vous-même, ô dieu, comme vous-même mais... suprême et unique.

- Quoi ? éructa Majus en se dressant comme mû par quelque ressort diabolique. Qu'est-ce que tu dis ? Suprême et unique ?

Un silence de mort s'appesantit sur le Conseil et, si l'on peut dire, un ange passa. Retrouvant toute la majesté qui lui valait son nom, Majus se fit expliquer par le menu tout ce que l'on savait sur cette secte. Il apprit que Vindici, après avoir disparu était revenu, puis avait poursuivi sa carrière de conseiller des rois sous des physiques et des patronymes différents et qu'il avait ainsi traversé les âges. Qu'à l'heure de ce récit, alors que le royaume des pyramides était gouverné par le plus grand de ses rois, Vindici sous le nom de Mosel, était parvenu à soulever des esclaves et que, s'étant porté à leur tête, il leur avait promis, au nom du dieu unique, de les faire partir de ce lieu où ils étaient asservis, et de les conduire vers un pays de cocagne.

- Mais, intervint Sapiène en s'adressant au malheureux enquêteur plus rouge que jamais, as-tu quelques explications sur ce dieu factice. Comment le nomme-t-on ? Par quel artifice Vindici justifie-t-il la déité de son personnage ?

- Ô sage déesse, lui répondit l'envoyé, ce dieu s'appelle Davou.

- Davou ! Et qu'est-ce que ça veut dire ? s'enquit Ratio.

- Ca veut dire...Davou, ô vénéré dieu. C'est un nom qu'il n'explique pas ; c'est son nom. Il dit que c'est ainsi qu'il veut qu'on l'appelle.

- Poursuis, s'impatienta Majus, poursuis.

- On dit qu'il a choisi le peuple des esclaves pour être son représentant sur la Pagusie, et que ce peuple élu bénéficierait de tout son amour ; qu'il l'aiderait contre ses adversaires et ferait de lui une grande nation.

- ...de tout son amour, hein, grommela Majus.

- Oui, ô puissant dieu, mais de toute sa colère aussi, car il se dit jaloux des autres dieux qu'il ne veut pas qu'on honore.

Un frisson de colère secoua l'assistance. Des menaces de mort fusèrent.

- Du calme, intervint Majus. Puis, s'adressant au rapporteur, il l'enjoignit de poursuivre son récit.

- Eh bien, heu...ô puissant dieu, il a déclaré qu'il avait fait le monde en six jours.

Un immense éclat de rire ébranla les assises d'Akros, et Majus lui-même se tapa sur les cuisses. Ce rire exorcisa la haine qui était dans l'air et le rapporteur s'enhardit :

- Oui, en six jours, ô puissant dieu, et il a dit aussi qu'il avait fait le Pagan avec de la boue...

- Pourquoi pas, ironisa Scio.

- ...mais que le Pagan et sa femme furent condamnés à mourir pour avoir mangé une pomme en dépit de la défense qui leur avait été faite...

- Condamné à mourir ? releva Virtus, tu veux dire "condamné à mort", je pense.

- Non, ô déesse, condamné à mourir. Le Pagan, bien qu'en chair et en os, avait été créé immortel...

Cette fois Akros fut en danger ! Un rire inextinguible s'empara de toute la foule, et même les serviteurs, d'ordinaire réservés comme des bobbies, furent gagnés par cette hilarité collective. Certains se roulèrent par terre !

Il fallut suspendre la séance qui ne fut rouverte qu'après le repas du soir.


(1) Selon Ch. Jacq, dans ‘Nefertiti et Akhénaton’, ce que nous apprend ici Hermès correspond à une certaine théorie qui prétend que Néfertiti se serait dissociée de son époux et aurait abandonné la religion d’Aton pour sauver l’Egypte.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 09 Aoû 2012 11:33

(suite...)

Inutile de préciser si ce repas fut animé ! La pomme y fut deux fois à l'honneur et, le dernier pépin englouti, chacun se précipita pour ne pas manquer un mot de l'extraordinaire prestation du rapporteur.

- Ainsi donc, reprit Majus à l'adresse du chef de la délégation qui avait regagné sa place à la tribune, poursuivons. Ne revenons pas sur ce qui a été dit tout à l'heure et qui fait, si j'ai bien compris, que les Pagans sont des dieux déchus, en quelque sorte. C'est bien cela ?

- En quelque sorte, ô puissant dieu.

- Que sais-tu d'autre sur ce Davou ? Le dit-on puissant ?

- On le dit très puissant, ô...puissant dieu, bafouilla le rapporteur en reprenant son ton carminé.

- Plus puissant que moi ?

- C'est-à-dire qu'étant unique, il est naturellement plus puissant que tous les puissants de l'univers...

- De l'univers ? s'exclama Matria. Tu veux dire que son champ d'action, enfin celui qu'il revendique, n'est pas uniquement attaché à la Pagusie ?

- Non, ô puissante déesse. Il est présenté comme étant infini, éternel, incréé et dieu de l'univers...

- Enfin, l'interrompit Ratio, si on le prétend dieu de toutes les formes de vie de l'univers - et vous savez tous comme moi combien cet univers est vaste avec ses milliards de galaxies -, comment Vindici s'y prend-il pour justifier que son dieu puisse s'intéresser exclusivement à quelques esclaves d'une planète, d'une planète d'un système solaire tellement en marge de sa galaxie que pour un peu il en tomberait ? C'est comme si on voulait faire croire que le soleil a jeté son dévolu sur un microbe au détriment et au mépris de tous les autres...sans parler de ce qui n'est pas microbe et qui vit aussi ! Et ces gens-là croient en ces balivernes ? Même de la part d'esclaves, c'est inconcevable.

- Je ne sais pas, ô dieu, s'excusa le narrateur en virant au cramoisi.

- Et comment est-il, ce...Davou ? intervint Sapiène.

- On l'ignore. Mosel, je veux dire Vindici, a dit au peuple que nul ne pouvait voir sa face parce qu'il était un dieu inaccessible, ô sage déesse.

Un sourire flotta sur toutes les lèvres.

- Et où se trouve Vindici à cette heure ? interrogea Majus.

- A cette heure, ô puissant dieu, il est à la tête de son troupeau d'esclaves, en train de traverser un marais asséché qu'il prétend être une mer dont Davou aurait écarté les flots à l'horizon afin de leur permettre de la franchir.

- Il faut tuer ce dément ! hurla Arès.

L'assemblée à l'unanimité se rangea à cet avis, et c'est ainsi qu'un attentat contre Vindici, alias Mosel, fut décidé. Sa mort correspondrait à une rémission d'une bonne douzaine de siècles, ce qui, à premier abord, donnait plus de temps qu'il n'en était nécessaire pour s'occuper des esclaves. Et, dans la foulée, il fut également décidé à l'unanimité de détruire tous les davistes (nom des hérétiques crédules), avec leurs petits, si l'on voulait étouffer dans l’œuf une parodie aussi offensante pour les dieux.

Et commença la plus grande chasse de tous les temps, et de toutes les galaxies contre un peuple et son chef.

Mosel escorté de ses fidèles traversa un désert où il dut déjouer mille pièges tendus par ses anciens amis du locus. Auprès des esclaves son prestige grandit et Davou fut honoré sans réserve, en dépit d'une petite tentation sans lendemain due à l'intervention sournoise de Majus en personne, où il fut question d'un veau d'or.

Le harcèlement ne cessa pas ; tout juste put-on noter un léger répit quand, sous l'influence de Hermès coutumier du fait, un bras félon versa un poison dans la boisson de Mosel la veille de son arrivée au pays de cocagne. Et, comme prévu, Mosel disparut définitivement de la Pagusie d’où, par voie de conséquence, Vindici du domaine des dieux pour plus de douze siècles...au moins.

Les maudits esclaves ayant largement procréé, et procréant toujours davantage, la tâche des exterminateurs s'avéra beaucoup moins aisée qu'il n'avait paru tout d'abord. C'est ainsi qu'après mûres réflexions, les dieux décidèrent-ils de laisser faire le temps, mis à part bien entendu quelques holocaustes par-ci, par-là, afin de ramener le nombre des davistes à un chiffre moins désobligeant pour Majus.

Pour comprendre ce délai de grâce accordé par les dieux, il faut savoir que selon la pseudo-révélation distillée par Mosel aux esclaves, un envoyé de Davou lui-même devait venir sur terre pour ramener l'ordre et notamment faire cesser le massacre dont ses fidèles étaient les victimes. Ce sauveur devait être un pur descendant d'esclave, il s'en suivait donc que pour avoir toutes les chances de compter ce messie dans sa propre lignée, les esclaves ne se mariaient plus qu'entre eux. Leur nombre se trouvant limité par les quelques tueries régulièrement programmées, selon les dieux la race des esclaves cousinant entre eux à qui mieux mieux devrait-elle inéluctablement sombrer un jour ou l'autre dans un crétinisme libérateur.

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 10 Aoû 2012 11:53

(suite...)

Chapitre 3

La rencontre des dieux


Pardès, le jeune chevrier courait la lande à la recherche de Miquette, la plus jeune de ses chevrettes, qui avait disparu. Avec sa baguette de coudrier il fouettait chaque buisson en lançant son cri de ralliement : drri, drri, cri très aigu que le troupeau connaissait bien.

Boul, son chien, ne ménageait pas sa peine non plus ! Furetant frénétiquement derrière chaque rocher, il était partout à la fois. Ses abois couvraient la prairie et il était étonnant que Miquette ne les entendît pas.

Et cela faisait deux heures que l'adolescent et la bête parcouraient la campagne en dessinant de larges cercles concentriques dans les herbes folles, tout autour du cheptel resté sagement à brouter sur place.

Las de ses recherches infructueuses, le jeune homme s'assit sur une haute pierre, cependant que son chien, plus opiniâtre, s'obstinait en zigzaguant, la truffe au ras du sol.

- Où peut-elle être passée ? Et Boul qui ne sent rien ! C'est curieux. Elle ne peut tout de même pas être partie au bout du monde; elle nous entend, c'est sûr. Drri, drri, lança-t-il encore en l'air et dans toutes les directions.

- Ah ! si elle s'est engagée plus loin, le pire est à craindre, murmura-t-il, les serpents pullulent en ce coin comme ce n'est pas possible ! Je dirais même qu'il est téméraire d'y rester un instant de plus. Au diable l'imprudente !

Et, en désespoir de cause, il rappela son chien et se dirigea vers le troupeau non sans regarder où il mettait les pieds. Parfois il se retournait par acquit de conscience, et lançait au ciel, avec ses mains en cornet, quelques drri beaucoup plus tristes que d'habitude.

Soudain, il s'arrêta en fronçant les sourcils. Là-bas, à l'horizon, sur une colline qu'il connaissait bien pour l'avoir souvent vue mais où, par prudence, il n'était jamais allé - personne non plus d'ailleurs -, quelque chose d'insolite accrochait le regard.

Une construction curieuse coiffait le dôme de la colline. Elle était faite de colonnes couvertes d'un toit de pierre blanche éblouissant au soleil. C'est d'ailleurs cette blancheur qui avait attiré son regard.

- Qu'est-ce que c'est que cela, murmura-t-il inquiet et surpris.

Oubliant Miquette et les serpents qu'il craignait plus que tout au monde, il s'élança dans la lande, Boul sur ses talons.

Parvenu au pied du monticule qui s'avéra, vu de près, être une petite montagne, il stoppa net. Le paysage changeait complètement. La prairie avait été ravagée et une énorme carrière s'ouvrait sous ses pieds. Aucun instrument n'était visible sur le chantier, alors que l'importance et la profondeur du gouffre révélaient sans aucun doute que ce travail n'avait pu être effectué à mains nues, ni même avec les outils rudimentaires que connaissait Pardès. Aucun ouvrier n'était à l’œuvre ; vraisemblablement le travail avait été suspendu s'il pouvait en juger à la vue de certains blocs de comblanchien taillés partiellement, ou prêts à l'emploi mais gisant sur le chemin. Certainement c'était la pause, et une armée de tailleurs n'allait pas tarder à surgir...

Pardès décida d'attendre et se cacha dans une anfractuosité du rocher qui lui servait d’appui.

Le temps passait et la nuit vint. Le jeune homme brisé de fatigue et d'émotions s'endormit à même le sol, Boul à ses pieds...

Une poigne vigoureuse le sortit d'un rêve qu'il abandonna à regret, et avec d'autant plus de déplaisir que le visage qui se penchait sur lui était dépourvu de toute aménité.

- Qui...qui êtes-vous ? bégaya le pauvre Pardès.

- Suis-moi, lui répondit sèchement pour toute information une voix sépulcrale.

Le personnage était vêtu d'une tunique blanche et chaussé de sandales à lanières. Il ressemblait à ce jeune prince que Pardès avait vu, une fois, traverser la lande dans un char. Il pensa très rapidement qu'il était sans doute entré sur le territoire de quelque roi et qu'on allait lui faire payer cher sa curiosité.

Dès le début du bref dialogue qui s'était engagé, Boul ne fit qu'un bond et se mit à grogner contre l'intrus.

- Fais taire cette bête ou je la tue, dit fermement l'homme en blanc.

- Allons Boul, du calme ! Ce n'est rien. Ce monsieur est très gentil, n'est-ce pas, dit-il en levant un regard souriant vers l'inconnu pour l'amadouer.

- Tiens, attache-le à ce tronc d'arbre, reçut-il pour toute réponse, en même temps qu'un cordage en pleine figure.

Le jeune homme fit semblant de s'exécuter cependant mais en se baissant au cours de la manoeuvre, il tenta de fuir... la poigne de fer qui le cloua au sol lui enleva toute envie de récidive. Puis, Boul ayant été ficelé à l'énorme tronc d'arbre désigné par son tourmenteur, ce dernier força le jeune homme à avancer et le suivit de très près en le maintenant fermement au col.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 11 Aoû 2012 10:21

(suite...)

Après une demi-heure de marche, l'homme et son prisonnier parvinrent au sommet de la montagne où se dressait l'édifice qui valait à Pardès d'être là. Il fut conduit entre plusieurs rangées de péristyles doriques, disposés dans un ordre artistique selon qu'ils étaient en marbre ou en comblanchien, puis ils pénétrèrent dans une pièce ronde, immense. Et dans cette pièce, une foule grouillait ; une foule dont le moins qu'on puisse dire est que ses membres manquaient totalement d'originalité, chacun étant habillé comme le personnage patibulaire qui servait de cicérone au jeune curieux.

L'ennui n'eut pas le temps de naître de l'uniformité car, lorsqu'il s'engagea au milieu de cette marée apparemment humaine, où les femmes ne se distinguaient qu'à peine des hommes, tous les regards - bleu ciel ! - se tournèrent vers lui.

Un homme, ni plus vieux, ni plus jeune que les autres se détacha d'un groupe et vint au-devant du cerbère et de sa victime.

- Qui est-ce ?

- Ô puissant dieu, je l'ai trouvé endormi dans la carrière.

Dieu ! Il avait dit "dieu" ? Pardès crut qu'il poursuivait son rêve qui, précisément, se déroulait dans un lieu enchanteur qui aurait pu être le paradis terrestre.

A ce propos, il faut signaler que Pardès avait entendu parler de cette religion du peuple élu dont il ne faisait pas partie, religion qui avait fait beaucoup parler d'elle en provoquant bien des remous le long des rivages de la Mer du Milieu des Terres. Ce peuple n'était pas très aimé, on le disait composé d'anciens esclaves. Mais on dit tant de choses...

Le peu qu'il avait glané sur cette religion lui avait suffi pour établir la sienne propre : il y avait un dieu, et il était sa créature. C'était bien assez. Et là, devant lui, quelqu'un lui était présenté comme étant dieu ? Pas de doute, c'était le rêve qui continuait, ou bien il avait mal entendu. C'est cela, il avait mal entendu.

Le personnage objet de tous ces doutes, et qui n'était autre que Majus en personne, dévisagea longuement Pardès qui ne savait quelle contenance se donner.

- Ainsi, Pagan, l'aborda Majus, tu t'es égaré parmi nous ? Tu as traversé la lande infestée de serpents à ce que l'on dit ?

- C'est-à-dire, commença le jeune homme en déglutissant laborieusement sa salive, c'est-à-dire...

- Ne crains rien, l'interrompit le dieu des dieux. S'il est un endroit où tu peux te sentir en sécurité, c'est bien ici. Tu es à Akros, et tout à l'heure je te présenterai à toute ma Cour ; ton courage vaut bien cet hommage.

- Akros ? s'étonna Pardès, je connais bien la région mais ce nom-là ne me dit rien du tout.

- Et pour cause, dit Majus en souriant, c'est moi qui l'ai ainsi dénommé. Akros est mon domaine ; j'y demeure avec la Cour.

Cela faisait deux fois que l'homme aux yeux peut-être plus bleus que les autres parlait de sa Cour. Pardès, que l'amabilité de son interlocuteur commençait à rassurer, s'enhardit jusqu'à lui demander brièvement :

- Votre… ‘Cour’ ?

- Ah ! c'est vrai que nous ne nous sommes pas présentés. Comment t'appelle-t-on Pagan ?

- Je ne m'appelle pas Pagan, mais Pardès, et je suis chevrier.

- Parfait, acquiesça le dieu suprême, moi je suis le dieu Majus.

- Le Dieu ! s'exclama Pardès qui, cette fois-ci, avait bien entendu. Mais, c'est impossible, vous vous moquez de moi ; Dieu est invisible !

- Parfois en effet, admis Majus en disparaissant puis en réapparaissant presque aussitôt sous les yeux ahuris du jeune garçon. Parfois, mais pas toujours. La preuve.

Puis, faisant un grand geste circulaire :

- Voici ma Cour au grand complet. Plus tard je te présenterai individuellement tous les dieux et demi-dieux qui la composent.

- Les dieux et les demi-dieux ? murmura le chevrier interloqué. Mais on m'a appris que Dieu était unique et seul créateur du ciel et de la terre.

Les dieux et le Conseil de Majus qui s'étaient regroupés autour de la vedette du jour n'esquissèrent cette fois qu'un sourire condescendant, à l'exception d'Arès qui, brutalement, lança :

- N'es-tu pas un esclave ou petit-fils d'esclave, Pagan ?

Le sang de Pardès ne fit qu'un tour. Ignorant toute retenue comme si le brillant aréopage que l'on disait divin n'eut été qu'un banal attroupement, après avoir fait un tour complet sur lui-même, le jeune gardeur de chèvres fixa Arès droit dans les yeux et lui cria en pleine figure :

- Je ne suis l'esclave de personne ! Et d'abord pourquoi m'appelez-vous Pagan ? Qu'est-ce que c'est qu'un Pagan ? Et puis...

Et puis le flot de sentiments divers qui bouillonnaient en lui, fut stoppé net. Le regard du jeune révolté trouant l'assemblée qui avait fait cercle autour de lui, s'était porté sur un groupe de femmes à l'écart - il apprit par la suite que c'étaient des servantes - en train de traire une chèvre qu'il reconnut pour être celle qu'il avait cherchée pendant deux heures, au moins.

- Miquette ! s'écria-t-il en fendant le rang des divinités pour se porter au secours de la chevrette. Arrêtez ça, voyons ! Elle ne donne pas encore de lait ! Ca se voit tout de même !

Puis, au mépris de tous les dangers, les poings sur les hanches, se tournant vers les hommes en blanc, il s'écria haut et fort :

- On se fiche de moi ! Des dieux, ça ? Qui ne savent même pas faire la différence entre une chèvre et une chevrette ?

Un immense éclat de rire général fit écho à cette brillante démonstration de non-déité. Majus en personne, hilare, vint au devant de son fougueux hôte et lui tapa affectueusement sur l'épaule.

- Tu me plais, jeune Pagan. Viens avec moi, j'ai beaucoup de choses à t'apprendre sur les dieux ; et je te dirai qui sont les Pagans. Viens, nous allons nous isoler tous les trois, avec Matria mon épouse.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 12 Aoû 2012 11:07

(suite...)

Un peu à regret, inquiet de laisser sa Miquette entre des mains aussi profanes, Pardès se décida néanmoins à suivre celui qui se faisait appeler ‘dieu’. Majus, comprenant son souci, donna des instructions pour qu'on libère l'animal, ainsi que Boul lorsqu'il apprit ce qu'il en était advenu de la pauvre bête.

Et tous deux s'éloignèrent, rejoints par Matria, cependant que la cour, distraite par cet intermède, se remit au travail en abordant certains problèmes délicats concernant l'univers. C'était beaucoup plus à sa portée qu'une traite de chèvre, fut-elle la Miquette du nouveau favori de Majus.

*


Quand le trio mixte, homme-dieux, rejoignit l'assemblée, tout le monde remarqua la pâleur du jeune Pagan, et une certaine crispation des traits du couple suprême. Majus crut bon de réunir son Conseil.

- Dieux d'Akros, l'hérésie des esclaves s'étend malgré nos efforts. Des peuples voisins ont eu vent de ce mythe et, dans certains contrées, ces contrevérités prennent d'autant plus aisément que le terrain spirituel est vierge ; chez d'autres, elles séduisent les esclaves d'abord, bien sûr, les faibles qu'un dieu unique et omniprésent réconforte, les femmes et puis, par contagion ménagère, leurs maris.

Un murmure hostile s'éleva dans l'assistance, et des menaces d'extermination générale proférées par Arès couvrirent le brouhaha. D'un geste Majus ramena le calme, puis voyant que Pardès s'agitait sur son siège comme quelqu'un qui voudrait bien parler mais qui n'ose pas :

- Qu'as-tu ? s'enquit-il

- Ma question sera stupide sans doute, mais comment se fait-il que vous n'interveniez pas une bonne fois pour toutes, ne serait-ce qu'en vous manifestant comme Davou semble l'avoir fait ? L'idée que je me faisais d'un dieu était qu'il ne saurait être tributaire des événements. Qu'il les prévoyait et agissait en conséquence.

- Les dieux, lui répondit Majus, de par leur constitution ne peuvent intervenir sur la matière que lorsqu'ils sont eux-mêmes matérialisés, mais alors leur action s'inscrit dans un espace donné, dans un temps présent, et elle n'a pas plus d'importance que celle d'un Pagan. En revanche, lorsqu'ils sont dans leur état naturel, c'est-à-dire à l'état de pure énergie, ils peuvent agir à distance sur la pensée des êtres vivants et même sur celle des animaux. Ils les influencent et leur font faire ce qu'ils souhaitent qui soit fait. Quant à prévoir les événements, le principe est suffisamment simple pour être à la portée de tout le monde, y compris de toi-même dans une certaine mesure. Nous aurons bien l'occasion de t'en faire la démonstration un jour ou l'autre. Toutefois, cette vision à longue distance n'est pas fiable à cent pour cent, et tu comprendras aisément pourquoi.

