LES GORGES D'EL-KANTARA

Grands moments d'un instant...

Modérateur: Guardian

LES GORGES D'EL-KANTARA

Messagepar Aphrodite » 02 Avr 2008 13:52

Claude, tu es pugnace et je suis tenace :wink:

Je te fais ce présent, un texte de mon roman écrit en 2004, il est étonnamment prémonitoire. Tu verras qu'il aborde sereinement un sujet que tu mets sur le tapis de façon fébrile et touchante. Je te prie, si ton temps te le permet de le lire plusieurs fois avant de réagir.
J'y décris, à ma façon ce petit passage qui relie le nord au sud, chez nous, "El--Kantara", l'audacieuse, la reine du métissage, l'abri de tous les contrastes, il y neige au nord pendant qu'il fait 50° au sud.

La vie doit être folle, comme l’a été cette superbe reine du Tell, de ce berger passant. Elle quittait sa cour de félons chaque jour que dieu donnait pour s’offrir à sa pureté jusqu’au jour où elle apprit de sa bouche qui venait de colmater une de ses blessures la vérité effarante.
Dans une contrée lointaine, une méchante sorcière, piquée par un roi farfelu décida de se venger sur sa progéniture en jetant le sort d’asthénie sur la promise de son fils unique. Le prince fut ainsi condamné à filtrer le tell à la recherche de la plante rare qui lèvera le sortilège. Il devint alors nomade jusqu’au jour où il croisa la passion là où deux arbres s’entrelaçaient en la personne de la reine. Sa majesté découvrit en même temps que l’identité de son amant le subterfuge que constituait leur amour. Une reine étant une reine même déguisée en bergère, elle s’arracha à l’humidité de leurs câlins pour s’exiler dans la sécheresse du désert avec la bénédiction de la méchante sorcière qui éleva une immense