En ce qui concerne notre manifestation physique auprès des humains comme Davou semble s'y être employé, tu es mal venu pour croire que ce n'est pas en notre pouvoir ! A ton avis, que font tous ces dieux ici présents si ce n’est œuvrer pour l’avenir ? Concernant l'intervention définitive qu'Arès préconise à l'égard des davistes, sache qu’elle est en route mais que l'opération sera de longue haleine. Quand elle s'est révélée nécessaire le mal était déjà largement répandu et nous n'avons pas trouvé d'autres moyens que ceux que je t'ai confiés en aparté tout à l'heure. Pour bien faire il aurait fallut remonter le temps afin d'étouffer dans l’œuf la monstrueuse vengeance de Vindici, mais intervenir dans le temps n'est possible à personne, même pas à un dieu. Davou lui-même, si j'ai bien saisi l'histoire que l'on raconte à son sujet, pour effacer l'humanité n'a rien trouvé de mieux que le déluge au lieu de remonter au Pagan originel. Il a employé une méthode expéditive, lui. Savoir si l'histoire lui en tiendra rigueur ? J’ai dit. Mais ai-je satisfait ta curiosité, jeune Pagan ?

L'hostilité générale se fit à nouveau entendre comme à chaque fois que le nom de Davou était prononcé, et l'indomptable Arès prit violemment la parole.

- Il faut employer les mêmes méthodes que ce dieu factice puisqu'elles semblent contenter les hérétiques !

- Tu ne penses pas détruire l'humanité pour quelques esclaves contaminés ? intervint Sapiène.

- Contaminés et contaminant à ce que je vois ! rugit Arès en désignant du doigt le jeune chevrier.

- Suffit ! Suffit ! tempéra Majus. Laissons les choses en l'état, ainsi que nous l'avons décidé. Construisons nous-mêmes une civilisation parallèle grâce à notre nouvel ami, et, dès que nous serons suffisamment puissants, nous civiliserons le reste du monde, marginalisant du même coup les hérétiques. Ceux-ci ne manqueront pas alors de se regrouper au nom du principe qui veut que l'union fasse la force, mais l'essaim rassuré sera plus facile à détruire que l'essaimage actif tel qu'on le voit actuellement.

Et Pardès fut investi d'une mission de la plus haute importance quant à ses conséquences, puisqu'elle consistait à convaincre ses parents et amis de le suivre à Akros, et de s'y installer pour constituer l’embryon de la société humaine nouvelle ; Majus ayant promit de donner à tous un signe incontestable de sa déité.

-'-'-'-'-'-'-'-'-'-'-'-'-'-'-'-

C'est ainsi qu'en dépit des serpents, qui s'avérèrent aussi rares qu'un poil de barbe sur les joues d'un dieu du locus, une dizaine de couples pagans portant sur les épaules et à bout de bras ce qui composait l'essentiel de leurs biens matériels, suivis d'une marmaille nombreuse et bruyante ainsi que de leur maigre cheptel, traversèrent-ils la lande un beau matin.

Pardès avait été brillant et convainquant ce qui n'empêcha pas certains postulants à une vie nouvelle et meilleure de partir en éclaireurs, pour revenir confirmer qu'en effet, une étrange construction, correspondant à la description qu'en avait fait Pardès, dominait bien le Mont aux Serpents comme ils l'appelaient.

Et, Pardès en tête, toute cette équipée folklorique fit une entrée triomphale au palais d'Akros, sous le regard ému des dieux qui, de ce fait, entraient corps et âme dans l'histoire des Pagans.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 13 Aoû 2012 11:38

(suite...)

Chapitre 4

Les petits cailloux


Les choses étaient allées bon train. En l'espace de trois mois, les quelques familles paganes avaient chacune un toit et un lopin de terrain défriché, retourné et ensemencé ; la lande avait été transformée en une belle et grasse prairie de cinq cents hectares, le tout au bord d'une rivière poissonneuse à souhait serpentant au pied du mont Akros. En outre, une forêt riche en gibier de toute sorte limitait naturellement le domaine agreste à l'horizon.

Inutile de préciser que pour parvenir à un tel résultat en si peu de temps, les serviteurs des dieux avaient prêté main forte à nos pionniers - et forte, oh ! combien ! -. Ils avaient utilisé des instruments comme on n'en avait jamais vus de mémoire de Pagan. En effet, ces instruments étaient une création des dieux, ils les avaient réalisés pour les besoins de leur cause quand ils décidèrent de s'installer en Pagusie. Ces outils firent merveille et les Pagans, curieux, ne tardèrent pas à s'initier à leur fonctionnement.

Ainsi, d'ores et déjà, avant même que Majus ne fît la démonstration publique de sa déité comme Pardès le leur avait promis, les Pagans étaient-ils certains de ne pas avoir perdu au change. Jusqu'alors la notion de sédentarisation leur était étrangère, ils vivaient en camps volants, se nourrissant sur leur bétail et, par ailleurs, de cueillette, de chasse et de pêche. Mais, les dieux leur ayant fait valoir que la vie serait plus agréable pour eux s'ils se fixaient définitivement en un endroit fertile et giboyeux, et Pardès qui s'était improvisé chef du campement malgré son jeune âge, ayant décidé de tenter l'expérience, ses compagnons encore éblouis par la performance du matériel des dieux la tentèrent-ils également.

Et puis un jour, par une belle après-midi d'été, Majus rassembla tous les gens du village. Il était escorté des dieux et déesses auxquels s'étaient jointes, comme le voulait l'usage dans les grandes occasions, ses deux filles Hédonie et Bionie, respectivement les fées du Plaisir et de la Vie. Les plaisirs étaient blonds et la vie était brune; les plaisirs aux yeux verts et la vie aux yeux noirs. Etait également présent un personnage que nul ne connaissait, mais qui se passait de toute présentation pour inspirer un certain respect mêlé de crainte.

En dépit d'un soleil resplendissant, l'atmosphère était lourde et chargée d'angoisse. Le visage des dieux était sombre ; des déesses, triste ; de Majus, grave. Seules les deux filles du couple suprême avaient l'éclat du temps et de celui de leur jeunesse.

Quand le silence se fit dans la foule des Pagans, Majus prit la parole :

- Pagans, des événements d'une importance exceptionnelle m'ont été communiqués en urgence, cette nuit, par le second de mon fidèle Arès, Pugna ici présent.

Et Majus désignait de la tête le nouveau venu qui n'était pas passé inaperçu et dont le masque guerrier, en la circonstance, s'essaya à sourire à l'assemblée.

- Ces événements, poursuit Majus, vont m'obliger à vous quitter pendant un temps que je ne puis estimer. Scio, Ratio, Arès et bien entendu Pugna se joindront à moi. En mon absence, j'ai placé la sauvegarde de l'harmonie du palais et du village sous l'autorité conjointe de Matria et de Hermès. Ces pouvoirs sont valables jusqu'à mon retour, même si ce retour tardait à venir, et même si mon absence était... définitive.

- Est-ce donc aussi grave ? s'enquit Pardès.

- Ca l'est, lui répondit le dieu des dieux sans plus de commentaires.

- Mais, s'enhardit Bonio, un Pagan que Pardès avait pris comme adjoint, qu'entendez-vous par "absence définitive" ? Les dieux rendus à l'état énergétique ne sont-ils pas immortels ?

- Ils le sont quand ils gravitent dans leur sphère de compétence, mais dans un conflit galactique, voire extragalactique, les dieux de ces niveaux d'importance ont tout pouvoir sur les dieux subalternes, dont en l’occurrence je suis. Souvenez-vous de ce précepte, Pagans, il est valable pour tous et pour vous davantage encore : le franchissement de son niveau de compétence est souvent synonyme de mort !

- Mais je croyais que tous les dieux étaient égaux ? poursuivit Bonio.

- L'égalité est un concept utopique ; elle n'existe pas dans la nature et ce qui n'est pas naturel est factice, trancha Majus. Et c'est tant mieux qu'il en soit ainsi, car ce serait l'anarchie ! Qui, entre égaux, serait habilité à faire valoir les bons arguments de celui-ci au détriment des bonnes raisons de celui-là ? Qui et comment ? Et pourquoi ? Non ! une justice absolue ne peut naître que de l'inégalité.

- Enfin, revint à la charge Pardès, vous parlez de conflit et de mort ; si ce n'est pas indiscret de quoi s'agit-il ? Très indirectement cela nous concerne un peu. Non ?

- Il s'agit, consentit à répondre Majus, de réduire par la diplomatie d'abord, ou par la guerre si nécessaire enfin, un conflit qui dure depuis plus d'un millénaire à l'échelle pagane, et qui sévit à environ une dizaine de kiloparsecs (1) d'ici. Cependant rassure-toi, avant d'en arriver à un combat définitif j'entends bien rallier à ma cause le dieu de la galaxie. Mais rien n'est jamais acquis.

Un silence pénible suivit ces dernières paroles. Sentant l'émotion le gagner, Majus hâta son départ :

- Je vous fais mes adieux, Pagans. Que chacun rentre chez soi et s'active à ses occupations habituelles comme si de rien n'était. Quant à toi Pardès, tu noteras l'essentiel de ce que je me promettais de voir avec les tiens, mais que Hermès ou toute autre déesse habilitée t'enseignera à ma place. Ces instructions que je consignerai à mon retour constitueront l'amorce de la règle de vie que j'entends voir appliquer dans notre communauté. D'autre part, dès aujourd'hui, dans le cadre de mon programme d'enseignement, Matria vous fera la démonstration que je vous avais promise. Enfin, dernière recommandation, je vous conseille de ne pas rester enfermés sur vous-mêmes à Akros ; voyagez, élargissez le cercle de vos relations et surtout agrandissez notre village. Vous devez un jour former une grande nation ; mettez ce vaste projet en chantier dès maintenant. Je vous dis adieu.

Puis Majus, suivi de ses chefs de guerre et conseillers, se dirigea vers le palais d'où son départ devait avoir lieu.

Matria qui commençait à prendre goût aux coutumes paganes, s'empressa de rejoindre Majus afin de lui prodiguer ses dernières recommandations d'épouse aimante, et de lui faire des adieux peut-être un peu moins... protocolaires.

Elle sortit sous les applaudissements des Pagans émus.

(1)1 parsec égale 3,26 années-lumière, 10 kiloparsecs égalent 326 siècles-lumière. 1 année-lumière égalant 9500 milliards de km, 10 kiloparsecs égalent 300 millions de milliards de km, soit environ 2 milliards de fois la distance Terre-Soleil... c'est loin !

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 14 Aoû 2012 10:47

(suite...)

*
Sapiène se promenait dans les rues du village, s'émerveillant de l'esprit inventif des Pagans et du goût artistique dont ils faisaient preuve pour l'aménagement de leurs demeures, quand des éclats de rire échappés d'une maison qu'elle était précisément en train d'admirer, lui parvinrent. Elle sourit en pensant que ce devaient être encore les jumelles qui amusaient la galerie. Aussi, délibérément, franchit-elle le seuil d'entrée pour s'apercevoir qu'il n'en était rien. Hédonie et Bionie n'étaient pas en cause. Elle s'excusa de son intrusion intempestive auprès des joyeux convives - ils étaient quatre - qui, le visage hilare, riaient à gorge déployée tant de ce qu'ils étaient en train de faire que de la méprise de la déesse.

Cette dernière, interloquée par une si grande joie alors que sur la table il n'y avait guère qu'une poignée de petits graviers, s'approcha du groupe et demanda ce qui pouvait bien motiver une telle gaîté.

- C'est, lui répondit le vieux Caradin, l'aîné des Pagans que l'on disait un peu gâté par l'alcool, c'est que nous jouons et que personne n'a perdu.

- Vous jouez avec des cailloux ? s'étonna Sapiène.

- Oui madame Sapiène, avec des cailloux.

- Voyons cela.

Alors Caradin prit une poignée de petits cailloux dans le tas placé devant lui, ferma son poing, l'agita et demanda :

- Combien ?

Au son étouffé du grelot, à tour de rôle, chacun de ses partenaires lui répondit, l'un : huit, l'autre : sept et le troisième : quatre. Caradin ouvrit sa main et compta à haute voix, en les montrant un à un, quatre cailloux. Le troisième joueur ayant deviné le montant exact reçut de Caradin les quatre cailloux qui vinrent grossir son tas personnel, tandis que les deux premiers, de mauvaise grâce, durent s'acquitter auprès de leur camarade du montant de leurs erreurs, en prélevant sur leurs fonds propres, le premier quatre graviers et le deuxième trois.

Et Caradin radieux fit la démonstration qu'il était bénéficiaire de trois unités, et de rire aux éclats accompagné par l'autre joueur gagnant lui aussi.

Sapiène qui trouva ce jeu amusant, demanda d'y participer.

- Avec plaisir, lui répondit Caradin qui, de son tas, le plus gros des quatre, préleva vingt graviers qu'il compta avec soin :

- Je vous les avance, lui dit-il, vous me les rendrez à la fin de la partie.

- Je n'y manquerai pas, répondit Sapiène en riant, déjà gagnée par l'euphorie générale.

Et une partie acharnée s'engagea. Sapiène commença par gagner sous le regard narquois des autres joueurs ; puis, ce fut la débandade. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, elle avait tout perdu !

- Prête-m'en une vingtaine d'autres, dit-elle à Caradin.

- Ah ! non, madame Sapiène. Il faut d’abord me rendre ceux que je vous ai avancés tout à l'heure.

- Mais je ne les ai plus ; c'est toi qui les as.

- Oui, parce que vous les avez perdus.

- Ce n'est pas une nouvelle ! Prête-m'en d'autres, te dis-je.

- Ah ! non, madame Sapiène, s'obstina-t-il. Il faut me rendre les cailloux.

- Nous n'en sortirons pas, s'énerva la déesse. Tu veux que j'aille t'en chercher dehors, pour te les rendre ? C'est cela ?

- Ah ! non, madame Sapiène. Les cailloux, c'est pour la facilité. On commence toujours le jeu avec vingt cailloux par joueurs. Quand on s'arrête, on compte les tas de chacun et on règle ce que l'on doit à qui l'on doit.

- On règle ? répéta Sapiène sans comprendre.

- Oui, madame Sapiène. Chaque caillou vaut trois sodets (1), vous avez perdu les cailloux que je vous ai avancés, vous me devez soixante sodets.

Sapiène, pâle, se leva d'un bond.

- Je... commença-t-elle sur un ton de colère qu'elle réprima tout aussitôt. Tu auras tes soixante sodets ce soir. Je ne les ai pas sur moi. Soixante sodets, c'est le salaire hebdomadaire d'un ouvrier, c'est beaucoup.

- C'est le jeu, madame Sapiène, s'excusa Caradin. Tout le monde ici y joue, et tout le monde respecte la règle. C'est le jeu !

- J'avais compris.

- Mais madame Sapiène... poursuivit Caradin qui percevait l'énervement de la déesse sans bien en comprendre la cause, et qui fut d'autant plus surpris qu'elle l'interrompit brutalement :

- Et puis cesse de m'appeler madame Sapiène, c'est agaçant !

- Comment faut-il vous appeler, se hasarda d'interroger un des trois autres joueurs, on ne nous l'a jamais dit.

- Quand on parle à Majus on dit "ô puissant Majus", à un dieu "ô dieu", à une déesse "ô déesse", bien sûr, sans précision de son nom. Les demi-dieux s'appellent par leur nom, et les serviteurs se hèlent. As-tu compris Caradin ?

- Oui, madame Sapiène.

La déesse haussa les épaules puis, changeant de sujet, elle leur dit d'une voix plus douce :

- Le puissant Majus vous a annoncé que Matria devait ce jour vous faire un exposé suivi d'une démonstration que vous attendez tous. Je ne vous cacherai pas que le sujet qui sera abordé, et que Matria m’avait demandé de choisir, sera l’argent. En effet, je viens de voir dans ce jeu, apparemment anodin, le germe d'un mal pernicieux qu'on ne peut tolérer davantage. Dans une heure, soyez réunis avec vos camarades sur la place du village. Merci pour la leçon, je vous en réserve une autre qui, celle-ci, sera non seulement gratuite mais bénéfique. A tout à l'heure.

Elle se dirigea vers la porte sous les regards étonnés de ses partenaires occasionnels qui n'avaient plus envie de rire du tout ...

(1) 1 sodet égale 5 €.

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 15 Aoû 2012 11:29

(SUITE...)

-‘-‘-‘-‘-‘-‘-‘-‘-‘-‘-‘-‘-

Secondée par Sapiène, et sous l’œil omniprésent de Hermès, Matria depuis une heure au moins parlait aux Pagans réunis autour du bassin d'eau qui agrémentait la place du village.

- L'argent, disait-elle, est un moyen et non pas une finalité. Et c'est le seul moyen commode pour faire du commerce, faute de quoi il faudrait en revenir au troc de vos aïeux. En faisant de l'argent une finalité, par le jeu comme me l'a rapporté Sapiène, vous inversez un processus logique qui ne peut être que générateur de troubles. Nous le verrons d'ailleurs tout à l'heure. Pour bien comprendre, transposez moyen et finalité par charrue et récolte. Votre charrue, le moyen, vous sert à retourner votre champ en vue d'une future récolte, car la récolte est la finalité souhaitée. Faire du moyen une finalité, c'est espérer récolter des charrues ! Or que feriez-vous de deux, dix ou cent charrues ?

- Mais, ô déesse, répondit Bonio, ces charrues gagnées redeviennent à volonté des moyens. Et avec plus de moyens, finalité plus importante !

- Tu falsifies mon propos. Dans mon exemple, ce que tu veux c'est une récolte qui te permette de vivre, et pas autre chose.

- Mais, ô déesse, s'entêta l'intervenant, si je récolte deux, dix ou cent charrues, je peux les céder contre deux, dix ou cent récoltes ! Tout compte fait, ce ne sera pas si mal que cela puisque j'aurai eu moins de peine pour un meilleur résultat. Donc je vivrai mieux ! Voilà ce que je voulais dire.

- Et le voilà, le mal ! tonna Matria. Apprends donc puisque tu sembles l'ignorer que la peine est le juste prix de la jouissance de ce que l'on acquiert. La peine est nécessaire ; la peine est indispensable ! Sans elle, et quand bien même tu serais entouré par tout l'or du monde et tous les biens de l'univers, ta vie ne serait plus qu'ennui et que lassitude.

- Sans rêver à tout l'or du monde, renchérit Pardès en venant à l'aide de son adjoint Bonio, je pense qu'un peu plus que l'ordinaire peut ne pas être cause de lassitude.

- Qui aura la sagesse de s'en tenir à "un peu" comme tu dis ? Quand on a commencé à goûter à une certaine aisance facilement obtenue, on en veut davantage. Et toujours plus. C'est un engrenage et une course interminable. Et comme l'appétit vient en mangeant, plus on mange plus on a faim ! Ce que je vous dis là n'est pas une leçon de morale, c'est un principe de vie heureuse que je vous dévoile. Mais qu'on ne s'y trompe pas, cette attitude face à l'argent ne doit pas tuer l'ambition. Ce n'est pas une ceinture de chasteté ! L'envie d'avoir au moins autant que ton voisin n'est pas blâmable en soi, mais si ton voisin a plus, envie d'abord la peine qu'il a préalablement eue et fais comme lui. L'émulation doit se situer au niveau des moyens à mettre en œuvre et non du but à atteindre, sans pour autant perdre de vue ce but. En outre, cette façon de concevoir la réalisation de son envie est saine, car elle ne peut engendrer ni violence, ni guerre : on ne fait pas la guerre à quelqu'un parce qu'il s'est donné plus de mal que soi ! On ne peut que se fustiger soi-même pour son manque de courage, ou renoncer à son projet faute de capacité. Mais dans cette dernière hypothèse, que les frustrés se consolent, s'il y a des desseins qui sont inaccessibles aux uns et pas aux autres, il y en a toujours au moins un qui est accessible à chacun, la sagesse consiste à savoir le chercher. Le chercher ou le choisir, mais ne pas s'en contenter car les pis-aller sont des foyers de haine avec tout ce que la haine comporte comme solutions d'apaisement. Ainsi celui qui se contente d'un pis-aller est-il déjà un coupable en puissance.

Pardès, ainsi que te l'a demandé Majus, il faudra noter ces principes pour l'élaboration de la Règle de Vie de la communauté. Ces principes adoptés par le dieu des dieux auront force de loi. Bien des litiges futurs seront réglés en se référant à ce qui vient d'être dit ici, et dont vous avez tous été témoins. Pour l'instant rien n'est définitif, pensez à mes propos et si quelques doutes vous assaillent et vous tourmentent n'hésitez pas à venir m'en parler.

Matria s'étant tue, le silence continuait encore à être éloquent. Les Pagans réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre. Bien sûr des questions leur brûlaient déjà les lèvres, mais chacun s'abstenait d'intervenir, se réservant de méditer plus longuement à la lumière des propos de Matria.

Un léger tumulte se produisit tout-à-coup autour de Pardès à qui les Pagans demandèrent s'il avait bien tout compris, et s'ils pourraient se réunir le soir même pour consigner par écrit les phrases-clefs de ce discours afin que chacun puisse en avoir chez soi une copie abrégée. Le brouhaha s'amplifiant, Hermès réclama le silence.

- Hommes et femmes d'Akros, veuillez faire un cercle en vous tenant par la main. Matria, Sapiène et moi allons vous emmener dans le futur, à trois millénaires d'ici. Mais auparavant, les enfants sont priés de sortir du groupe et d'aller jouer chez eux ou, mieux encore, d'aller faire leurs devoirs.

Les enfants, jadis des garnements frivoles et tapageurs, ne se ressemblaient plus. Obtempérant à l'injonction de Hermès, ils se dirigèrent comme un seul homme vers le hangar collectif où Sapiène leur enseignait chaque jour les trois notions fondamentales indispensables pour vivre : l'histoire de l'univers, l'écriture et le calcul. Comme il n'était pas rare que Scio, dieu du savoir et époux de Sapiène, ne vînt pour des interrogations surprises et n'exigeât que lui soient présentés les cahiers de devoirs, son emportement légendaire incitait-il les enfants à ne pas négliger les devoirs qui leur étaient imposés. Ainsi donc cette petite troupe d'une trentaine de têtes bouclées âgées de 3 à 13 ans (à 14 ans, on était un homme !) profita-t-elle du temps qui lui était accordé pour parfaire son instruction, sans mot dire.

Les enfants éloignés, le cercle fermé, le dieu et les déesses se mêlèrent aux Pagans, formant ainsi un cordon de vingt-trois adultes ; ils allaient faire passer par leur contact manuel, et communiquer à l'ensemble, un fluide particulier.

Quand chacun fut envahi par un picotement bizarre au niveau des sinus, il ressentit un sentiment de bien-être et de légèreté qui n'était pas désagréable du tout. Et le petit Natel, fils de Trossi, qui au même instant suivait par la fenêtre le vol d'un papillon, vit un curieux spectacle autour du bassin d'eau. Son père et sa mère, sous ses yeux, s'enflèrent, s'enflèrent démesurément ; les atomes de leurs corps, visiblement distincts les uns des autres, semblaient se fuir mutuellement puis, avec tous ceux des adultes du village, ils envahirent l'horizon, le ciel et, sans doute, la voie lactée...

Les villageois d'Akros étaient devenus pure énergie !

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 16 Aoû 2012 17:48

(suite...)

Chapitre 5

Le voyage des Pagans

Ce matin-là, en l'absence de Sapiène, c'était Virtus qui faisait la classe aux petits Pagans. Les élèves étaient en train de plancher sur un sujet assez ardu pour des enfants aussi jeunes, surtout pour certains qui ne savaient écrire qu'à grand-peine ! Il s'agissait de développer - par à peu près pour les plus petits - le thème suivant : "où se trouve la difficulté dans le devoir à accomplir". C'était l’intransigeant Scio, bien sûr, qui avait imposé le sujet, partant du principe que, quitte à leur faire remplir des pages d'écriture, autant valait que l'occasion permît le travail de leurs méninges ; le résultat serait médiocre, il ne se faisait pas d'illusion, mais au moins, pensait-il, la correction de l'écriture faciliterait l'abord, sommaire mais néanmoins, du problème au fond.

- Ils ne comprendront pas tout, se plaisait-il souvent à dire, mais il en restera toujours quelque chose.

L'étude était studieuse ; seul le petit Natel, benjamin de la classe, rêvassait sur le dernier banc, près de la fenêtre. Ce qu'il avait vu hier le hantait. Le soir, à ses camarades réunis au palais dans un dortoir de fortune compte tenu de l'absence de leurs parents, il avait raconté sa curieuse vision des villageois en train de "s'évaporer" pour ainsi dire..., mais tout le monde s'était moqué de lui ; ça n'avait rien arrangé dans sa tête ! Alors il s'était endormi fort tard sous l'avalanche des quolibets qui n'avaient cessé de s'abattre sur son dos jusqu'à l'aurore.

- Et cependant, songeait-il, je n'ai pas rêvé !

- Natel ! dit doucement Virtus, tu es en train de dormir.

- Non déesse, non..., bailla le pauvre enfant, mais j'ai sommeil.

Un fou rire général accompagna cet aveu. Et Bolin, fils de Palance, profita de la gaîté qui envahit la classe pour dire à Virtus ce que le petit Natel disait avoir vu la veille pendant l'étude. Les rires redoublèrent et l'aimable Virtus eut bien du mal à ramener le calme.

- Il ne faut pas rire, dit-elle, c'est exactement ce qui s'est passé quand vos parents sont partis vers le futur.

Les rires cessèrent à l'évocation de ce départ, d'autant que s'il fallait prendre pour vrai ce qu'en disait Natel, cela donnait un tout autre relief au voyage

- Et c'est loin où ils sont allés ? s'enquit Bonio.

- Le mot loin ne veut rien dire. Si cela se trouve, ils sont ici même mais ne peuvent nous apercevoir. Voyez-vous, il y a deux façons de voyager : dans l'espace et dans le temps. Dans l'espace, c'est la façon commune ; nos déplacements journaliers sont des déplacements dans l'espace. Quand je vais de cette porte vers la fenêtre où rêve Natel, je me déplace dans l'espace et, dans cet exemple, je ne vais pas loin. Dans le temps, c'est la façon rare; c'est le privilège des dieux. Si je veux aller d'aujourd'hui à hier ce n'est pas loin, c'est facile en pensée mais en réalité, compte tenu de l'énergie à mettre en œuvre, c'est assez loin ! En revanche si je veux aller d'aujourd'hui à demain, c'est beaucoup plus difficile, et bien que vingt-quatre heures dans un sens valent vingt-quatre heures dans l'autre et que je me déplace à la même allure, je mettrai beaucoup plus de temps car j'irai à contre-courant du temps qui s'écoule toujours dans le sens du présent vers le passé, contrairement à l'idée qu'on s'en fait généralement. Comprenez-vous?

- Mon père, intervint Siffer, fils de Catir, m'a dit que le présent était un point imaginaire qui se déplacerait sur une ligne entre le futur et le passé.

Siffer était l'aîné des élèves ; dans un an il serait un Pagan accompli, et son savoir était grand déjà.

- Ce n'est pas tout à fait cela, rectifia Virtus avec beaucoup de prudence car elle n'aimait pas heurter les susceptibilités. Il y a un passé qui est immuable puisqu'il a été vécu, donc qu'on ne peut changer ; il y a un présent que l'on vit et sur lequel l'homme peut agir pour assurer son avenir ; et puis il y une multitude d'avenirs possibles qui, à partir du point présent, partent en éventail. Je sais pour avoir été dans le futur que ce que vont voir vos parents est un futur qui ne sera pas parce que, de retour parmi nous, ils vont se hâter de changer leur présent pour qu'il donne naissance à un autre avenir. Est-ce bien clair ?

- Oui, ô déesse, dit Natel qui, sorti de sa léthargie, ouvrait des yeux ronds comme des olivettes ! Oui, mais alors on ne peut jamais vraiment voir son avenir, si des gens le modifient comme ça leur chante ?

- Bien sûr qu'on peut voir son avenir, lui répondit Virtus en souriant, car lorsqu'ils auront modifié leur comportement présent pour que l'avenir dont ils ne veulent pas disparaisse, vos parents iront à nouveau dans le futur et, dès qu'ils seront satisfaits de ce qu'ils y verront, ils s'en tiendront strictement à leur ligne de conduite afin que cet avenir-là soit.

- Ô déesse ! ô déesse ! fusaient de toutes parts, chacun des élèves voulant s'exprimer.

- Toi, dit Virtus en désignant un enfant qui n'avait pas encore pris part au débat, que veux-tu dire.

- Eh bien, s'empressa le jeune Bada, fils de Caradin mais que l'on disait beaucoup plus futé que son père, ô déesse, s'ils sont contents de ce qu'ils voient, qu'ils se tiennent à leur ligne de conduite, mais que leurs descendants bouleversent tout leur programme, l'avenir que mon père aura vu n'existera jamais ! Donc ça ne sert à rien de le connaître !

- Mais si, mais si, répondit sans se démonter la pauvre Virtus qui commençait par ne plus savoir où donner de la tête, mais si ! C'est pourquoi Majus veut instaurer un Code très rigoureux à respecter sous peine de graves sanctions. Et c'est pourquoi aussi nous avons institué l'école afin que la tradition se perpétue, d'où l'inflexible rigidité de Scio quant à la qualité des devoirs et des leçons, d'où son exigence quant à la discipline.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 17 Aoû 2012 12:56

(suite...)

Un certain brouhaha régnant dans la classe témoignait, si nécessaire, que Virtus n'avait pas ces qualités qu'elle vantait chez Scio et que requérait pourtant l'avenir des Pagans. Elle s'en aperçut et, rougissante comme une petite fille prise en faute, elle réclama le silence.

Mais la curiosité de Natel n'était pas étanchée.

- Ô déesse, dit-il en dépit des sourcils froncés qui lui faisaient face, comment fait-on pour connaître l'avenir ?

- En principe c'est tout simple, consentit à répondre la maîtresse improvisée. Quand tu es dans la lande au pied du mont Akros et que tu vois passer à vive allure un renard qui se dirige vers la rivière, tu peux parier à coup sûr que dans la minute ce renard sera en train de se désaltérer. Tu paries parce que tu ne vois pas, sur l'autre flanc du mont, un second renard qui, lui aussi, se dirige vers la rivière à la même allure que son congénère. Tu ne sais pas non plus qu'ils sont tous les deux à distance égale d'un point de jonction particulièrement dangereux de leurs chemins respectifs. Tu ne le sais pas parce que tu es au ras du sol. Mais monte jusqu'au palais, et d'un seul coup d’œil tu va apprécier l'imminence d'un choc brutal qui, obligatoirement, va se produire entre les deux renards et qui les tuera peut-être ! C'est ainsi qu'en t'élevant tu auras vu l'avenir.

- Attendez ! réagit vigoureusement Bada, si du haut du mont je pousse un grand cri, un des deux renards va bien s'arrêter ! Peut-être même les deux ! Et la rencontre n'aura pas lieu, en tout cas pas dans les mêmes conditions que si je ne crie pas.

- Exactement, exulta Virtus, c'est ce que je te disais tout à l'heure. En intervenant dans le présent tu peux modifier un avenir probable. Nous n'aurons peut-être pas beaucoup travaillé aujourd'hui mais au moins nous aurons appris cela.

Et Virtus satisfaite espérait bien remettre ces jeunes gens à l'étude, mais c'était compter sans la curiosité naturelle du jeune Natel.

- Dis-moi, ô déesse, s'il suffit de monter pour voir l'avenir, tout le monde peut le faire.

- Certainement, lui répondit-elle complaisamment, l'important est de trouver l'échelle qui rende possible cette escalade. Et cette échelle-là n'est pas encore à la portée des Pagans.

- Oui, mais ô déesse, poursuivit le terrible gamin, et si quelqu'un monte plus haut que moi ?

- Il remontera plus haut que toi dans le temps, c'est tout. C'est pourquoi je vous disais au début de notre entretien que le mot loin ne veut rien dire en matière de voyage dans le temps. Tout au plus peut-on parler de hauteur. En fait vos parents sont ici même mais à une hauteur telle que seule la dématérialisation pouvait le permettre. Et c'est la raison pour laquelle tu as vu, hier, tes parents littéralement se vaporiser sous tes yeux. Mais rassure-toi ils feront le chemin inverse sans encombre.

- Dans combien de temps ? s'inquiéta le pauvre garçon encore traumatisé par ce qu'il avait vu.

- Ca, c'est autre chose. A la vitesse que met la lumière pour se déplacer, trois mille ans représentent près de 30 millions de milliards de kilomètres ! C'est donc cette distance qu'il leur faudra franchir pour remonter tout ce temps. Rendez-vous compte : 30 millions de milliards, c'est un 30 suivi de quinze zéros ! Heureusement que les forces énergétiques du locus se déplacent à une vitesse cinq mille fois supérieure à celle de la lumière. Le voyage aller durera donc environ un peu plus de sept mois, c'est-à-dire que vos parents seront de retour dans 1 an et demi si on leur accorde un battement de quelques mois pour analyser la situation sur place. Tout le monde est-il satisfait de ces explications, où faut-il que je précise davantage ?

Comme à sa grande surprise personne ne répondait, Virtus se retourna vers Natel...qui dormait comme un bienheureux, asphyxié par ces chiffres qui ne voulaient rien dire pour lui!

*

Les picotements dans les sinus s'étant estompés, puis ayant disparu, les Pagans ne ressentaient plus rien, ne voyaient plus rien. Ils étaient dans un monde ouaté baignant dans un décor qu'ils supposaient bleu-ciel, bleu tendre, bleu tendresse peut-être... Pas un bruit, pas une image, pas un contact, rien ne venait impressionner leurs sens. Ils étaient partis en tenant une main qu'ils serraient toujours mais qu'ils ne sentaient plus. Où était cette main ? Depuis combien de temps étaient-ils dans cet état quasi comateux ? Ils n'auraient su le dire. Ils avaient perdu toute notion d'espace et de temps ; tout au plus étaient-ils conscients de n'être plus qu'une collectivité en parfaite symbiose, et de laquelle émergeait la présence spirituelle des dieux qui les guidaient.

C'est alors que dans le silence absolu qui les enveloppait, une voix soudain retentit à leur perception psychique ; une voix qui leur était familière, celle de Hermès.

- Nous venons de partir, et déjà nous sommes arrivés. Cependant plus de sept mois se sont écoulés sur la Pagusie que nous avons laissée ! Nous nous sommes propulsés dans le temps pour retrouver notre planète vieillie de trois mille années. Contrairement à vos dieux vous ne pouvez pas voir mais, à cet instant même, nous nous trouvons bien à Akros, à l'endroit précis de notre village au pied du mont. Le village a disparu et il ne reste plus que ruines du palais ! C'est la marque du temps qui a passé.

Bien qu'il fût rompu à ce genre de constat, Hermès, qui s'était déjà révélé plus sensible qu'il ne voulait bien le montrer, se laissa gagner par une certaine émotion qu'il ne sut cacher aux Pagans. Il marqua un temps avant de poursuivre :

- Sapiène et moi n'avons été du voyage que pour unir nos énergies à celle de Matria. Désormais c'est elle qui va nous guider.

C'est en effet la voix de Matria que perçurent alors les Pagans :

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 18 Aoû 2012 11:15

(suite...)

- Au cours du voyage, dit-elle, nous avons été disposés les uns à côté des autres. Maintenant, et c'est aux Pagans que je parle, je vais vous fondre en moi afin que, nos énergies étant fusionnées, chacun puisse voir ce que je verrai. Lors du voyage retour nous reprendrons nos individualités. Pendant un certain temps que je n'apprécie pas a priori, nous allons parcourir la Pagusie telle qu'elle sera trois mille ans plus tard si vous laissez les choses aller telles que vous les tolérez actuellement. Je tiens à vous préparer à une énorme surprise quand, d'entrée de jeu, vous allez apprendre qu'ici un individu n'est plus considéré pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il a ; qu'ici l'avoir prévaut l'être ! Mais trêve de bavardages, allons et voyons...

Et Matria alla, et les Pagans virent !

...ils virent, sur plusieurs terrains de formes différentes, entre des joueurs en nombre variable, de l'argent qui coulait à flot. De l'argent qui passait de la poche de ceux qui venaient voir dans celle de ceux qui exhibaient des bêtes de jeu ! De l'argent pour acheter d'autres bêtes plus puissantes, plus rapides et qu'on dopait au besoin afin de faire des scores plus rentables ; de l'argent pour payer cher ces bêtes de grosses sommes pour qu'elles rapportent toujours davantage. De l'argent-moyen pour encore plus d'argent-finalité. Pour les organisateurs le jeu lui-même n'avait aucune importance, il ne commençait vraiment que lorsque la recette placée produisait des intérêts, c'est-à-dire quand l'argent engendrait de l'argent, quand en quelque sorte le moyen devenait but. Le but ! Le but sans pénalty ! Devant un arbitre naïf et des millions de témoins stupides !

...ils virent des grandes surfaces qui, elles aussi, après avoir ruiné au nom du progrès une foule de petits commerçants, de petits paysans, de petits métiers, ne commençaient à réaliser d'énormes bénéfices qu'une fois le rideau baissé. Quand le tiroir-caisse allait faire des petits à la banque. Plus l'argent était placé longtemps, plus il procréait ! C'est ainsi que ces alchimistes modernes transformaient le temps lui-même en or ! Leur pierre philosophale, c'était leur marchandise payable en trois mois et vendue comptant. Petits ! petits ! petits ! petits ! petits ! Et les petits ruisseaux faisaient de grandes rivières...

...ils virent des fils tuer leurs pères pour cent sodets, pour dix sodets ! Pour le prix d'une dose de poudre ! Ces malheureux désargentés et désenchantés ne rêvaient que de fuir, ne serait-ce qu'une heure, une société factice trop riche pour eux, où ils n'avaient plus leur place. Mais paradoxe des paradoxes, pour fuir le manque d'argent il leur en fallait beaucoup plus qu'il ne leur en manquait ! Ainsi, étaient-ils toujours trop pauvres pour avoir le droit de ne plus l'être ! Et les savants, les politiciens, les sociologues se penchaient doctement sur ce mal du siècle. Et le temps passait, les savants gâtifiaient sous le poids des formules, les politiciens péroraient sur des estrades, les sociologues parlaient avec distinction de ce qu'ils ignoraient, et des petits-vieux, des petits-moins-vieux aussi, mouraient suivis de peu par leurs assassins ! Ils virent des nantis qui, eux, fuyaient le réel pour approcher leurs fantasmes. Ils avaient goûté à tous les plaisirs de la vie depuis leur plus jeune âge, devenus adolescents puis adultes, que leur restait-il à découvrir de plus exaltant ? Sinon les paradis artificiels ! Et puis, pour alimenter tout ce petit monde asservi par l'accoutumance, ils virent également une tentaculaire organisation financée par des messieurs au-dessus de tout soupçon, des messieurs qui ne dédaignaient pas venir toucher leurs dividendes à peine descendus de l'estrade où ils péroraient, péroraient toujours pour gagner le suffrage des foules béates d'admiration.

...ils virent des œuvres réputées médiocres à peine cent ans plus tôt qui, phénomène de mode ? engouement passager ? faisaient l'objet d'enchères époustouflantes provoquées par des financiers criant au génie pour faire monter les cours. Ils virent le produit de ces ventes qui, ne pouvant plus aller à leurs auteurs morts dans la misère, passaient sous le nez d'autres artistes préparant dans le désespoir l'enrichissement des investisseurs de demain. Ils virent des "vedettes" de cinéma, de théâtre, de music-hall, de variété, talentueux certes, percevoir des millions pour un film, une pièce, une revue, une chanson, mais pas fiers du tout ! au point de s'inscrire sans honte aux services du chômage entre deux séances, deux tournées, avec l'approbation de la Société puisqu'il était vrai qu'ils ne travaillaient pas et qu'ils avaient cotisé en conséquence.

...ils virent des hommes vendre des armes à des pays afin de leur permettre de défendre, ou d'acquérir, des sous-sols riches en or qu'ils disaient noir. Ils virent des hommes qui faisaient la guerre à la guerre ou lui fichaient la paix selon les circonstances, selon les sous-sols précisément. Ils virent des hommes qui ne voyaient rien parce que, selon eux, il n'y avait rien à voir ! Ils virent des monceaux de cadavres qu'on laissait pourrir sur un sol pauvre et, sous les lustres, l'assassinat d'un seul qu'on vengeait par des millions de morts pour des pactes commerciaux, des alliances financières, des arrangements, ...des raisons d’état. Des tas de raisons !

...ils virent des populations émerveillées par les exploits d'un escroc hâbleur, d'un charmeur cynique qui poussait l'impudence jusqu'à se prétendre un symbole de réussite sociale dans lequel les citoyens enthousiastes et fanatiques s'identifiaient au point de le vouloir pour chef.

...ils virent des gens modestes, travailleurs méritants, épargnants méticuleux, toujours humblement vêtus, et vivant chichement mais se laissant mourir sur des matelas plein d'or.

...ils virent des gens de peu, de petites gens sans importance, vendre à l'heure, à la semaine, à la quinzaine, au mois pour les plus cossus, leurs bras, leur cerveau, leur sang, leur sexe, leurs fesses - y a-t-il des parties vendables plus nobles que d'autres quand on se vend ? - bref se vendre pour vivre, pour survivre. Ils virent aussi des gens de peu, de petites gens sans importance, au salaire médiocre, risquer leur mois de travail sur des chevaux, des bouts de papier qu'on gratte, des bouts de papier qu'on tire au sort, dans l'espoir - la volonté des faibles ! - de toucher le pactole. Et finalement crever de faim avec toute leur famille.

...ils virent des palais somptueux à la gloire d'un dieu pauvre ; ils virent même de pieux symboles en or massif sur les dômes de ces temples !

...ils virent finalement trop de choses !

Alors ils demandèrent à Matria de les ramener chez eux, pour y vomir en paix, c'est-à-dire ici-même, bien sûr, mais grâce aux dieux, trois mille ans plus tôt.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 19 Aoû 2012 12:06

(suite...)

Chapitre 6

Le concept égalité


C'est avec un plaisir non dissimulé que les Pagans retrouvèrent leurs enfants, leurs maisons et la place commune où, quelques minutes plutôt, un embouteillage monstre de véhicules à essence dégageait des vapeurs pestilentielles ! Heureusement qu'ils avaient été dématérialisés car, comme le traduisit sans ambages Caradin :

- Ce produit-là, il a beau venir des forêts disparues depuis des millénaires, il lui manquera toujours le parfum des fraises et des myrtilles !

- Et quand il fait rouler, renchérit Palance, ça n'est vraiment pas le bruit des sources qu'il murmure...!

- Oui mais, il y a les avertisseurs, crut bon de rajouter Trossi. C'est-y le cri de l'alouette ou c'est-y que je me trompe ?

La gaîté générale renaissait ; elle était plus que nécessaire pour agrémenter un peu les images pénibles qu'ils ramenaient dans leurs bagages. Mais Hermès ne l'entendit pas de cette oreille :

- Il ne s'agit pas que quelques boutades nous fassent oublier l'essentiel. Pardès, interpela-t-il, que noteras-tu dans le pré-Code que Majus t'a demandé d'établir et de lui soumettre ?

- Ô dieu, je crois que l'essentiel tient en peu de mots, lui répondit le jeune chef. Concernant ce que nous avons vu, je pense résumer que l'argent ne doit être qu'un moyen. Celui qui en ferait une finalité, axant sa vie sur l'avoir plutôt que sur l'être, celui-là ne vaudrait plus que ce que valent les choses qu'il possède, et, dans cette hypothèse, devrait être exclu de la société des hommes au profit de celle des choses.

- Excellent ! opina Matria, excellent ! Mais l'argent peut aussi bien se thésauriser sous forme de biens. Que fais-tu dans ce cas ?

- C'est exactement la même chose, ô déesse, répondit Pardès, si des biens non destinés au commerce peuvent redevenir de l'argent, leur détenteur est coupable. D'une façon générale, dès que l'argent décroche de la notion de moyen, il doit être proscrit car il ne remplit plus son office, n'ayant pas été mis en circulation à cette fin. Ceci sera l'ordre, et celui qui irait à l'encontre de cet ordre serait coupable.

- Eh bien, c'est parfait. Si tout est de la même veine, Majus sera content, se réjouit Matria. Voyons la suite ?

- Mais...c'est tout, ô déesse, nous n'avons vu que l'argent.

- Je crois me souvenir que Majus avait parlé d'égalité...

- Oui, ô déesse, se permit de l'interrompre Pardès, il a dit que c'était un concept utopique, mais il n'en a pas fait la démonstration.

- C'est vrai, admit Matria en fronçant néanmoins les sourcils. Eh bien, Hermès va combler cette lacune.

Et Matria laissa là les Pagans en compagnie de Hermès ; elle rejoignit le palais suivie de Sapiène.

- Matria n'a pas apprécié, dit Hermès à Pardès ; ce que dit Majus a force de loi.

- Pour les dieux peut-être, se rebiffa Pardès, mais pas pour nous, pauvres Pagans ; il nous faut la démonstration. Nous avons déjà beaucoup de mal à comprendre tous les mots que vous employez, si en plus il faut admettre sans preuve nous courons à l'erreur un jour ou l'autre par méconnaissance. Le Pagan n'est pas un sot, mais il ne veut se soumettre à une idée que lorsqu'il en a reconnu le bien fondé.

- Ainsi, dit Hermès à tous les Pagans réunis, vous voudriez repartir dans le futur pour vérifier l'utopie du concept égalité ?

- Oui, oui, répondirent à l'unanimité les villageois ravis de leur première expérience.

- Ce ne sera possible que dans plusieurs jours car nous avons consommé beaucoup d'énergie, Matria surtout. Toutefois, en attendant, nous pouvons débattre du sujet ; nous verrons ensuite si le voyage dans le temps s'avère toujours nécessaire.

Les Pagans s'étant résolus à cette suggestion, Hermès présenta ses arguments :

- Sans aller bien loin, il vous suffit de regarder autour de vous. Prenons un couple pour commencer. L'homme est-il égal à la femme ? Non, vous l'avez constaté, chacun des deux a ses caractéristiques propres. Et ce n'est pas un hasard puisque les mêmes particularités sont remarquables chez tous les autres couples. De part sa fonction de dispensatrice de la vie, la femme axe ses efforts vers ce qui tend à la conservation de cette vie : souci alimentaire, souci vestimentaire, souci de son enfant par l'éducation et l'exemple. Elle prend soin de son bien vivant et refuse tout risque hors des sentiers battus. L'homme, lui, n'a pas porté la vie mais est généralement conscient de ses devoirs à l'égard de la mère et de l'enfant. Il complètera l'action maternelle en fournissant la matière première dont la mère a besoin, par la chasse, la pêche, la culture. Contrairement à la femme qui s’appuiera sur la tradition dont elle connaît les effets, donc qui la rassure, l'homme devra innover et par-là même prendre des risques et faire des efforts plus violents et inhabituels. Les efforts sont par à-coups chez l'homme et continus chez la femme ; et c'est cet entraînement linéaire à la peine qui, en dépit des apparences, la rend plus résistante au mal que l'homme. Voilà donc, au sein d'un même couple, une inégalité profonde et grave de conséquences car, un danger surgissant fera naître deux comportements radicalement opposés : l'un tendra vers la défense et l'autre vers l'attaque. Êtes-vous d'accord sur ce premier point ?

Les Pagans étaient perplexes mais aucun argument contraire ne leur venait à l'esprit. Cependant, la force de l'homme et la résistance de la femme ne constituait pas vraiment une preuve d'inégalité à leurs yeux.

- Mais quand bien même, dit Bonio, admettons que l'homme et la femme soient, non pas opposés mais complémentaires, ils forment un tout. Or, pour notre réflexion sur l'égalité, au lieu de prendre l'individu pour unité, prenons le couple. Et là, où voyez-vous que les couples sont inégaux entre eux ? Ils procréent de la même façon, respirent le même air sous le même soleil. Ils sont égaux à quelques différences mineures près, telles que la couleur de leurs cheveux, de leurs yeux, la forme de leurs visages ; mais où voyez-vous une inégalité fondamentale ?

- Supposons, lui répondit le dieu, qu'ils soient tous égaux comme vous l'entendez, d'où vient que les enfants des uns sont différents de ceux des autres ? D'où vient que le fils de Caradin, qui grâce au ciel ne doit rien à son père, soit plus futé que le fils de Palance ? Ce qui ne veut pas dire que le petit Bolin est inintelligent, tant s'en faut, mais le "plus" d'astuce qui niche dans la tête de Bada risque fort de permettre à ce dernier, d'obtenir, tout au long de sa vie, des résultats plus spectaculaires que ceux de Bolin. Ils ont été faits de la même façon, avec la même matière première - du moins quant à sa nature - mais l'un deviendra un meneur d'hommes et l'autre travaillera le bois comme son père. C'est tout aussi respectable, j'en conviens, mais le petit "plus" au départ peut se traduire par un grand "plus" à l'arrivée, c'est-à-dire dans la vie de tous les jours ! Même en partant d'un couple unique comme le prétend Davou, les hasards de la vie et ses nécessités font qu'après quelques générations, des milliers d'individus sont tous différents les uns des autres. En fait, ils sont égaux en tant qu'humains et inégaux en tant qu'hommes. Le cas Davou précisément nous donne l'exemple de deux frères, fils d’un couple unique, dont l'un tue l'autre parce que, déjà, à la première génération, ils sont différents. Alors vous pensez, quelques millénaires plus tard !

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 20 Aoû 2012 12:45

(suite...)

- C'est vrai qu'en dehors de notre petite communauté nous ne connaissons personne, reconnut Pardès songeur. Et pourtant, si depuis l'origine il faut compter plusieurs millénaires, la terre doit être pleine ! Ou alors elle est bien vaste.

- Elle l'est, répondit Hermès, et beaucoup de peuples l'habitent.

- Sont-ils tous faits comme nous ? s'intéressa Caradin finalement pas rancunier.

- Oui, d'aspect. Encore que sur l'égalité de l'aspect corporel il y ait beaucoup à dire ! Mais comme elle saute aux yeux, il est inutile de s'y attarder. Je dirai simplement qu'il y a moins de différences que l'on voit que de différences que l'on ne voit pas, qui sont cachées à l'intérieur : dans les reins, dans les cœurs, dans les têtes. Ces différences cachées ne se manifestent que dans le comportement de l'être humain ; rien ne les signale aux yeux. Il s'ensuit que tous ces gens inconnus sont, individuellement, dangereusement imprévisibles. Ainsi, en matière d'égalité, les hommes ne connaissent l'uniformité, si je puis dire, qu'au plan de la diversité.

- Mais alors, s’inquiéta Pardès, comment gouverner des gens aussi dissemblables ?

- Il faut d'abord instituer un Code d'une rigueur absolue ; un Code qui repose sur des valeurs simples auxquelles chacun puisse adhérer quel que soit son niveau de compréhension des choses. Les décrets pris ensuite doivent l'être sur les bases du Code, ainsi le jugement de toute faute commise s'y référera et s'y appuiera, il n'admettra aucun autre argument, aucune autre considération. C'est pourquoi il faut que le Code soit clair et ne prête à aucune critique, ni demain, ni jamais.

- En matière de répression, ce n'est pas très compliqué si tout le monde a préalablement adhéré à un principe : ou il a été violé, ou il ne l'a pas été. Mais, ô dieu, en matière de gouvernement, comment faire ? On ne peut tout de même pas envisager autant de lois qu'il y a d'individus ? En conséquence, il y aura nécessité de faire des lois communes à la collectivité, et c'est là que resurgit la notion d'égalité.

- C'est une vue des choses, cependant, comprenons-nous bien : les décrets arrêtés par le chef, seul, ne seront pas édictés en fonction des individus qui composent la société, mais en fonction de la société dans son ensemble, donc qui, par définition, est un tout. Elle n'est plus mille personnes, elle est une. Elle n'est égale qu'à elle-même !

- Mais, dans ta vision de l'avenir, s'étonna Pardès, les lois ne sont pas approuvées par le peuple ?

- Il n'est pas possible de donner au peuple le pouvoir de faire des lois ni de les juger, répondit catégoriquement Hermès. Comment veux-tu faire délibérer une foule aussi vaste qu'une nation ?

- C'est tout simple, répondit Pardès, en faisant élire des représentants par régions, par contrées, de façon que ces élus puissent se réunir, discuter et voter.

- D'accord. Tu viens d'inventer là un système que j'ai vu fonctionner dans le futur, dont on disait qu'il était le pire à l'exclusion de tous les autres. Glorieux constat que ce pis-aller ambigu ! ironisa Hermès.

- Et pourquoi, s'enhardit le chevrier, pourquoi donc cela ne serait-il pas possible de donner la parole au peuple ?

- Tu réunis dans une salle tes cent, deux cents, trois cents ou plus, représentants. Qu'as-tu ? Tu as une représentation nationale composée d'individus venus des horizons les plus divers, de compétences dissemblables, d'intelligences variables, de cultures disparates, bref un ramassis aussi hétérogène que possible, - ce qui est un comble pour quelqu'un qui prône l'égalité ! Mais ne retenons que l'intelligence comme facteur de confusion, et imaginons une pyramide qui représenterait tes élus. Au sommet l'élite, à la base le commun. Conçois-tu vraiment qu'une voix de l'élite ait la même portée qu'une voix de la base ? Même au niveau médian de la pyramide, deux voix ne sont pas nécessairement égales entre elles. Je dis même qu'elles ne le sont pratiquement jamais. Avec ce système tu admets que l'avis de quarante sommités puisse être battu en brèche par soixante imbéciles ! C'est scandaleux ! Et c'est d'autant plus scandaleux que le nombre des imbéciles est élevé ! Voyons le sujet de plus haut encore : dans ce système dit démocratique, l'unité d'action se dégage de la majorité, c'est-à-dire de ce qui est partagé par le plus grand nombre. Mais, selon toi, qu'est-ce qui est partagé par le plus grand nombre ? Le talent ? la sagesse ? Non. La médiocrité ! La médiocrité que l'on rencontre en plus ou moins grande quantité, mais à tous les niveaux de la pyramide. C'est ainsi que tes lois ne peuvent être que médiocres. Voilà pourquoi j'oppose à ton peuple souverain, le chef qui, lui, ne peut pas être médiocre, faute de quoi il ne serait pas le chef. Il peut avoir tous les défauts que tu veux, mais pas la médiocrité ! Seul ce chef débarrassé de toute ambition personnelle – donc réputé possesseur de tout -, entouré de conseillers qu'il choisit et révoque, peut prendre les justes dispositions qui conviennent au peuple dont il est l'âme et la fierté.

- Mais c'est l'asservissement de la multitude par un seul, s'indigna Pardès. C'est inadmissible ! Que fais-tu de l'homme dans tout cela ?

- Qu'est-ce qu'un homme ?

- Qu'est-ce qu'un dieu ? rétorqua impertinemment le jeune chef. Majus, lui-même, m'a dit que l'humanité était le passage obligé des dieux (1) ; en méprisant l'homme tu te méprises toi-même.

- Je ne méprise personne, je ne fais que lui permettre de vivre avec son prochain, et le voisin de son prochain. L'humanité a un but assigné, nous en reparlerons plus tard, mais pour parvenir à ce but autant lui faire prendre les chemins qui sont les plus adaptés à sa marche. Cela étant dit, à chaque jour sa peine, je vais voir mes petits écoliers, dit Hermès en tournant le dos au groupe des Pagans.

- Encore un mot, le rappela Pardès, je reconnais la valeur de tes arguments, nous allons y penser. Mais le Code qui doit être à la base des lois, ce Code qui doit l'ériger ? Le chef ?

- Non. Le Code de base doit être adopté à l'unanimité par la communauté naissante, avant même qu'elle n'élise son chef. Le chef lui-même relève du Code. Quand aux individus de la communauté qui ne seraient pas d'accord, ils devraient s'en aller ou, à défaut, être chassés.

- Et, demanda Catir, si c'est la majorité des membres de la communauté qui n'est pas d'accord sur le contenu du Code lors de son élaboration ?

- La minorité irait former ailleurs une autre communauté qui, elle, serait naturellement unanime dès le départ. La majorité divergente continuerait à travailler sur un autre Code qui fasse l'unanimité, faute de quoi elle se dissoudrait et ses participants reprendraient leur vie nomade.

- Et si par la suite, hasarda Palance, de nouveaux arrivants n'acceptent pas le Code ?

- Ils doivent être chassés. Leur admission dans la société existante requiert préalablement une adhésion sans réserve au Code.

- Pour en revenir à la première consultation du peuple, revint à la charge Catir, si l'unanimité des participants s'oppose au Code ?

- C'est la mort pure et simple de la communauté avant même qu'elle ait existé, trancha Hermès.

Et le dieu se dirigea vers le hangar où Virtus s'ingéniait à grand-peine à maintenir l'ordre et le silence.

Les Pagans, seuls, étaient un peu décontenancés par tout ce qui venait d'être dit, et qui allait à l'encontre de leurs voeux les plus intimes. Mais, Hermès n'ayant pas l'air de parler pour ne rien dire, l'unanimité se fit sans consultation publique sur un point : le voyage dans le futur pour vérifier le "concept égalité" s'avérait d'ores et déjà parfaitement inutile.

(1) Cf. La psychosphère, déjà citée.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 21 Aoû 2012 11:46

(suite...)

Chapitre 7

La mort de Caradin


En voyant entrer Hermès dans sa classe, Virtus poussa un soupir de soulagement.

- Ah ! vous êtes de retour ! C'est bien, se réjouit-elle. Sapiène n'est pas avec toi ?

- Elle a suivi Matria au palais, mais elle ne saurait tarder. Ne me dis pas que tu as hâte de la voir venir te relever ?

- Oh ! Ces petits Pagans sont terribles, soupira la blonde déesse. Charmants mais terribles !

- Le vrai portrait de leurs pères alors, le charme en moins.

- Et leurs mères ? le taquina Virtus.

- Leurs mères ? Des carpes ! Jamais un mot, jamais une question comme si elles comprenaient tout au fur et à mesure, mais je sais qu'il n'en est rien. Je les vois bien se pencher à l'oreille de leurs maris qui s'empressent aussitôt de se mettre en valeur par quelques demandes de précision... toujours pertinentes, je dois le reconnaître ; quand elles ne sont pas impertinentes ! Ah ! ce n'est vraiment pas une sinécure.

Puis changeant de propos, il s'enquit du travail en cours. Quand il vit le sujet à traiter, il ne put retenir un sourire.

- "Faut-il avoir honte de sa peur ?", lut-il. Ce cher Scio n'y va pas avec ménagement! Tu parles d'un pensum pour des gosses de 4 à 13 ans. C'est fou ! Et, il en a préparé beaucoup de cette mouture ?

- A raison d'un devoir par semaine, il y en a pour un an. Mais tu n'as pas tout vu, celui-ci n'est rien. Je vais te montrer le premier que j'ai proposé aux enfants.

Et fouillant dans son armoire où elle gardait les devoirs traités qui devaient être soumis à l'appréciation de Scio dès son retour, elle en extirpa une petite liasse déjà un peu chiffonnée qui représentait le travail effectué par les jeunes élèves. Hermès feuilleta le paquet, rapidement tout d'abord.

- C'est bien écrit ; c'est bien ; c'est parfait. Ah ! celui-là, par exemple, a confondu les pleins avec les déliés ! Qui est-ce ? Natel, dit-il après avoir pris connaissance du nom qui figurait au recto du devoir.

- Le benjamin, l'excusa Virtus.

- Il n'y a pas de benjamin qui tienne, bien au contraire ! Le benjamin ayant deux fois plus de retard que les autres doit s'appliquer deux fois plus, dit-il à très haute voix pour que tout le monde l'entende. C'est comme cela que je vois les choses, moi. Et que nous écrit-il monsieur Natel ? Voyons, quel est le sujet... "où se trouve la difficulté dans le devoir à accomplir ?" Ce thème n'est pas moins exaltant que l'autre ; et qu'en pense monsieur Natel?

Quand il lut, à voix basse d'abord, le texte de Natel, Hermès ne put retenir un fou rire qui, par effet d'entraînement, fut accompagné du rire perlé de Virtus, puis du gros rire débridé de tous les garnements. Le dieu se calma, fit taire l'assistance, non sans mal, puis toussa afin d'éclaircir sa voix avant de lire la copie du jeune écolier :

- "La difficulté est partout, et c'est pour cela que j'ai beaucoup de mal à faire ce devoir à accomplir. Si je ne fais pas mon devoir à accomplir, je n'aurai pas de difficultés mais c'est après que j'en aurai avec le dieu pas commode. C'est pourquoi j'accomplis tout, comme elle a dit Virtus, et que je ne fais pas comme Bolin qui m'a dit qu'il s'en foutait. Conclusion : on ne se fout pas des devoirs à accomplir, on se fout des difficultés. Signé: Natel."

Hermès eut quelque peine à conclure. Tout le monde se tenait les côtes, et Natel plus que tous les autres, comme s'il était ravi d'avoir fait une bonne blague... ce qui n'aurait pas étonné outre mesure Virtus qui commençait à le connaître.

Après voir passé sommairement en revue le paquet de copies, toutes plus drôles les unes que les autres, Hermès qui avait retrouvé le cœur à la plaisanterie, dit aux enfants:

- Je ne sais pas ce qu'en pensera Scio ; quant à moi, je crois que vous êtes passés à côté du problème. Mais ce n'est pas grave, et puisqu' il vous prend pour des adultes, j'ai envie de jouer un bon tour à ce dieu 'pas commode', comme dit Natel. Demain vous referez votre devoir en reprenant, en gros, avec vos mots à vous, ce que je vais vous dire. Vous écrirez qu'il n'est jamais difficile de faire son devoir, il n'est difficile que de le connaître.(1) Quand on sait exactement ce qu'on doit faire, la tâche est déjà faite à moitié

Vous vous en souviendrez ? Ne copiez surtout pas les uns sur les autres, et on verra sa tête lorsqu'il corrigera les devoirs.

Quand au thème d'aujourd'hui, la réponse est simple : "La peur est la mesure du danger que vous ressentez. Il ne faut pas plus l'exagérer que la mépriser, il ne suffit que de la dominer. N'ayez pas honte de votre peur, mais la fierté de la vaincre ! Votre peur est utile, mais votre fierté l'est plus encore." Allez, brodez et développez-moi cela pour demain.

Virtus fit ranger les affaires, puis donna le signal du départ aux enfants enchantés du bon tour qu'ils préparaient à Scio, et riant encore du devoir du petit Natel.

Avant même que les deux professeurs de fortune ne fussent sortis, Pardès se précipita sous le hangar.

- Ô dieux, dit-il essoufflé, venez vite! Je crois bien que Caradin est en train de mourir.

- Mourir, s'étonnèrent d'une même voix Virtus et Hermès tout en suivant dehors le jeune chef. Et de quoi ? poursuivit Hermès, il n'y a pas une demi-heure il m'avait l'air en pleine forme. Un accident ?

- Non. Il nous a quittés peu après votre départ, prétextant des douleurs dans l'épaule et une oppression dans la poitrine. Selon sa femme il s'est couché en rentrant et puis, là, il paraît qu'il délire !

Le trio pressa le pas et parvint à la maison où, au jeu des petits cailloux, Sapiène avait fait les frais d'enchères fatales, à hauteur de soixante sodets. Entrés dans la première pièce qui faisait office de salle de séjour, les trois intervenants virent notre Caradin, souriant, en train de boire sa gourde à la régalade comme les Pagans ont coutume de le faire;

- Ca alors ! s'exclama Pardès. Ta femme vient de me dire que tu étais au plus mal.

- Bah ! Ca n'est rien du tout. Ce n'est pas la première fois ; je commence à avoir l'habitude. Quand ça me prend, je me couche en suçant ce truc-là et ça me passe comme c'est venu.

Et ce disant, il tendit à ses interlocuteurs un morceau de bois à demi mâché.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Je n'en sais rien ! C'est mon père, sujet au même problème que moi, qui m'a dit que ça lui faisait du bien. Alors je fais comme lui, et ça marche.

Virtus examina le bout de bois que lui tendit Hermès.

- C'est une sorte de bois d'alisier, dit-elle. Effectivement ce traitement est efficace contre certaines douleurs, mais il est insuffisant pour guérir. Je crois que le mieux est de supprimer cela.

Et du doigt elle montrait la gourde que Caradin serrait contre lui.

- Quoi, supprimer ça ? s'étonna le vieux Pagan. Et comment je ferai pour boire, moi, si on me supprime ma gourde ?

- Je ne parle pas du contenant, mais du contenu, lui répondit Virtus avec douceur. Ce breuvage est un véritable poison qui agit non seulement sur les nerfs, mais aussi sur le coeur. Il faut cesser de boire !

- Autant mourir tout de suite ! trancha net Caradin.

- Eh bien, c'est ce qui va se passer sinon tout de suite mais à coup sûr dans les deux mois qui viennent, enchaîna non moins vigoureusement Hermès.

(1) "Il n'est pas difficile de faire son devoir, s'il est difficile de le connaître." Ph. Pétain - dernier discours du 19 août 1944 à Dijon.


(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 22 Aoû 2012 11:45

(suite...)

Le ton avait été si brutal que Caradin en resta interloqué. A voir la tête du bonhomme, le dieu comprit qu'il avait fait mouche, aussi poussa-t-il son avantage en poursuivant :

- C'est sur la fin de ses jours que ton père s'est aperçu des bienfaits du bois d'alisier, n'est-ce pas ?

- Oui, répondit Caradin surpris par cette question. Il a même souvent dit que s'il l'avait su plus tôt, il n'aurait certainement jamais été malade...

- Oh ! certainement que si ! le coupa Hermès. Quand le corps réclame, à l'insu de la conscience, ce qui lui fait défaut, c'est que la carence a déjà produit ses effets néfastes.

- Quelle carence ? Quels effets néfastes ? Je ne comprends rien à ce que vous dites, bredouilla le pauvre vieux.

- Je veux dire que ton corps sait mieux que toi ce qu'il lui faut. Mais quand il en est à te faire manger du bois, il n'est pas loin de te faire manger de la terre, lui précisa Hermès en l'épiant du coin de l’œil.

- C'est vrai, dit Caradin d'une voix blanche, qu'il est mort peu de temps après.

Puis se redressant brusquement en renversant sa chaise, il se mit à hurler :

- Mais je ne veux pas mourir, moi ! je ne veux pas mourir !

- Alors il faut arrêter de boire, reprit Virtus en ramassant le siège.

- Et je serai guéri ? se raccrocha le pauvre homme, en oubliant complètement qu'à peine deux minutes plus tôt il avait préféré la mort à l'abstinence.

- Peut-être, temporisa Hermès, peut-être...

- C'est oui ou c'est non ? hoqueta Caradin. Parce que si ce n'est pas sûr, moi, je vide ma cave tout de suite ! Mourir pour mourir...

- Chiche, l'interrompit Pardès qui jusque là n'avait soufflé mot, allez, vide ta cave !

Caradin se laissa retomber lourdement sur sa chaise et se mit à pleurer comme un enfant. Mais, assurément, dans ses larmes, l'alcool n'y était pas pour rien !

- Je ne veux pas mourir, s'obstinait-il à dire entre deux sanglots.

- Voyons, tenta de le calmer Hermès, à part le petit Bada, ton dernier, combien as-tu d'enfants ?

- Sept, répondit le vieux Pagan ; ils sont...je ne sais où. Qui les préviendra ?

- Sept ? C'est bien, dit Hermès. Tu as accompli plus que ta mission, tu peux donc partir l'âme sereine.

- Mais je ne veux pas, pleurait Caradin, j'ai peur !

- Mais peur de quoi ?

- De la mort, parbleu !

- La mort n'est rien, elle n'est jamais que le point final de la vie, philosopha Hermès. Seule la vie est pénible et, crois-en mon expérience, sa sortie est généralement beaucoup plus paisible que son entrée. Toi mis à part, on n'a jamais vu pleurer les vieillards comme on voit pleurer les nouveau-nés !

- Qu'est-ce qui t'effraie donc dans la mort ? s'inquiéta Virtus qui ne comprenait pas qu'on pût la craindre tant.

- Le néant me fait peur ! avoua honteusement Caradin.

- Comment le néant qui te suivra peut-il te faire plus peur que le néant qui t'a précédé ? De même que tu n'as jamais eu de peur rétrospective, tu ne dois pas avoir de peur anticipée. Le néant d'avant et celui d'après sont un seul néant. Tu aurais pu ne pas venir, tu es venu ; dans le néant tu as été une petite césure. C'est bien. Rends-lui grâce au lieu de t'en plaindre ! Par ta présence et ton apport personnel, tu as physiquement fortifié le tissu de la vie et, par une production que tu ignores, spirituellement tu as accru la capacité des dieux ; que veux-tu de plus?

- Moi, accroître la capacité des dieux ? Ô déesse, vous vous moquez. Toute ma vie je suis passé pour un simple d'esprit ! dit Caradin en poursuivant avec un pâle sourire :

- Ca ne fait rien, ça m'a souvent rendu service !

- Tu vois, enchaîna Virtus, cette remarque n'est pas celle d'un sot ! Et de cet esprit là, les dieux en manquent parfois. Oui, tu as apporté beaucoup plus que tu ne le crois. Imagine une petite abeille un peu simplette qui mépriserait son miel, elle aurait tort puisque ce miel, entrant dans un pot commun, va participer à l'unicité de ce pot qui, sans elle, ne serait pas ce qu'il est. Comme la petite abeille, tu as donné un cachet à ta post-humanité. Et tu vivrais mille ans que tu ne pourrais en faire davantage ; alors pourquoi végéter plus longtemps sur une terre qui n'est qu'un support pour un objectif déjà atteint en ce qui te concerne.

- Mais je vais laisser des amis, des enfants, qui me pleureront.

- Console-toi, lui répondit Hermès, la peine d'avoir perdu un ami cher est tellement fugitive et décevante qu'il vaut mieux pour eux que les morts soient sourds !

- Et puis moi, moi aussi j'ai de la peine ! Je ne verrai plus tout ça... Sûr que cela va me manquer !

Et d'un geste large il désignait le ciel, les murs de sa maison et sa gourde qu'il saisit du geste d'un noyé à quelque épave flottante. Il bégayait :

- Sûr que ça va me manquer ! Sûr !

- Tu anticipes des sentiments que tu ne pourras plus avoir. C'est stupide ! Tu ne manqueras à personne et personne ne te manquera.

- Est-ce bien vrai qu'on ne vit plus après la mort? s'obstina le désespéré.

- Par définition, oui, lui répondit Virtus. Seulement il n'y a pas que la vie au sens que tu connais. Il y a une jouissance éternelle d'avoir été - quoi que l'on fût - et qui perdure dans l'essence divine, au cœur du locus. Nous portons tes ancêtres et nous te porterons. Je te porterai Caradin, et, jusqu'à un autre devenir de l'énergie qui m'anime (ma mort en quelque sorte), tu jouiras en moi.

- Moi, ô déesse ? s'extasia Caradin.

- Toi.

Alors, soudainement, le vieux Pagan ouvrit des yeux immenses ; ses mains qui tenaient toujours fermement la gourde cabossée, se crispèrent sur sa poitrine, puis sa tête bascula sur le côté droit en même temps que s'échappait de ses narines un souffle qui ressemblait à un soupir. Le regard de Caradin, désormais vide, se fixa sur Pardès tandis que sa bouche dessinait un étrange sourire.

Caradin était mort assis, à table, en étreignant sa gourde fidèle, amie de toujours qui, comme l'avait dit Hermès, n'avait visiblement aucun regret.

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 23 Aoû 2012 11:22

(suite)
Chapitre 8

Les envahisseurs


Après avoir aidé la femme de Caradin à transporter le corps du défunt sur son lit, les dieux et Pardès quittèrent la maison. Sur le pas de la porte, le petit Bada était assis, la tête entre les mains ; il pleurait. Virtus s'arrêta et s'accroupit à son côté, tandis que ses deux compagnons poursuivaient leur chemin vers le palais ; ils allaient annoncer à Matria la mort du vieux Pagan.

- N'aie pas de chagrin, dit Virtus à l'enfant en lui passant la main dans sa chevelure bouclée. Ton père est là où tous les hommes vont ; c'est donc bien ainsi puisqu'il fallait que cela fût un jour ou l'autre. Allez, calme ta peine.

- Mais il a souffert, gémit le pauvre garçon. Je l'ai bien vu par la fenêtre, il a pris sa poitrine entre ses mains comme s'il avait très mal.

- Son corps a eu mal, mais il n'en a pas eu conscience. Sache que la souffrance ne résulte que de la perception qu'on a d'un mal : si tu ne perçois pas le mal qui t'est fait, il n'a pas plus d'effet sur toi que dans tes rêves. Tu comprends cela ? Lorsque dans ton rêve quelqu'un te frappe, même très fort, tu n'as pas mal. Mais si la notion de souffrance risque de gagner ta conscience, alors quelque chose en toi fait que tu te réveilles. Devant la mort c'est pareil. Quand un corps va mourir - et il le sait, lui, alors que tu l'ignores, toi - il agit sur une glande qui secrète une hormone, laquelle, déversée dans le sang, euphorise le cerveau. Le corps peut se tordre sous le mal, le mourant ne perçoit rien et le mort n'a rien senti. Et c'est là l'essentiel. En fait le corps dope l'esprit contre ce qu'il redoute. T'ai-je convaincu ?

- Cela n'enlève rien à ma peine, dit Bada en pleurant.

- Tu es un bon fils ; ton chagrin est normal, mais vois-tu il ne supporte pas l'analyse. La mort d'un être connu n'a qu'un inconvénient, c'est qu'elle nous oblige à changer certaines de nos habitudes. Plus il nous était proche, plus les inconvénients sont grands et… dérangeants. Mais cela se borne à cela. En fait on pleure plus sur soi que sur les autres. Il faut te ressaisir Bada et prendre la vie à bras le corps. Caradin est mort, c'est un fait; mais toi tu vis, et seule la vie doit compter pour toi maintenant.

Les propos de Virtus, pour rassurants qu'ils se voulaient, ne calmaient pas le jeune garçon.

- Tu as peut-être raison, dit-il à la blonde déesse, mais tu auras beau dire, jamais, jamais plus je ne verrai mon père !

- Le voir avec ses imperfections, ses faiblesses, ses colères, non, c'est vrai, tu ne le verras plus...

- ...et ses gentillesses aussi, tout de même, l'interrompit Bada en éclatant en sanglots.

- Tout ce que ce pauvre homme avait de bon, crois-moi, tu le retrouveras toujours en toi lorsque tu auras repris tes esprits. Plus tard je t'apprendrai à faire intervenir les dieux en ta faveur.

- Pourquoi "plus tard" ?

- Parce qu'il y a un temps pour la peine et un temps pour l'espoir. Aujourd'hui, tu vis le temps nécessaire de la peine.

- Tu n'as pas de coeur, ô déesse, lui dit d'une voix étouffée le malheureux enfant.

- C'est vrai, admit-elle, ma vision globale m'en empêche et c'est un bien car avoir du coeur, comme tu dis, cela fragilise et fait commettre bien des erreurs regrettables.

- Pourquoi n'es-tu pas intervenue quand il était sur le point de partir, se révolta Bada. Tu es une déesse, tu peux tout.

- Eh ! non ! je ne peux pas tout, hélas ! Mon pouvoir s'arrête à celui de la nature.

- Mais Matria est déesse de la nature ! Peut-être qu'elle pourrait encore agir ? Qu'il n'est pas trop tard ?

- Non, répondit Virtus avec beaucoup de patience, car quand bien même elle le pourrait, pourquoi le ferait-elle ? C'est moi qui te demande pourquoi ! Pourquoi différer l'inéluctable quand il se présente ? Quel intérêt y trouverais-tu ? Y a-t-il un moment où la mort de ton père te semblerait plus propice ? Plus acceptable ? Serais-tu satisfait si tu pouvais toi-même en fixer la date ? Non, n'est-ce pas ? Eh bien, si c'est non pour toi, pourquoi veux-tu que ce puisse être oui pour Matria ? Quand c'est dans l'ordre des choses, les dieux n'ont aucune raison d'intervenir contre cet ordre. Allons, sèche tes larmes ; la mort d'un père doit affermir un fils et non l'alanguir. Caradin avait fait un enfant, sa mort doit te faire homme.

- Alors vous ne servez à rien, s'insurgea le jeune garçon qui ne voulait pas entendre un tel discours. Tous, autant que vous êtes, vous ne servez à rien !

- La douleur t'égare, enfant. Nous sommes venus pour vous permettre d'être heureux dans le cadre qui est le vôtre, pas pour changer ce cadre. Les choses sont ce qu'elles sont, nous ne faisons que vous aider à composer avec. C'est tout, c'est vrai, mais ce n'est déjà pas si mal que cela, et tu pourras en juger quand, un jour, tu viendras avec nous dans le futur ! Ceci étant, notre rôle n'est que de conseil et les Pagans sont libres d'agir ; le seul avantage que nous leur offrons est d'agir en conséquence de ce qui, à leur insu, est inévitable.

Et Virtus se leva pour rejoindre Hermès qui redescendait du palais en compagnie du jeune chef. C'est alors qu'elle croisa Palance, Trossi et Catir qui venaient faire leurs adieux à leur camarade.

- Ô déesse, quel grand malheur ! dit Trossi en prenant une mine de circonstance.

- C'est vrai, nous sommes vraiment peu de chose ! philosopha Palance, inaugurant sans le savoir une formule qui devait faire carrière.

Ces commentaires d'une banalité rare firent sourire Virtus qui ne manqua pas de rétorquer, avec une pointe d'ironie inhabituelle chez elle :

- J'aimerais savoir par quel prodige le "peu de chose" que regrette Palance pourrait bien faire le si "grand malheur" que déplore Trossi?

- Mais...bredouilla interloqué l'homme des bois, je veux dire qu'il est parti si vite... que nous sommes peu de chose devant la mort...

- Oui, et en tout cas, renchérit Catir hors de propos, uniquement pour marquer un point suite à leur récent entretien sur l'égalité, on peut dire que devant elle nous sommes tous vraiment égaux !

( à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 24 Aoû 2012 12:57

(suite...)

- D'abord, les hommes ne sont pas égaux devant la mort puisqu'ils ne meurent pas tous au même âge. Ensuite, Caradin n'était pas peu de choses, il était beaucoup ; tous ceux qui meurent sont beaucoup. Et c'est précisément parce qu'ils sont arrivés au terme de leur possible en importance qu'ils meurent. Après avoir payé leur tribut à la nature, celle-ci les libère de leur servitude humaine en récompense. Il faut savoir cela pour comprendre la vie et apprécier la mort. Je dis bien l'apprécier.

- De quel tribut est-il question, ô déesse, demanda Trossi surpris par ce qu'il venait d'entendre.

- Pardès ne vous a pas expliqué ? Sachez alors que votre vie est à la base même de nos rapports, répondit Virtus. Nous ne vous aidons pas pour le plaisir, car alors pourquoi plus les hommes que les bêtes ? Nous avons établi des liens avec vous parce que, tout au long de votre existence, vous produisez une spirale de pensées qui nous intéresse. Je dirais même plus : qui nous est indispensable. Sans les hommes pensants, nous n'existerions pas. Pour parfaire votre spirale nous intervenons dans votre circuit de pensées par le biais de votre vie quotidienne. Plus celle-ci vous sera agréable, plus votre spirale sera de qualité et plus elle nous agréera quand, dès votre mort, les énergies du locus s'en saisiront. C'est cela le tribut de votre vie. Voilà ; mais je vous conseille vivement de demander à Pardès de renseigner l'ensemble des villageois, enfants compris, sur cette condition de nos rapports, car certains pourraient, à juste titre, se demander ce que peut bien cacher notre alliance avec les hommes, si aucune contrepartie n'est officiellement connue. Cela étant, je vous laisse. J'ai à faire.

Et Virtus laissa pantois les trois hommes qui se regardèrent longuement avant de pénétrer chez Caradin.

*

Bonio était en train de reboucher le trou qu'il avait creusé pour inhumer le mort, en dehors du village, au pied d'un grand frêne, comme l'avait exigé Matria. Elle avait en effet précisé qu'en se décomposant, le corps des morts se combine à la terre et à l'eau, formant un mélange qui constituera la sève nourricière puisée par les racines profondes des grands arbres. "En enterrant vos morts au pied des grands arbres, avait dit la déesse, leur sève nourricière sera porteuse du résidu des esprits ayant participé à la formation des spirales humaines, et c'est ainsi que, par adhérence infime, des dilutions de conscience circuleront dans les branches des chênes, des frênes et des grands séquoias. La forêt, véritable réservoir de la spiritualité humaine, pourra alors devenir un lieu propice à l'inspiration, à l'illumination et à l'union avec vos dieux."

En songeant à ce destin insoupçonné de l'espèce humaine, Bonio jetait ses pelletées de terre comme un automate. Et puis son esprit voyageait, il rêvait à sa première expédition dans le futur, à ce Code qu'il fallait élaborer pour l'avenir de la race. Mais il revenait toujours à ce pauvre Caradin ; triste réalité quand il pensait que, là-dessous, sous toute cette terre qu'il brassait sans ménager sa peine, le grand corps nu du vieux Pagan ne connaîtrait plus jamais que le ruissellement des eaux de pluie, au lieu du bon alcool qu'il avait tant aimé. On l'avait bien enterré avec sa gourde, mais c'était dérisoire. Il écrasa une larme, en dépit de tout ce que leur avait révélé Matria quant à la mission de l'humanité, ainsi qu'à sa survie physique, à travers ses enfants, et sa survie spirituelle, à travers ses dieux.

- C'est égal, se dit Bonio, le grand vide qu'il va laisser est bien attristant.

Il lançait sa dernière pelletée quand, devant lui, du milieu de la prairie il vit surgir un Pagan qui, pour se trouver là si promptement, avait dû ramper sur plus de deux cents mètres. L'homme était vêtu comme jadis Bonio et les siens s'habillaient, c'est-à-dire d'une peau cousue jetée sur les épaules et tenue à la taille par un lien en jonc tressé. Il brandissait une espèce de javelot avec lequel il menaçait Bonio.

- Eh là ! lança le premier fossoyeur de la civilisation pagane. Je ne suis pas du gibier, moi !

Le pseudo-chasseur s'approcha de Bonio, le javelot toujours agressif :

- Tu parles notre dialecte ? dit-il surpris.

- Eh oui ! Et toi aussi, à ce que j'entends, lui répondit Bonio soudain rasséréné. Nous devons être originaires du même endroit. D'où viens-tu ?

- Qu'est-ce que c'est que ces constructions, dit l'homme en négligeant de répondre à la question et en désignant les maisons des Pagans.

- C'est Akros, notre village.

- Akros ? répéta le nouveau venu sans comprendre.

- Oui. Nous y vivons avec les dieux du locus.

- Dieux ! s'exclama l'inconnu en tombant à genoux.

- C'est cela, murmura Bonio pour lui-même, à genoux tu es moins dangereux ! Puis, poursuivant à haute voix :

- Ne crains rien, je te les présenterai si tu veux. Mais dis-moi, tu es seul ?

- Non, répondit l'homme en se relevant, je suis avec ma tribu, là-bas, derrière la montagne. Je suis venu voir s'il y avait des pâturages meilleurs par ici. Et ici, c'est bon, dit-il en riant, découvrant ainsi une affreuse denture composée de chicots noirâtres. Ici, c'est bon ! La tribu va venir s'installer.

- Elle est importante ta tribu ?

- Oui, dit brièvement l'éclaireur qui craignait en avoir déjà trop dit.

- Combien êtes-vous ?

- Plein.

- C'est bien ; alors venez tous demain, je vous présenterai aux dieux.

- Dieux ! s'exclama à nouveau l'homme en retombant à genoux.

- Voyons, lève-toi ! Il n'y a rien à redouter. Venez ici vers le milieu de la journée, mon village vous accueillera et vous fera fête. Comment t'appelles-tu ?

- Quoi, répondit l'étrange personnage.

- Moi, c'est Bonio, dit ce dernier en se frappant la poitrine. Bonio. Et toi ?

- Quoi, dit-il derechef en haussant les épaules.

- Bon, ça ne fait rien. Veux-tu revenir demain ?

- Oui.

- Avec ta tribu ?

- Oui, conclut l'homme en tournant les talons, avant de s'enfuir vers le petit bois qui soulignait l'horizon.

Bonio le suivit du regard pendant un certain temps puis, sa pelle sur l'épaule, un peu inquiet tout de même, il revint au village et demanda audience à Matria.

*
(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 25 Aoû 2012 12:25

(suite...)

La matinée qui avait été belle promettait une après-midi radieuse. Matria s'en réjouissait ; les cérémonies protocolaires sont toujours tristes par mauvais temps. Or là, il s'agissait d'une cérémonie d'accueil qui risquait d'avoir des répercussions importantes pour la réalisation du dessein des dieux concernant la Pagusie ; le soleil s'imposait. Il s'imposa en effet.

La déesse des déesses conduisait le cortège formé par : Hermès un peu en retrait et à la droite de Matria ; puis, sur un même rang, de gauche à droite, Virtus et Sapiène, suivies à deux pas en arrière par Hédonie et Bionie. Derrière les deux fées, on trouvait Pardès au centre, suivi un peu en retrait et sur sa droite, par Bonio, son adjoint. Puis enfin les villageois et les villageoises parmi lesquels on pouvait reconnaître Trossi, Palance et Catir, suivis par les enfants exceptionnellement sages comme des images.

Le cortège marchait en silence, avec solennité.

A la moitié du chemin restant à parcourir, c'est-à-dire vers les carrières situées au pied du mont Akros, des meuglements se firent entendre. Matria s'arrêta et chacun, immobile, prêta l'oreille. Un bruit confus ponctué par divers cris arrivait jusqu'au petit groupe. Le cortège pressa le pas et, ayant atteint l'entrée des jardins cultivés, stoppa net frappé de stupeur. La totalité de l'espace entretenu, champs et prairie, était envahie par une cohue de femmes, de gosses, et d'hommes ; sans compter les troupeaux de toutes sortes qui avaient défoncé le terrain rendu plus souple par les dernières pluies.

Matria fit signe qu'on ne la suivît pas et avança, seule, vers le centre de la prairie, sous l'oeil de Hermès prêt à intervenir. Les envahisseurs l'aperçurent et, menaçants, se portèrent au devant d'elle. Le hourvari cessa aussitôt, ne laissant place qu'au bruit familier des bêtes au milieu des stridulations des cigales et des grillons. Ce calme relatif était lourd d'angoisse.

Quand ils ne furent plus qu'à deux pas de la déesse, les gens venus d'ailleurs - une trentaine environ - s'arrêtèrent sur un signe de celui qui, au centre, semblait être leur chef.

- Qui es-tu ? demanda-t-il à Matria.

- Je suis la déesse Matria, répondit-elle d'une voix ferme.

A cette présentation peu commune, le chef partit d'un rire énorme qui fut repris par tous les hommes de la tribu, et auquel vinrent s'adjoindre celui des femmes et des enfants. Plus de deux cents rires qui n'en formaient qu'un seul, formidable, fantastique, inquiétant.

Matria attendit avec patience que le silence revint, mais celui-ci tardant un peu trop à son gré, usant de son pouvoir de déplacement supraluminique, elle vint se replacer auprès de Hermès.

Le rire cessa immédiatement, sectionné net par un immense :

- Oh ! poussé par deux cents bouches qui ne riaient plus.

Le silence étant obtenu, Matria se repositionna devant le chef du camp des envahisseurs en utilisant le même stratagème que précédemment..

- Et toi, enchaîna-t-elle sans autres explications devant les visages stupéfaits qui questionnaient sans parler, comment te nomme-t-on ?

- Je suis...je suis..., bégaya l'homme hagard, ...comment as-tu fait cela ?

- Ton nom ? D'où viens-tu ? Que veux-tu ? trancha Matria.

- Je m'appelle Koupra, je suis le chef de cette tribu qui vient de l'est, là où règne le dieu Davou. Je veux...c'est-à-dire qu'...il avait été convenu...

L'homme s'embourbait lamentablement. Soudain il lança un cri :

- Koi !

Et avant que Matria ne soit remise de sa surprise, un homme que Bonio reconnut aussitôt, s'avança vers son chef.

- Koi ! hurla Koupra, où est celui avec qui notre arrivée avait été convenue ?

Bonio se présenta spontanément, en rejoignant Matria qui comprit du même coup la méprise de son Pagan. Elle sourit intérieurement avant de répondre.

- Vous êtes ici à Akros. Je vous accueille au nom de la communauté. En tant que dieux souverains provisoires, le dieu Majus et moi-même avons désigné Pardès, que j'appelle à ma droite, pour en être le chef après notre départ. D'ores et déjà c'est à lui que vous devrez obéir.

A la demande de Matria, Pardès qui s'était avancé jusqu'à elle, se vit aussitôt entouré par quatre guerriers, dont Koupra. Le jeune chef n'en menait pas large en sentant le regard haineux de ces hommes qui le soupesaient, le jaugeaient, l'estimaient. Quand ils eurent fini leur déplaisant inventaire, les guerriers rejoignirent leur tribu sans un mot tandis que leur chef s'adressait à la déesse :

- Cet homme ne pourra jamais être notre chef. Le chef, c'est moi. Le tien est trop faible, c'est une femme.

Le rire fantastique qui, peu de temps auparavant, avait retenti jusqu'au palais se fit entendre à nouveau.

Matria leva la main pour que le silence se fît, puis elle s'adressa à Koupra :

- Chef ! Tu es le chef des guerriers, c'est bien. Un chef de guerriers doit être fort, tu l'es et c'est pourquoi tu es le chef. Je te salue en tant que tel. Lui, dit-elle en désignant Pardès, n'est pas un guerrier. Il n'a pas besoin de ta force, il lui suffit d'avoir sa tête et d'être fort en-dedans comme tu l'es au-dehors. Et puis, il est mon ami ; je lui ai confié une partie de mes secrets, comme moi il peut voyager vite. Regarde.

Et, à seule fin de convaincre Koupra et son clan, Matria prit la main de Pardès et tous deux se transportèrent à l'extrémité de la prairie, d'où ils durent attirer l'attention à grand renfort de gestes et de cris pour qu'on les vît. Puis ils firent plusieurs étapes, en zigzaguant, avant de revenir vers Koupra, stupéfait par une telle vélocité.

- Comment avez-vous fait ? dit Koupra.

- C'est notre secret, t'ai-je dit. A lui et à moi. Tu ne peux le savoir ; contente-toi d'être fort.

- Et si je te massacrais ! hurla le chef, hors de lui devant une telle détermination de la part d'une femme.

- Même si c'était en ton pouvoir, cela ne te rapporterait rien. Tandis que si nous vivons, nous pouvons t'aider. Nous savons aller dans le futur.

- Le futur ? répéta Koupra qui ne comprenait pas.

- Oui. Nous pouvons savoir aujourd'hui ce que tu feras ce soir ou demain, ou plus tard. Pardès, que tu vois là, a même fait un voyage qui l'a transporté d'ici à 3000 ans plus tard !

Le rire faillit reprendre, mais cette fois ce fut Koupra qui le fit taire.

- Je veux y aller ! exigea le guerrier.

- Dans 3000 ans, non. Tu ne comprendrais pas ; mais un voyage de quelques heures jusqu'à ce soir, je le veux bien, concéda Matria.

Alors, suivant les instructions de la déesse, les deux chefs et Matria se donnèrent mutuellement la main, tandis que Koupra faisait des mimiques grotesques à ses hommes afin de dissimuler son appréhension.

Un grand cri de terreur s'éleva de la poitrine des étrangers, quand ils virent ce que Natel avait déjà vu et que, cette fois, toute sa classe vit aussi, c'est-à-dire la disparition progressive du trio après qu'il eut envahi l'horizon comme un immense dôme de vapeur d'eau.

Une minute s’écoula à peine avant même que les guerriers ne réagissent à l'escamotage de leur chef bien que des murmures d'hostilité aient commencé à poindre par ci par là, et le groupe était déjà de retour. Koupra, qui avait retrouvé son sérieux, affichait une mine inquiète et un peu gênée...

- Ce ne sera rien, le consola Matria. Et puis, tu as vu, c'est la belle Sapiène qui va te soigner. Mais avant que cela ne se produise, pour ce soir, je vous conseille à tous de regagner vos tentes. Vous allez avoir trois jours pour réfléchir ; et toi, dit-elle à Koupra devant ses guerriers qui n'y comprenaient rien, quand tu auras retrouvé tes forces et tes esprits, je te ferai conduire au palais. Nous parlerons.

Puis, ainsi que Matria l'avait suggéré, chacun rentra chez soi.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 26 Aoû 2012 11:09

(suite...)

Chapitre 9

Un projet de société


Koupra, sous sa tente, songeait à ce que Matria lui avait fait voir, et se demandait si, tout simplement, il n'avait pas rêvé. Il décida d'en avoir le cœur net, et de tout mettre en œuvre pour que ce qu'il avait vu ne se réalisât pas. Ainsi, dès le lendemain matin, se promettait-il de faire payer cher à cette vieille folle le droit qu'elle s'était arrogé de se railler de lui.

- On ne se moque pas de Koupra ! grommelait-il en grimaçant un vilain sourire.

Puis il s'étendit sur sa paillasse, résolu à ne pas sortir du bivouac, ni même de sa tente... en tout cas, avant qu'il ne fût minuit !

Il commençait à s'assoupir quand des cris stridents le firent bondir littéralement sur sa couche. Il se leva puis, passant la tête par l'entrebâillement des peaux qui masquaient l'ouverture de son campement, il vit dans la nuit deux de ses hommes en train de violenter une femme qui se débattait et qu'il ne reconnut pas.

- Qu'est-ce qu'il se passe ? hurla-t-il en se portant au secours de la femme.

Les deux guerriers s'immobilisèrent, confus, en apercevant leur chef qui leur jetait des regards dépourvus d'aménité. Puis, la femme s'étant relevée, Koupra poussa un rugissement de colère en reconnaissant Sapiène qu'il avait vue, non seulement parmi les membres de la délégation venue le recevoir, mais également sous les traits de la femme en train de le soigner dans sa vision de l'avenir.

- Malédiction ! tonna-t-il. Chassez-moi cette femme d'ici !

Les agresseurs de Sapiène allaient s'exécuter, mais la jeune déesse ne l'entendit pas de cette oreille.

- Non ! cria-t-elle. Ces brutes ont voulu me violer, je reste sous ta protection jusqu'à demain, dit-elle au chef de la tribu.

Koupra se fit raconter le fil des événements qui valaient à la jeune femme de se trouver au camp à une heure aussi tardive.

Ses hommes convinrent, qu'ayant un peu bu, ils avaient décidé d'aller chercher fortune au village d'Akros, d'autant qu'ils avaient vu quelques échantillons de choix lors de la visite d'accueil des villageois et surtout des... villageoises. Ils se faufilaient entre les maisons quand, soudain, ils virent une blonde dont ils n'auraient pas oser rêver, sortir de l'une d'entre elles. C'était Sapiène qui, étant allé consoler la femme de Caradin, se disposait à rentrer au palais.

Les deux hommes se jetèrent sur elle, la bâillonnèrent, et la transportèrent au cantonnement où ils pensaient abuser d'elle en toute quiétude.

- Mais, demanda Koupra à Sapiène, pourquoi n'as-tu pas usé de ta capacité de déplacement rapide ?

- Je n'ai pas l'énergie de Matria, répondit-elle. Je ne peux le faire qu'avec l'aide d'une autre énergie.

Réalisant alors l'immensité du pouvoir de Matria, Koupra mesura à quel point le comportement de ses deux hommes aurait pu compromettre l'avenir de la tribu. Tirant alors le poignard qu'il tenait toujours à son côté, il leva le bras pour frapper l'un des deux, au hasard, à titre de représailles. Malheureusement, son pied glissant sur une pierre, le chef guerrier perdit l'équilibre et tomba sur le sol, s'enfonçant la lame dans le gras de la cuisse. Il poussa un cri de douleur et s'évanouit.

- Aidez-moi à le porter sous sa tente, ordonna Sapiène aux deux hommes penauds, que l'imminence du danger avait dégrisés. Et puis allez me cueillir quelques-unes de ces baies bleues qui poussent le long de la clôture.

Quand Koupra reprit ses esprits, Sapiène était à ses pieds en train de lui faire un pansement avec une mixture bleue de sa fabrication. Par l'ouverture de la tente, il vit la lune dans le ciel qui lui indiquait qu'il n'était pas tout à fait minuit. Alors il tourna la tête, et vit l'ensemble de son habitat exactement comme il l'avait vu cet après-midi en compagnie de Pardès et de Matria.

Pendant un bref instant il eut une sensation de déjà vécu, et ce qui pour lui était plus troublant encore c'est qu'il savait qu'à cette seconde même, il était là, quelque part au-dessus de lui, en train de se regarder.

C'était trop pour un sauvage, même chef ; il s'évanouit à nouveau.

*

Quand il eut retrouvé sa force et ses esprits, trois jours s'étaient écoulés ainsi que Matria l'avait prophétisé. Sur les instances de Sapiène les deux agresseurs étaient rentrés en grâce ; l'incident était clos. La beauté de la déesse, et l'influence bénéfique qu'elle avait pu avoir sur Koupra, n'était pas étrangère à la magnanimité du chef peu enclin au pardon.
.
Puis, comme il avait été convenu, au quatrième jour Hermès se présenta au camp de Koupra afin de conduire ce dernier, ainsi que son infirmière improvisée, au palais où les attendait Matria avec son Conseil, Pardès et Bonio. Pour le plus grand plaisir du chef, les dieux lui firent les honneurs du voyage supraluminique.

A peine remis de son émotion, Koupra se trouva face à Matria, confortablement installée sur des coussins que la déesse ne dédaigna pas de partager avec son hôte.

La première partie de l'entretien porta sur l'origine des dieux et la mission qu'ils s'étaient assignée, c'est-à-dire la mise en place d'une société humaine non vouée à l'échec, parce que axée sur un Code de vie exemplaire.

Si Koupra avait donné son accord véhément sur le rôle de l'argent dans cette société ainsi que sur l'utopique notion d'égalité ; en revanche il avait été très surpris par l'exposé qu'on lui avait fait sur la mort, et il crut bon de différer son avis. Cependant il conclut en disant que ces principes lui plaisaient, et que, compte tenu des promesses qui lui avaient été faites quant à l'aménagement de terrains de pâtures, il ne demandait pas mieux de se sédentariser, et souhaitait participer à la société nouvelle sous l'égide des dieux. Par contre, il refusait l'allégeance à Pardès.

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 27 Aoû 2012 11:02

(suite...)

Faisant fi de ce refus, Matria développa alors, dans le détail, l'organisation de la société humaine telle que l'avait conçue Majus, et telle qu'en l'absence du dieu des dieux, à titre expérimental, sa divine épouse entendait qu'elle se mît en place.

- Il n'est pas dans mon intention de modifier en quoi que soit votre cadre de vie, dit-elle, mais de l'organiser afin de vous permettre d'y vivre au mieux en toute liberté. Voici comment je vois votre société : elle se divisera en trois sphères d'action. La première sera chargée de la relation avec les dieux, de l'administration, de la justice et du gouvernement de la communauté. La seconde sera chargée de la défense de la société contre des ennemis, de l'extérieur d'abord tels que tous les intrus refusant l'intégration par acceptation formelle du Code ou autres envahisseurs indésirables, et de l'intérieur tels que les dissidents, les criminels et, d'une façon générale, tous les rebelles au Code. La troisième sera chargée de la production nécessaire à l'ensemble de la communauté : nourriture, biens divers, produits et accessoires également divers. En fait, et selon l'exemple de la nature, référence suprême à laquelle vous devez tous en permanence vous référer, la communauté future pourrait être comparée à un arbre. La première sphère étant le principe de vie qui anime l'arbre, favorisant le cheminement de la sève jusqu'au faîte et à l'extrémité de chaque feuille ; la seconde étant l'écorce qui empêche la sève de fuir et les insectes de pénétrer à l'intérieur ; la troisième étant l'ensemble des vaisseaux qui irriguent l'arbre, permettant sa croissance et sa durée ; et enfin la sève étant l'argent à usage exclusivement interne, et n'ayant qu'un but nutritif.

A la tête de la première sphère, je nomme Pardès...

- Non, l'interrompit Koupra sans vergogne, tu viens de m'apprendre que pour une société humaine non vouée à l’échec, le chef devait être désigné par la communauté.

- C'est exact, approuva Matria, mais ceci sera vrai lorsque le Code aura été entièrement rédigé, et qu'il aura reçu l'agrément de Majus. En attendant je prends une mesure provisoire jusqu'au retour du dieu des dieux, retour qui ne saurait avoir lieu avant une bonne quinzaine d'années.

- C'est trop ! tempêta l’irascible chef des nomades.

- Patience ! trancha Matria, et permets que je poursuive. Puis, s'adressant à nouveau à l'assemblée :

- A la tête de la deuxième sphère, je nomme Koupra. Cela te convient-il ? lui lança-t-elle, ironique.

- C'est bien, concéda-t-il en marmonnant, mais...

- A la tête de la troisième sphère, je nomme Bonio, enchaîna fermement Matria qui n'entendait pas être interrompue sans arrêt par Koupra.

C'était compter sans Bonio :

- Mais je suis déjà l'adjoint de Pardès, je ne peux pas...

- Assez ! rugit la déesse hors d'elle. Assez ! Cette fois c'en est trop ! Nous entrerons dans les détails d'exécution plus tard ! Donc je récapitule, en tête des trois sphères : Pardès, Koupra et Bonio. Pour seconder chacun de ces chefs, un conseil - restreint en temps de paix et élargi en temps de crise - sera formé pour une moitié par des femmes, et pour l'autre moitié par des représentants masculins des membres des trois sphères. Cet ensemble constituera le gouvernement de la nation. Enfin, reliant les trois sphères entre elles, une zone commune que j'appellerai le matriarcat donnera, comme son nom l'indique, le commandement aux épouses quant à la gestion et à l'administration de leur famille, ainsi que la charge de l'éducation des enfants.

La famille étant le noyau de base de la société, au plan de la politique intérieure la mission du matriarcat sera la plus importante. Sur elle reposera la société tout entière. Les trois sphères pourront s'écrouler les unes après les autres, le matriarcat demeurant, c'est la sauvegarde de la mémoire collective qui sera assurée, car c'est dans les enfants, artisans du futur, que résidera l'espérance de restauration.

Bonio demandant la parole se vit refuser net toute interruption du discours.

- Pourquoi, enchaîna Matria, la famille est-elle le noyau le plus important ? Parce que, au travers des enfants, elle est l'avenir. L'éducation des enfants, confiée à la mère doit donc s'établir sur des données très strictes. Mes voyages dans le futur m'incitent à être ferme sur ce point. Tant qu'un enfant n'aura pas acquis le statut d'adulte, c'est-à-dire tant que ses 14 ans ne seront pas échus, il n'aura d'autres droits que ceux que lui conféreront ses devoirs préalablement accomplis. Je m'explique, l'enfant étant un homme en devenir, la société ne peut, à ce titre, lui accorder aucun des droits accordés aux hommes. Par contre, étant encore enfant il devra satisfaire à l'obligation de s'instruire, et ces devoirs accomplis lui donneront l'espoir d'accéder à l'une des trois sphères selon ses capacités révélées, soit intellectuelles, soit physiques soit manuelles. Le rôle de l'éducatrice à cet égard sera essentiel car, constatant des disparités chez les enfants, elle devra adapter son éducation en fonction des mérites et des aptitudes de chacun d'eux. Elle se donnera comme but de mettre en évidence les supériorités découvertes et non de les étouffer en modulant son enseignement sur la moyenne généralement admise, sous prétexte d'égalité. (1) Le grand art sera de favoriser l'égalité des chances dans la vie par l'inégalité des moyens mis en œuvre. Il sera de former plus par l'exemple que par les leçons. (1) et, pour ce faire, l'éducatrice devra plus agir sur l'inconscient de l'enfant que sur sa faible raison. Elle pourra raisonner devant lui, mais jamais avec lui. (2) En fait sa stricte mission scolaire se bornera à l'enseignement de l'écriture, de la lecture, et du calcul, en matières principales qu'elle s'ingéniera à mettre en valeur en en démontrant la beauté et les perspectives ludiques ; à la connaissance de l'univers, des dieux et de la communauté, en matières accessoires. Plus tard, l'enfant pourra accéder à toutes les bibliothèques, sans tabous ni interdits ; le suivi de ses lectures non dirigées, non imposées, déterminera le choix, que feront ses parents et lui-même à la veille de sa majorité, quant à son appartenance à la première, la seconde ou la troisième sphère, c'est-à-dire selon qu'il sera plus apte à faire travailler son cerveau, ses muscles ou ses mains. Son apprentissage de la vie se fera alors, ensuite, sur le terrain.

Vous noterez cependant que l'affectation à telle sphère plutôt qu'à telle autre ne saurait être définitive. En effet, selon l'évolution des aspirations et des capacités de chacun, ainsi que des besoins de la communauté, des changements de statuts pourront être utilement réalisés car, il faut le préciser, les sphères ne sont pas des castes. Ayant besoin de l'ensemble de la communauté pour subsister, les membres de chacune des trois sphères ne sauraient se glorifier d'aucune prééminence, ni de se prévaloir d'aucun droit particulier.

Voilà, brossée grosso modo, la société durable, capable de traverser les millénaires, qu'avait envisagée Majus. Chacun d'entre vous va y réfléchir, et me faire part du fruit de ses réflexions à partir de demain. Pour aujourd'hui, c'est assez.

Oui, je sais, dit-elle en devançant certaines objections, Bonio ne se sent pas à la hauteur, et Koupra non plus d'ailleurs mais pour des raisons inverses. Eh bien, tant pis pour moi s'ils refusent, mais la communauté telle que je l'ai esquissée sous vos yeux se mettra en place avec eux ou sans eux. Toutefois je suis persuadée qu'elle se fera avec eux. Je vous remercie de votre attention.

Et Matria leva la séance.

(1) Pour une renaissance culturelle. Pierre Vial Ed. Copernic
(2) Psychologie de l'éducation. Gustave Le Bon

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 28 Aoû 2012 11:35

(suite...)

Chapitre 10

Le consensus


Tous ces beaux projets d'avenir n'avaient rien changé jusqu'à ce jour quant au mode de vie des habitants d'Akros, ni surtout à celui des nomades nouveaux venus qui continuaient à camper aux abords du village au grand dam des Pagans déjà sédentarisés qui constataient des dégâts et incivilités diverses un peu partout. Koupra avait eu beau donner des instructions pour que les biens de leurs hôtes soient respectés, allez faire comprendre la notion de propriété à des gens habitués à ne rien avoir à eux, et à tout partager de ce qu’ils… trouvaient.

Pour l'heure, c'était l'attente de la décision d'intégration pour les uns, décision qui devait être prise par Koupra ; et, pour les autres, de la mise en application du Code dont on parlait depuis plusieurs mois sans que rien ne fût encore décidé. Le village et son faubourg étaient suspendus aux marches du palais d'où devait poindre la voie royale.

Depuis le premier discours de Matria, on s'était réuni plusieurs fois et longuement. Des cris avaient fusé par les baies grandes ouvertes, et fait dresser les oreilles de tous les Pagans. La déesse des déesses avait dû, à plusieurs reprises, rappeler Koupra à l'ordre, et exiger qu'il respectât les usages quand il s'adressait aux dieux, c'est-à-dire qu'il devait faire précéder ses propos de l'appellation protocolaire : ô dieu ! ou, plus particulièrement en ce qui la concernait : ô puissante déesse ! "Avant tout entretien, le terme liminaire, qu'il soit "chef", ou "ô dieu", dit-elle, introduit un temps supplémentaire à la réflexion. Il n'est pas une enjolivure, mais une nécessité. Chef Koupra, j'aimerais qu'on s'en souvienne !".

Heureusement, tout n'ayant pas été dit sur ce ton, on avait progressé. Parmi les questions qui avaient été examinées, celle de Pardès avait soulevé bon nombre d'interrogations.

- Au sujet des enfants, tu as parlé de droits en contrepartie de devoirs, dit-il à Matria, tu as également parlé de droits accordés aux hommes, sans précision de devoirs préalables. Y en a-t-il ? Et lesquels ?

- J'ai donné plus de détails concernant les enfants, répondit la déesse, parce que le sujet traité était celui de la famille. Pour ce qui est des hommes, il est évident qu'il en va de même. On ne peut concevoir de droits - en tout cas il faut se refuser d'en envisager même l'hypothèse - sans devoirs réels préalables. Les uns sont nécessaires à l'équilibre des autres. En opposition au terme "droit", tu as le terme "devoir" et non pas le terme "interdit", qui est un contraire. Ce terme est négatif, or pour jauger le poids de l'animal que tu as tué, tu fais l'équilibre en te servant d'un contrepoids et non d'un antipoids, n'est-ce pas ? Eh bien, n'envisager la vie sociale qu'en termes de droits et d'interdits, cela équivaudrait à jauger ton animal non avec des poids mais avec des trous. Ce serait inconcevable !

- Mais enfin quels sont ces devoirs à accomplir ? s'impatienta Koupra qui, après un temps de retard, ajouta maladroitement et à voix basse, ...ô puissante déesse.

- Ils déterminent exclusivement les droits que tu pourrais revendiquer, bien sûr.

- Je ne comprends pas ! Ai-je le droit, par exemple, d'incendier ce palais ?

- Quel devoir préalable t'en donnerait le droit ? L'avais-tu construit ? Tu as ta réponse. La question à toujours se poser est : "Quel devoir préalable peut me donner tel droit ?" Quand tu réponds honnêtement à cette question, tu peux agir en conséquence.

- Et si, toujours par exemple, je l'avais construit moi-même et tout seul, s'exalta Koupra en oubliant le récent usage protocolaire qui venait de lui être imposé, pourrais-je alors le brûler ?

- Tu aurais pu dès sa finition. Mais tu ne le peux plus maintenant car il est occupé. Des éléments nouveaux, nous, locataires, sont venus se greffer sur ta construction. Le droit se rattache au devoir quand celui-ci le précède immédiatement, et non pas dans le temps. Il ne peut pas y avoir de droits définitivement acquis ou différés ; une société qui reposerait sur ce principe courrait à sa perte. Imagine : en échange d'un certain travail un passeur consent à te faire traverser la rivière jusqu'à la fin de tes jours. Tout est en règle, mais l'accord est fou ! Survient un tremblement de terre et la rivière disparaît. Vas-tu persister à exiger l'accomplissement de ton droit ou le remettras-tu en question ? Conclusion, un droit ne peut être acquis qu'à très brève échéance. Et puis, il y a les impondérables qui peuvent survenir au moment de l'accomplissement du droit : si le bac prend l'eau et menace de couler, vas-tu refuser de le quitter sous prétexte que tu as acquis le droit d'être dessus ? Non, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est la réponse à ta question.

- Ô puissante déesse, intervint Bonio, moi, je voudrais en revenir aux enfants. Si les adultes s'accommodent des notions de droits et de devoirs...

- Ne dis jamais "droits et devoirs", le coupa sans ménagement Matria, mais "devoirs et droits". Il y a un ordre qu'il faut respecter par principe car seuls les premiers peuvent générer les seconds et non l’inverse.

- Oui, si les adultes s'accommodent des notions de devoirs et de droits, reprit Bonio peu enclin à pinailler sur des sujets d’importance secondaire à ses yeux, qu'en est-il des enfants ? N'oublie pas qu'il y a un an à peine, nous étions des nomades dont les enfants connaissaient la joie de vivre. Depuis qu'ils vont à l'école de Scio, je ne les reconnais plus. Ne crains-tu pas de les décourager avec autant de devoirs pour un droit qu'ils ne perçoivent pas, et qui ne les rend pas heureux ?

- Ces devoirs les rendront savants, et ils seront heureux plus tard en faisant de surcroît le bonheur de leur peuple. Que veux-tu de mieux ?

- Oui, ô puissante déesse, mais... c'est plus tard ! répondit tristement Bonio.

- C'est vrai, mais c'est ainsi.

- Halte-là ! s'enflamma Koupra à défaut d'incendier le palais, si c'est plus tard, c'est donc un droit acquis différé !

- Non pas acquis, mais en voie de l'être seulement, ô puissant Koupra, lui répondit ironiquement Matria. Ils ne l'acquerront définitivement qu'une fois leurs études terminées, lorsqu'ils entreront dans leur sphère d'activité.

- C'est cela, ironisa à son tour l'intrépide chef, c'est-à-dire que leurs devoirs leur auront donné le droit de travailler, quoi !

- C'est cela même.

- Autrement dit, mis à part le droit de travailler, même dans la joie, leurs devoirs accomplis - ou en train de s'accomplir, comme tu le voudras - ne leur donnent aucun droit immédiat ! C'est contraire à ton principe de base qui veut que le droit suive immédiatement le devoir.

- Et que fais-tu du vivre et du couvert ? de l'abri et de la sécurité ? Trouve-moi un seul exemple dans la nature où les petits bénéficient d'un tel confort pendant un temps aussi long ?

- Les hommes ne sont pas des bêtes, lui répondit froidement Koupra.

- Mais, pardon, ô puissante déesse, intervint à son tour Pardès pour couper court à l'escalade verbale qu'il pressentait, toi qui fais constamment référence à la nature, et qui nous demandes d'en faire autant, où trouves-tu dans la nature l'exemple d'un tel asservissement au travail ? Car enfin, programmé à ce point, le travail porte atteinte à la liberté de l'homme et de l'enfant, de l'enfant surtout.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 29 Aoû 2012 11:19

(suite...)

- Pour quelle raison travailles-tu, Pardès ? Pour vivre. Crois-tu que les animaux vivent de l'air du temps ? Donc ils travaillent à leur façon pour subsister eux-aussi. Mais l'homme a un autre devoir - et c'est là qu'il se différencie de la bête, chef Koupra, là seulement - il a le devoir à l'égard de ses dieux de vivre coûte que coûte et, pour ce faire, de lutter contre les maladies, et contre le temps qui le ronge. Ici, on s'écarte apparemment de la notion de nature pour aborder la notion de culture. La culture est propre à l'homme ; elle est une excroissance naturelle qui exige d'autres travaux dont, bien entendu, on ne trouve aucune trace dans la nature puisque, l'homme étant unique, il n'y a pas de référence de ce genre. Ce sont ces travaux-là inédits qui attendent vos enfants sur le chemin de la vie, les travaux culturels. Mais attention, ces hommes de demain ne devront pas oublier que leur culture est d'essence humaine et que, de ce fait, elle ne doit pas être dissociée de la nature. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les hommes ne sont pas destinés à dominer la nature, mais à coexister avec elle. La nature est leur mère à tous, et à ce titre elle est celle qui peut leur en apprendre le plus. Voilà ce qu'il faut enseigner à vos enfants tout en les rendant savants, car des savants qui ignoreraient ce principe mèneraient la planète à sa perte. Et je sais de quoi je parle pour l'avoir vu ailleurs...

- Voyons, ô puissante déesse, parvint à dire Koupra, les homme ne seraient-ils pas plus heureux en poursuivant leur vie de nomades ? Toutes ces contraintes me semblent épuisantes !

- Ils seraient plus heureux, c'est vrai ; mais aujourd'hui seulement. La Pagusie est peuplée de milliers et de milliers de nomades qui se regroupent, se sédentarisent et qui, un jour ou l'autre, forts de leur cohésion fondront sur les tribus, les clans qui n'auront pas su ou voulu s'unir. Et les hommes heureux d'aujourd'hui deviendront les esclaves pitoyables de demain.

- Mais nous-mêmes, ô déesse, dit Pardès, n'aurons-nous pas de limites à l'extension de notre territoire ? Engloberons-nous, nous aussi, d'autres clans ?

- Non seulement vous n'asservirez personne, mais au contraire vous refuserez du monde. N'oublie pas que pour se joindre à vous, il faudra préalablement adhérer au Code ou, tant que ce Code n'est pas rédigé, aux principes déjà développés et admis par nous. Quant aux limites de votre extension territoriale, je ne vous en donne pas. "Croissez et multipliez" fait dire Mosel à son dieu Davou, je vous en dis autant, en nuançant toutefois cette consigne : sachez doser votre croissance en fonction de votre occupation des sols, à défaut de quoi vous vous exposeriez, dans le futur, à deux fléaux graves de conséquences, la surpopulation ou la dépopulation ! Nous en sommes loin, c'est vrai, mais si votre civilisation est basée sur ce principe, le principe traversera les âges et traitera préventivement ce que je sais capable de se produire.

- Ta référence constante à la nature est sans doute légitime, ô puissante déesse, hasarda Bonio, toutefois elle peut être dangereuse. De même qu'un homme à la peau noire ne peut avoir un fils à la peau claire, un taré ne pourra qu'engendrer un taré. Or ce rejeton dégénéré, revendiquant son origine, ne manquera pas de faire remarquer que c'est dans l'ordre des choses naturelles et que, de ce fait, il nous faudra bien composer avec lui ! S'inspirant de tes propos, il ne fera aucun effort pour se corriger, et sous prétexte que le roncier ne peut pas donner des glands, cet homme pourra prétendre à la légitimité de ses tares et agir en conséquence. Or cela n'est pas acceptable !

- Tu as raison ; tu n'oublies qu'un détail, c'est que dans une société de chênes, on n'a que faire des ronciers. On les détruit. Ta réponse était dans ta question.

- N'est-ce pas un peu expéditif ? s'indigna Bonio.

- Si, parce que nécessaire !

- Tu oublies que les ronciers existent cependant et que la nature ne les éradique pas, persista Bonio.

- Tu oublies que les chênes ne vivent pas en société dans la nature, répondit Matria du tac au tac. Et c'est là que se mesure la dimension culturelle de l'homme par rapport aux autres espèces, quelles soient végétales ou animales.

- Autrement dit, trancha insolemment Koupra, on ne fait référence à notre mère Nature que lorsque ça nous arrange !

- Que les chênes vivent en société ou non, s'empressa d'intervenir Pardès soucieux d'éviter un nouvel esclandre, les ronciers constituent une réalité avec laquelle il faut effectivement compter, ô puissante déesse ; ils ne sont pas là par hasard, conviens-en. Ils doivent donc participer à l'équilibre de l'ensemble de la nature par une fonction qui nous échappe peut-être, les herbes ne sont réputées mauvaises que tant qu’on n’a pas encore découvert leurs vertus ; peut-être aussi qu'il en est de même pour le dégénéré dont parlait Bonio.

- Ton argument à cheval sur deux « peut-être » ne tient pas mon jeune ami, il décide d’une action présente sur la base d’une espérance future. Quand il faut trancher, c’est aujourd’hui qu’il faut le faire, pas demain ; ton attentisme est celui d’un impuissant qui agit dans l’ignorance et l’espoir – la volonté des faibles, dira l’un de tes descendants – il est coupable ponctua Matria en se levant, mettant ainsi un terme à l'entretien.

Puis la déesse des déesses se retira en souriant car elle venait de réaliser que depuis l'arrivée de Koupra, Pardès aussi bien que Bonio ne la vouvoyaient plus. Le respect était toujours là, certes, et elle veillerait à ce qu'il en soit toujours ainsi, mais certaines barrières psychologiques étaient tombées toutes seules, sans bruit ; et c'était bien. Elle était contente, Matria, enfin la grande communion avec les dieux avait commencé, et c'était Koupra qui en avait été le moteur.

- Au moins ce sauvage ne sera pas venu pour rien ! se dit-elle.

*

En fin de compte, le bouillant chef des nomades fut séduit par ce programme de société et donna son accord. Il n'en serait pas le chef suprême, mais il se fit une raison. D'abord et avant tout, il était un homme de terrain, et sur son terrain à lui, on lui en avait donné la certitude, il serait le seul maître. Ensuite et enfin, sous l'aile des dieux Pardès ne représentait pas grand-chose : en suivant les principes du Code, Koupra ne lui obéissait pas mais aux dieux, même si ces derniers devaient un jour rejoindre le locus. C'était un artifice très acceptable pour l'esprit qu'une telle présentation des choses, et ce fut grâce à cette gymnastique cérébrale que l'orgueilleux chef consentit à n'être que le second.

Dans son camp, chacun s'empressa de suivre son exemple en adhérant au Code, à l'exception de Koi et de deux autres membres de sa famille. Ceux-ci firent savoir, en tant que manuels, que ça ne les intéressait pas de travailler pour la collectivité et, en tant que guerriers, qu'ils ne voyaient pas l'avantage à se faire tuer pour les biens de leurs voisins. D'autre part, et d'une façon générale, la notion de propriété leur étant étrangère ils ne comprenaient pas pourquoi d'autres se fatigueraient ou prendraient des risques pour défendre leurs biens alors qu'ils n'en avaient pas. Koupra tenta, mais en vain, de leur faire valoir les intérêts de la sédentarisation, et la force que pouvait représenter un peuple uni autour d'une loi brandie comme un pavillon. "Rien qu'avec cela, s'emportait Koupra, on pourra modeler le monde à notre guise !" Aucun argument ne les fit changer d'avis, aussi dès que leur position fut bien arrêtée, les dissidents durent quitter le clan séance tenante ainsi que le Code le prévoyait.

Alors Pardès, en tant que chef de la première sphère, donc de la gestion du territoire, fit sortir des hangars les outils et les mécaniques qui avaient naguère fait les miracles dont chacun pouvait en permanence admirer les effets. Puis, tous les membres des trois sphères confondus oeuvrèrent à l'intégration physique du clan Koupra. Mais il fut décidé qu'à l'avenir, en cas d'arrivée aussi massive, ce serait les nouveaux venus exclusivement qui participeraient à leur propre aménagement.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 30 Aoû 2012 12:56

(suite)

En trois mois le village avait triplé de surface, et les terrains de culture et de pâture plus que quintuplés.

Le village passant de 68 à 288 unités, soit 45 couples, 68 célibataires des deux sexes et 130 enfants de moins de 14 ans, Matria décida que la société devait commencer à s'organiser conformément aux principes déjà établis du pré-Code. Une première affectation par sphère d'action des membres de la communauté eut lieu en fonction des aptitudes et des goûts de chacun, sous réserve d'aménagements ponctuels en cas de nécessité. Les trois sphères et le matriarcat se répartirent donc provisoirement comme suit :


- Sphère 1 (politique, droit, justice, recherche) 12 hommes
- Sphère 2 ( armée et police intérieure) 36 guerriers
- Sphère 3 ( production et médecine ) 65 hommes
- Matriarcat ( instruction de 130 enfants, gestion de
45 foyers et divers établissements collectifs) 45 femmes

étant entendu que toute nouvelle arrivée modifierait ces chiffres en conséquence, et que les proportions d'affectation elles-mêmes seraient affinées à l'usage.

Au premier jour de la communauté élargie deux cas d'espèce se posèrent, qui nécessitèrent une réunion du Conseil de la première sphère, sous la présidence de Sapiène. Le premier cas fut celui de Protal, un vieux guerrier de 50 ans, qui, souffrant d'un mal indéterminé, ne parvenait pas à guérir en dépit des soins qu'on lui apportait. Aux dires de l'un de ses camarades, membre du Conseil, depuis des mois ses cris de douleur troublaient à ce point l'ensemble du camp, que certains parlaient de faire cesser son calvaire... par la manière forte !

Après avoir rappelé les faits, Pardès déclara :

- Nous ne disposons d'aucun moyen pour sauver cet homme qui souffre sans espoir. Dans ce cas, et dans les autres cas du genre qui se présenteraient, que devons-nous, que pouvons-nous faire ? dit-il à la cantonade.

Sapiène conviée à donner son avis préféra laisser les membres présents s'exprimer d'abord.

Les douze conseillers - six femmes représentant le matriarcat et six hommes représentant, par groupe de deux, les trois sphères - ne brillèrent pas par l'originalité de leurs suggestions. En termes lapidaires, les femmes étaient d'accord à l'unanimité pour achever le malade, et les hommes partagés entre l'avis des femmes et celui de son guérisseur qui entendait le sauver. A la majorité des voix, le pauvre homme passait de vie à trépas !

- Et supposons que le malade soit Pardès, quelle est votre verdict ? interrogea Sapiène.

Si la nouvelle donnée ne modifia pas la décision des femmes, elle influença sérieusement celle des hommes. Et, dans ce cas exemplaire Pardès ne dut la vie qu'à son vote personnel !

- Ainsi donc selon que l'on est puissant ou misérable comme le clamera plus tard un poète, dit la déesse en riant, on trouve ou non grâce à vos yeux ! Mais soyons sérieux. Dans ce cas précis, sans distinction de personnalité, la question est d'abord de savoir si la maladie est identifiée ou, dans un avenir immédiat, identifiable. Ensuite, si nous disposons ou, dans un avenir immédiat, si nous espérons disposer de moyens réels pour la vaincre. Seule une double réponse positive justifie qu'on maintienne le malade en vie, à défaut de quoi il faut abréger ses souffrances. Non pas en le supprimant purement et simplement, mais en endormant sa douleur jusqu'à la victoire de son mal. Nous disposons de plantes particulièrement efficaces pour ce traitement de choc. Toutefois les décisions de ce genre doivent toujours être prises en Conseil et soumises à l'approbation du chef de la nation, ou un de ses représentants, avant commencement d'exécution.

- Mais c'est un crime collectif ! s'insurgea Gordi, le thérapeute venu lui aussi du clan de Koupra.

- Aussi vrai que l'acharnement à le maintenir en vie pourrait être qualifié de sadisme individuel, rétorqua Sapiène. Voyez-vous, quand vous vous brûlez, quand vous vous coupez, quand vous tombez, la douleur qui en résulte est un précieux renseignement car elle vous informe du danger que votre corps encourt, et qu'il faut faire quelque chose pour y remédier. Et plus la douleur est vive, plus il faut y remédier vite ! A défaut de perception de la douleur l'homme se laisserait détruire sans même s'en rendre compte. Elle est utile, mais lorsque la douleur n'est plus préventive comme c'est son rôle, elle n'a plus de sens et notre devoir est de la faire cesser dans les plus brefs délais. C'est le cas présentement.

- Si l'on s'en tient à cette façon de faire, intervint Gordi, si on nous refuse l'expérimentation sur les malades, nous ne progresserons jamais dans la recherche et les gens continueront à mourir de maladies qui resteront toujours inconnues.

- D'abord, Gordi, tu es guérisseur ; la recherche n'est pas de ta compétence. Tu dois te contenter de faire appliquer les prescriptions qui te sont communiquées par les chercheurs au fur et à mesure de leurs travaux. Ces travaux s'inscrivent dans un plan d'ensemble qui ne tient pas compte du cas par cas. Ce que je te dis là évoluera dans les temps futurs, mais il est indispensable qu'il en soit ainsi à l'aube de cette société. En revanche, ce qui perdurera c'est mon veto à toute expérimentation sur l'homme. La nature n'est pas avare de spécimens dont la morphologie s'apparente très bien à celle des mammifères que vous êtes. Comme vous l'a déjà dit Matria à propos des travaux culturels, c'est au sein de la nature, et là seulement, que vous apprendrez tout ce qui est utile à l'homme. En aucun cas l'homme ne saurait être exploité par l'homme, même si c'est dans son intérêt, cela pourrait créer un précédent fâcheux. Cet avis est sans appel, conclut Sapiène.

On débattit longuement sur ce sujet puis, finalement, le Conseil à l'unanimité se rallia à l'avis de l'aimable déesse qui, non seulement fit la première jurisprudence, mais décida définitivement du sort du pauvre Protal.

Le deuxième cas concernait la femme Fraissel, également du clan de Koupra, qui, enceinte de six mois, faisait une infection d'une gravité extrême. Des cas semblables s'étaient déjà produits, qu'on savait parfaitement traiter. Le malheur voulait qu'il fallait toujours faire un choix entre la mère et l'enfant. De mémoire de médecin du fond des âges, on n'était jamais parvenu à sauver les deux ; c'est ainsi que la solution de chaque cas se trouvait dépendante de la philosophie de celui qui assistait la malade. Mais depuis que la société s'était dotée d'un Conseil, une uniformisation semblait souhaitable et Gordi, qui présentait le cas de la femme Fraissel, espérait bien se décharger de ce choix toujours pénible sur la conscience collective.

L'affaire mise aux voix vit les femmes opter pour que Fraissel fût épargnée au détriment de l'enfant, tandis que les hommes se décidèrent pour le choix contraire. Sommés de justifier leurs prises de position, aussi bien les uns que les autres des deux clans opposés ne surent donner des arguments convaincants. C'était un point de vue subjectif que rien de solide n'étayait ; un peu comme l'appréciation 'selon l'intime conviction' dans les jugements qui ne reposent sur aucune preuve.

- Vous conviendrez vous-mêmes que tout ceci manque d'assurance pour une décision aussi grave que celle qui engage la vie ou la mort. Je vous demanderai, en conséquence, d'asseoir votre réflexion sur une approche plus précise du problème, que je résumerai en ces termes : De même qu'un enfant n'est pas un homme, et que de ce fait il n'a pas accès au statut d'homme, un foetus n'est pas un être, mais un devenir. Pour être, il doit se réaliser (1). Par définition, tant qu'il n'est pas, il n'est rien. Il n'y a donc pas d'alternative à faire valoir dans le cas Fraissel, il faut sauver la mère qui, elle, indéniablement est. D'une façon générale on ne saurait admettre l'interférence du monde des virtualités avec celui des réalités ; en conséquence de quoi, on notera une fois pour toutes que si la qualité d'homme se perd au dernier souffle, elle ne s'acquiert qu'au premier cri, et se confirme entre les deux par une certaine production cérébrale.

Gordi poussa un soupir de soulagement, suivi en cela par tous les membres du Conseil qui venaient enfin de trouver une branche à laquelle s'accrocher pour justifier une prise de position, discutable peut-être, mais incontestable en tant que telle.

Sapiène leva la séance sur un score de zéro à zéro puisque Protal sacrifié était compensé par Fraissel sauvée, et qu'en perdant un fœtus en réalité on ne perdait rien.

(1) "Pour une renaissance culturelle". Pierre Vial -Ed. Copernic

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 31 Aoû 2012 12:21

(suite...)

Chapitre 11

Le poids de l'homme

Tant que le village avait taille humaine, c'est-à-dire à l'époque où tout le monde se connaissait, s'appelait par son nom, bref tant qu'il ressemblait plus à une communauté qu'à un bourg, l'ordre régnait sans qu'il fût besoin de rappels à la discipline. Les dieux avaient posé des principes, chacun les respectait sans contrainte, sous les yeux de tout le monde et cependant en toute liberté. Ce n'est pas une vaine expression de dire qu'en ces temps-là, Akros était une grande famille vivant en paix sous l’œil bienveillant des dieux.

Et puis, le temps passant, la communauté s'était étoffée. Les dieux n'ayant plus le contrôle absolu de la situation, déléguèrent leur pouvoir judiciaire à Pardès afin que les valeurs codées, définies et restant à définir, soient toujours observées. Outre la création de cette fonction dite de "Garant des Valeurs", eut lieu la mise en place du premier tribunal pagan.

Ce tribunal, composé d'un groupe de 3 juges formant un Conseil Judiciaire était chargé de recevoir tout Pagan soupçonné d'un délit. Ce dernier devait s'en expliquer sans aide ni assistance de quiconque. Toutefois, en cas d'impossibilité physique ou mentale reconnue, le prévenu pouvait se faire assister par un juge désigné par le tribunal.

Etait considéré comme délit, tout manquement au Code, c’est-à-dire toute atteinte à la nation, à la famille, à la personne et aux biens.

En ce qui concerne les biens, Matria les avait définis comme suit :

- La valeur des biens possédés ne doit pas excéder la valeur du possédant, faute de quoi le possédant deviendrait le possédé de ses propres biens. Et, comme l'a déjà formulé Pardès, celui-là devrait être exclu de la société des hommes au profit de celle des choses.

Le concept "valeur du possédant" n'avait pas manqué de soulever une polémique d'importance ! Polémique en termes mesurés, avec humilité, ou véhémentement, selon que le locuteur était Pardès, Bonio ou Koupra.

- Qu'est-ce que ça veut dire ? trancha sans ambages le fougueux chef de la deuxième sphère. Qui décidera de la valeur du possédant ?

- Si je te donne dix millions de sodets, ô Koupra, ironisa Matria, qu'en feras-tu ?

- Dix millions ?

- Dix millions.

- Heu... je ne sais pas moi...

- Eh bien, voilà. Cette somme dépassant ta capacité de décision te dépasse. Tu ne vaux pas dix millions de sodets...

- Oh ! oh ! oh ! Attends, ô puissante déesse, je peux les investir dans... dans...dans la construction d'un palais, par exemple.

- C'est trop tard. Il est bien entendu qu'avec le temps de la réflexion n'importe qui peut dépenser n'importe quoi. De même que, lorsqu'on transvase un pot à eau dans une jarre, avec le temps et de la patience, on peut y parvenir sans dégâts. Mais qu'on veuille un transfert immédiat, et l'on répand les trois quarts de son liquide.

- Pardon, ô puissante déesse, se hasarda Bonio, dans cet exemple précis, ce n'est pas la jarre qui est responsable du débordement, c'est son goulot ! Sa capacité ne saurait être incriminée.

- Alors, cassons le goulot ! rétorqua Matria. Adaptons Koupra aux dix millions de sodets ! Ils entreront dedans, mais nous l'aurons tué !

- Servons-nous d'un entonnoir, concilia Pardès, et le tour sera joué.

- Bien sûr ! Et c’est ainsi que la capacité de la jarre se trouvera tributaire de celle d’un entonnoir ; belle promotion ! Cela te convient ?

- Il y a beaucoup plus simple, triompha bruyamment Koupra, remplaçons la jarre par une casserole !

- C'est cela ! On te transforme en fonction de ce que tu souhaites obtenir coûte que coûte ! Autrement dit, tu acceptes d'être assujetti aux biens que tu convoites ; si ce n'est pas de l'esclavage, cela lui ressemble fort !

- Mais alors, quelle somme puis-je espérer recevoir sans sujétion ? interrogea pathétiquement l'impétueux chef pour une fois décontenancé. A combien m'estimes-tu ?

- A ce que vaut une jarre qui rêverait d'être une casserole !

Tous les témoins de ce duel oratoire éclatèrent de rire, et Koupra lui-même fut gagné par la liesse générale.

- Trêve de plaisanterie, dit Matria en mettant fin à cette manifestation de joie ; la question initiale est restée sans réponse : qui décidera de la valeur du possédant ? Réfléchissons. Dans la mesure où il a été posé que l'homme, comparé aux choses, ne peut en posséder plus qu'il ne vaut lui-même, on pourrait postuler que l'équilibre à respecter entre l'être et l'avoir est fonction du total des choses dont l'homme dépend essentiellement. Je m'explique. L'homme peut vivre nu et sans toit, son ingéniosité lui fera inventer l'usage des grottes naturelles ; en revanche, il ne peut se passer de nourriture. La nourriture est donc la seule chose essentielle pour lui puisqu'il la métabolise pour survivre et croître. Entre le nouveau-né et l'homme au faîte de sa plénitude, une certaine quantité de "choses" se sont faites homme en quelque sorte, une certaine quantité de produits divers ont généré quelques dizaines de kilogrammes de matière vivante, et participé à l'élaboration de la pensée humaine. C'est cette certaine quantité de produits essentiels ayant fait l'homme mature et pensant, qu'il suffit de chiffrer pour définir une équivalence avec les valeurs matérielles à ne pas excéder, faute de quoi, possèdant plus qu'il ne vaut réellement, le possédant deviendrait l'esclave de ses propres biens.

Les Pagans se regardèrent en murmurant, surpris par cette façon de considérer la valeur d'un homme, mais Matria n'eut cure de leurs états d'âme, et poursuivit :

- Sachant que, journellement, un homme peut se sustenter, modérément mais suffisamment, avec 1 seul sodet, que le produit de 365 sodets par 50 années représente la matière indispensable pour mener un homme à son apogée, on obtiendra le coût d’un Pagan à 18 250 sodets. On arrondira cette somme à 20 000 sodets pour les besoins en matière accessoire et il sera admis que ces 20 000 sodets (1) représentent le prix fixe d’un Pagan quel que soit son âge, du nouveau-né au vieillard. Pour arbitraire qu'elle soit, cette proposition repose sur un argument incontestable qui résulte d’un équilibre entre l’utile et l’agréable. Mais bien entendu, je reste ouverte à toute autre suggestion.

- Mais, ô puissante déesse, se permit de faire remarquer Bonio, pour considérable que soit la somme de 20 000 sodets, celle-ci pourra être dépassée par suite d'héritages successifs. Et puis, pour certaines entreprises, leurs investissements pourront être encore plus importants. Penses-tu les limiter, elles aussi ?

- Il est bien évident, lui répondit Matria, que cela ne touche que l'individu en ce qui concerne l’élémentaire indispensable et non pas l'entreprise en ce qui concerne l'outil de travail. Quant à la notion d'héritage, autre qu'industriel, il faut la proscrire définitivement au nom du principe déjà énoncé que la peine est le juste prix de la jouissance de ce que l'on acquiert. Certains plaisantins pouvant abuser de l'homonymie, je précise que par "peine" il faut entendre "fatigue" et non pas "chagrin".

Le jeu de mots fit sourire l'assemblée, mais sans plus car l'annonce de la suppression des héritages avait figé les regards...

(1) 100 000 €.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 01 Sep 2012 12:26

(suite...)

- Et à qui iront les biens des défunts ?

- D'abord au conjoint survivant, toujours à concurrence d'un cumul de 20 000 sodets, puis l'excédent à une Caisse spéciale du Conseil Judiciaire afin de permettre l'indemnisation des victimes en cas d'insolvabilité des coupables. Au décès du dernier survivant du couple, la totalité des biens ira à cette même Caisse après déduction, modulable selon l'âge, au profit d'orphelins éventuels. Quant aux autres enfants adultes, ils feront comme leurs aînés, ils travailleront pour se construire leur avenir et rien que leur avenir.

- Tout de même, observa Pardès après un temps d'attente comme s'il avait espéré une vive réaction de Koupra, tout de même ce calcul pour déterminer la valeur de l'homme à partir de la matière a quelque chose de dégradant !

- Mais, l'homme est-il autre chose que de la matière ? matière organique bien sûr, mais matière ! lui répondit la déesse des déesses. Ce qui fait la particularité de l'homme, c'est que sa matière organique est agencée pour raisonner, d'où, sur la chaîne de l'évolution, sa position avec les animaux entre le végétal et les dieux. Mais c'est tout ! Et cela dit en dépit des philosophes, et pas des moindres, qui, tout au long des millénaires à venir, vont s'entre-déchirer à grand renfort d'arguments décisifs et imparables pour tenter, en vain, de démontrer la supériorité de l'esprit sur la matière à seule fin de satisfaire leur anthropocentrisme maladif. Folie ! Ce n'est pas parce que la pensée est la plus haute expression de la matière que celle-là est supérieure à celle-ci. Bien au contraire, chez le vivant la matière prévaut puisque, préexistante, sans elle la pensée ne serait pas. Elle prévaut tellement, hélas, que la pensée est terriblement, dangereusement, diaboliquement tributaire de sa génitrice matérielle : un pur esprit peut résister victorieusement à une tentation, tandis que chez un homme la raison pure issue de sa pensée sera battue en brèche par d'autres bonnes raisons issues de sa matière : habitudes, faiblesse, lâcheté, paresse, etc. Et plus on descend dans l'échelle animale, plus cette preuve est tangible. Aussi, contrairement aux philosophes du futur et d'ailleurs, il faut dire que c'est la matière qui détermine la pensée, et, en toute modestie, ne voir l'homme qu'en tant que matière pourvoyeuse de pensées de qualité supérieure. Ce qui, tout compte fait, est déjà une admirable performance de la nature à l'avantage de l'espèce humaine.

- C'est égal, ô déesse, persista Pardès, je ne pensais jamais être assimilé à un animal !

- Il n'y a pas assimilation, mais filiation génétique incontestable ! Et c'est bien naturel puisque l'homme est en fin de parcours de l'évolution animale. Tous les animaux, et l'homme plus parfaitement que n'importe lequel, tous les animaux participent à la constitution des dieux puisqu'ils élaborent des pensées plus ou moins structurées. Les amibes, elles-mêmes, pensent, d'une façon élémentaire mais elles pensent. Les animaux domestiques, ceux qui vivent en sociétés ou en meutes ont des pensées déjà plus réfléchies, tandis que l'homme, lui, est capable d'abstractions, d'analyses et de synthèses. La filiation animale n'a rien de dégradant, bien au contraire. Les dieux se flattent de recevoir la production d'un rhizopode, et l'homme dédaignerait la compagnie d'un chien ? Quel orgueil !

- Peut-on dire que ces...cousins éloignés ont des devoirs et des droits comme les hommes ? s'enquit Palance.

- Bien sûr qu'ils ont des devoirs et des droits, entre eux à leur échelle. Et dans leurs rapports avec les hommes, ils ont également des devoirs et des droits, mais ce qu'il ne faudrait pas l'oublier, c'est que leurs droits déterminent vos devoirs envers eux !

Les Pagans, confus tout de même d'être assimilés à de la matière organique et, au mieux, à des chiens, ne dirent mot mais, dans les yeux de certains d'entre eux, on pouvait lire que la question ne manquerait pas de revenir sur le tapis un jour ou l'autre, à la lumière de nouveaux arguments.

Ainsi donc, ces principes étant posés, un tribunal pouvait d'ores et déjà fonctionner. Il fut décidé que d'autres tribunaux seraient mis en place par fractions de 5000 habitants supplémentaires, et que les jugements rendus seraient centralisés par un organisme spécialement conçu pour contrôler l'harmonisation des décisions, éventuellement en amender certaines, et éviter ainsi toute procédure d'appel. Passé cette étape, tout jugement ne serait plus passible de révision quels que soient les éléments nouveaux qui pourraient être portés à la connaissance du tribunal.

Cette dernière disposition fit bondir les Pagans réunis en conseil et, comme d'habitude, plus prompt que tout le monde, Koupra invectiva Matria qui en avait été l'instigatrice.

- Ah ! Ca alors ! C'est tout simplement inadmissible ! Je ne tolérerai jamais une justice pareille ! C'est de la folie !

- Koupra ! cria Matria qui, blanche de colère sous l'outrage, se leva, l'index tendu en direction de l'impénitent guerrier. Je te convie à plus de modération si tu ne veux pas te retrouver en tête de liste des chroniques judiciaires paganes !

- Excuse moi, balbutia Koupra, rouge de confusion en réalisant qu'il venait de traiter Matria de folle. Excuse-moi, ô puissante déesse, mais...

- L'incident est clos.

Après un bref silence, Matria enchaîna :

- Je m'attendais à une réaction, mais je l'espérais moins brutale. De quoi était-il question ? Du refus de remise en cause d'un jugement rendu, en toute sérénité, à un moment donné. D'abord mettons-nous d'accord sur la portée d'un jugement. Avant de viser la condamnation d'un coupable, j'entends qu'un jugement vise d'abord la réparation d'un dommage. Pour moi la condamnation est accessoire, à telle enseigne qu'une faute purgée et indemnisée vaut réhabilitation. Il s'ensuit que les peines successives d'un coupable n'ont pas plus à être mémorisées que ne le sont les indemnités successives des victimes, car un délit ne saurait être jugé en fonction d'autres délits passés et blanchis. Ensuite, mettons-nous également d'accord sur la date à laquelle un jugement doit intervenir. Sur l'instant ou plus tard ? A chaud ou à froid ? Sur l'instant ? d'aucuns nous diront que le juge n'a pas le recul nécessaire, ce qui est possible ; plus tard ? d'autres nous diront que les faits ne sont plus dans leur contexte, ce qui est certain. Ainsi, quoi qu'il en soit, un jugement sera toujours critiquable. Néanmoins, en dépit de ce risque, il doit être rendu car il est nécessaire pour la victime. Je retiens de mes voyages dans le temps qu'on a tendance à s'attacher davantage à l'auteur d'un forfait qu'à sa victime. On recherche plus les causes que les conséquences, or selon que l'accent est mis sur les unes plutôt que sur les autres, l'approche qu'on peut avoir du délit n'est pas du tout la même.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 02 Sep 2012 12:27

(Suite...)
Forte de mon expérience, poursuivit Matria, je mets la victime en tête de mes préoccupations, je juge le délit sans tarder, c'est-à-dire dès la connaissance des faits qui l'ont révélé, et je n'y reviens plus car, que peuvent révéler des faits nouveaux après un jugement rendu ?

1)- que le coupable avait des circonstances atténuantes ? La victime, elle, ne voit pas son dommage atténué pour autant. Et puis, c'était au coupable de les faire valoir au moment opportun ;

2)- qu'il y avait un complice ? Si le coupable ne l'a pas dit, il assume seul selon sa volonté. La victime n'a rien à voir dans cette affaire ;

3)- qu'il est innocent ? Le seul fait à retenir qui puisse établir son innocence, ce sont les preuves formelles d'une autre culpabilité ainsi que les aveux certifiés du coupable véritable. Dans ce cas, il n'y a pas un nouveau jugement de l'affaire initiale puisque la victime, elle, est inchangée et indemnisée comme on le verra tout à l'heure, mais il y a un jugement supplémentaire visant à mettre en évidence les causes de l'erreur judiciaire et à déterminer l'indemnisation de la seconde victime de cette affaire ;

4)- qu'un coupable soit découvert après exécution capitale d'un innocent ? Malheureusement, cela fait partie des aléas de la vie. L'innocent a été victime d'un accident judiciaire tout aussi regrettable pour lui qu'un accident de char à bancs. Sans plus. Comme dans le cas précédent, le second jugement doit porter exclusivement sur la mise en évidence des causes de l'erreur judiciaire. Quant au vrai coupable, il doit se voir condamner aux travaux forcés à perpétuité pour indemniser la famille de l'innocent en plus de celle de la première victime.

Sur ce point également, les Pagans n'affichaient pas une unanimité de bon aloi, mais, après l'algarade de Koupra, ils décidèrent tacitement de laisser les choses en l'état, se réservant d'en reparler lorsque, dans les faits, l'occasion se présenterait. Cependant Matria ayant croisé le regard fuyant de Pardès, elle s'enquit des raisons de cette attitude peu commune chez son protégé :

- Quelque chose te chagrine ?

- Non, tout est parfait, ô puissante déesse, répondit le chevrier. Il est seulement à regretter qu'une si belle organisation repose sur un tel mépris de l'espèce humaine...

- Mépris ? Non, objectivité. Bâtir sur des compromis et des leurres, verrait l'édification d'un Code qui ne serait qu'un ramassis de non-sens, puis de colmatages et de rafistolages de bric et de broc. Est-ce du mépris que de refuser à l'homme le titre de fleuron de la création en le ramenant à sa juste place ? Préfères-tu pour lui des titres ronflants mais utopiques ? Crois-moi, l'homme trouvera plus aisément une légitime fierté dans le domaine des réalités que dans celui des illusions. Allons, poursuivons notre ouvrage, et quitte cette mine renfrognée...

- Une telle remise en cause de l'idée que je me faisais de l'homme, enchaîna Pardès en poursuivant son idée, me désarçonne quelque peu. Et puis, en définitive, n'ayant pas ta clairvoyance, je ne suis pas certain que nous soyons capables de faire la distinction parfois subtile entre le bien et le mal, et que nous sachions rendre une justice conforme à tes aspirations.

- C'est très simple, trancha Matria. Avant de rendre un jugement, il y a deux choses à considérer, et deux seules : le dommage causé qu'il faut réparer, et la sauvegarde de la société qu'il faut garantir contre toute tentative de récidive ou d'émulation. Ainsi, la condamnation doit-elle être exemplaire et dissuasive. Dans mes voyages, j'ai quelques fois entendu dire que le juge devait être particulièrement vigilant car, au nom de la liberté individuelle, il valait mieux un coupable en liberté qu'un innocent en prison. Ne tombez pas dans ce piège, et pensez que la victime, elle, ne bénéficie pas d'alternative de ce genre. Alors, tant pis pour les rarissimes innocents, victimes, eux aussi, d'accidents judiciaires, mais on ne peut ériger un système sur des cas d'exception. En ce qui concerne le bien et le mal, ce sont des notions fragiles qui évoluent dans l'espace et dans le temps. Ce qui est bien ou mal ici et aujourd'hui, peut ne plus l'être là-bas et demain. Ce sont des phénomènes de mode. Il faut donc juger aujourd'hui le méfait d'aujourd'hui selon la perception que l'on a des aspirations de la société d'aujourd'hui. Ne dites pas : "l'histoire jugera", de même, abstenez-vous de juger le passé. A défaut de les replacer exactement dans leur contexte, l'histoire ne peut que rappeler des faits en se gardant de tout commentaire. Voilà pourquoi les juges qui seront désignés parmi vous pour rendre la justice, sauront le faire en toute simplicité et au mieux des intérêts de chacun, sans autres critères de discernement que leurs bons sentiments. Un jugement doit dépendre de la raison plutôt que des connaissances. Cela étant dit, poursuivons !

L'atmosphère étant un peu détendue à la suite de ces explications, somme toute pleines de bon sens, on aborda le problème des peines et indemnisations. La peine de mort nécessairement entérinée par l'organisme centralisateur de justice avant exécution, fut retenue pour punition suprême contre le crime et la torture, avec confiscation des biens du coupable au profit des victimes, à concurrence d'un cumul des biens ne pouvant pas excéder le plafond des 20 000 sodets (le reste éventuel entrant dans la Caisse spéciale du Conseil Judiciaire). Quant aux autres délits, on se mit d'accord pour des peines de prison, et surtout de travaux forcés rémunérés, à durée en principe indéterminée puisque jusqu'à dédommagement total des victimes, y compris les remboursements de frais divers dus aux méfaits, dont frais de justice, de déplacements, d'hôpitaux, de perte de revenus, etc. ainsi que pretium doloris pour les atteintes morales -.

Le nombre d'habitants d'Akros étant inférieur à 5000, donc en l'absence de la commission de contrôle judiciaire, Matria suggéra qu'en attendant sa mise en place, Sapiène et Virtus assisteraient les juges dans leurs fonctions, mais qu'elles ne prendraient part aux débats qu'en cas de nécessité absolue. Cette proposition fut accueillie avec satisfaction, notamment par Palance, Trossi et Catir qui, en dépit de leurs protestations, furent chargés de constituer le premier tribunal pagan.

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 03 Sep 2012 12:20

(suite...)

Chapitre 12

Les affaires


Ce ne fut pas une mince affaire que souleva Koupra le jour où, procédant à une ronde apparemment de routine, il surprit un groupe de cinq jeunes gens, âgés de 12 à 17 ans environ, en train de s'adonner en cachette à la consommation de papavéri.

Le papavéri était une boisson originaire des pays de l'est, et importée par une tribu nomade qui la tenait pour un remède exceptionnel dont le pouvoir narcotique favorisait l'oubli de tous les maux. Elle était extraite du pavot, plante cultivée pour ses graines alimentaires.

Les Pagans avaient adopté le nouveau breuvage avec... euphorie, si l'on peut dire. Toutefois Matria, beaucoup plus restrictive, en avait conseillé un usage très modéré.

- Mais c'est un produit naturel, s'était exclamé Pardès.

- Oui, l'amanite printanière aussi, lui avait rétorqué Sapiène.

Grande était la sagesse des déesses car, dans les mois qui suivirent, en dépit des recommandations faites par Hermès, et relayées sans relâche par Pardès et Koupra, des décès furent imputés à une consommation excessive de papavéri.

Dès lors l'usage de la boisson fut prohibé.

- En aucun cas, et quelles que soient les circonstances qui pourraient motiver leur usage, l'homme ne doit atténuer sa peur et sa douleur par des artifices, dit Matria en haranguant tous les Pagans réunis sur la place du village. Je vous l'ai déjà dit et je le répète : La peur et la douleur sont des maux nécessaires ! Il faut combattre et vaincre l'une et l'autre en s'attaquant au mal qui les motive, et non pas en se berçant de chimères. L'absorption de drogue pour diminuer la souffrance favorise l'expansion du mal et double les risques encourus puisque l'on sait maintenant que son usage est dangereux.

Comme réaction naturelle à toute prohibition, des organisations clandestines se mirent en place à différents niveaux, pour la confection du papavéri, son écoulement et son utilisation. Une véritable chasse policière se développa mais, la confection du breuvage étant réalisée à l'extérieur d'Akros, et son écoulement se faisant par l'intermédiaire de tribus nomades étrangères au système judiciaire en place, les résultats furent loin d'être spectaculaires ! Par la suite, devant les méfaits engendrés par la drogue, Pardès et Koupra décidèrent de faire fi du statut particulier des étrangers. Pendant un certain temps, ils firent connaître aux nomades et autres colporteurs leur détermination à lutter contre le fléau et, pour ce faire, que tout étranger découvert sur le territoire d'Akros en possession de papavéri, même pour son usage personnel, serait passible de la peine de mort.

Et il suffit, en effet, de quelques exemples sanglants pour endiguer radicalement l'arrivée du papavéri dans la ville.

Les autorités respirèrent. Mais c'était compter sans l'ingéniosité de certains Pagans qui, d'une façon artisanale, se mirent à confectionner eux-mêmes le breuvage meurtrier. Un certain décès suspect ayant mis la puce à l'oreille de Koupra, celui-ci ouvrit une enquête très confidentielle. Et c'est ainsi qu'un certain matin, il surprit le groupe de délinquants parmi lesquels figurait Palmas en personne. Palmas était un jeune baladin qui avait un énorme succès, non seulement sur les places de foire de la ville, mais aussi sur celles des villes voisines où il se produisait.

Koupra était d'autant plus gêné de son coup de filet, qu'il aimait beaucoup Palmas et que c'était le fils de l'un de ses amis. Mais, en présence de trois de ses subordonnés, il ne pouvait se permettre la moindre faveur, aussi dut-il appréhender les jeunes gens qu'il conduisit lui-même au tribunal.

Pardès informé de l'incident, convoqua les juges séance tenante, et prévint Sapiène et Virtus qui se rendirent sans tarder aux côtés des magistrats qu'elles devaient seconder.

Ce n'était pas la première fois que les trois juges se réunissaient, et ils commençaient à prendre goût à leur nouvelle fonction, qu'ils remplissaient d'ailleurs à merveille, à la grande satisfaction de Matria.

Quand ils virent les jeunes gens qui leur étaient présentés, Palance, Trossi et Catir furent très émus. Ils les connaissaient parfaitement bien puisque ici, à l'exception de certains membres du clan de Koupra, tout le monde était plus ou moins apparenté à tout le monde.

Koupra rendit compte au tribunal des faits qui devaient aux cinq drogués de se trouver devant lui, et fournit les preuves en exhibant les deux bouteilles de papavéri qu'il avait confisquées. Les jeunes gens ne purent que reconnaître les faits.

Interrogé sur la provenance de la boisson, Palmas qui s'était fait le porte-parole du groupe, affirma que les deux bouteilles provenaient du temps où la consommation du papavéri n'était pas prohibée, et qu'elles avaient été retrouvées par hasard dans la cave des parents du plus jeune d'entre eux..

Il s'agissait donc d'un flagrant délit, sans complicité extérieure, et pouvant bénéficier des circonstances atténuantes eu égard à l'âge des délinquants bien que, circonstance aggravante, la prohibition fût de notoriété publique. Cependant, pour les trois juges, l'affaire était simple : trois des cinq prévenus étant mineurs, la condamnation consisterait, pour eux, en une punition corporelle infligée par leurs parents, et assortie d'une privation de tel ou tel plaisir que seule la famille pouvait savoir être une véritable sanction. Cette privation fixée à trois mois, pourrait être placée sous le contrôle de Koupra. Quant aux deux autres, âgés de 16 et 17 ans, la peine devrait être largement purgée avec trois mois de prison.

Avant que cette décision ne fut rendue publique, les juges se retirèrent pour délibérer, ainsi que Matria le leur avait recommandé, même quand, à l'évidence, comme dans le cas présent, les jeux étaient faits.

- Votre décision, avait-elle dit, même pour les cas les plus élémentaires, connus et répétés, doit toujours être précédée d'au moins cinq minutes de réflexion supplémentaire. N'oubliez pas que votre jugement est sans appel.

Dans la salle des délibérations où les deux déesses les avaient rejoints, Virtus demanda à Palance ce qu'il pensait de l'affaire. Ce dernier lui ayant fait part de son sentiment partagé d'ailleurs par ses collègues, Sapiène marqua son désaccord :

(à suivre)
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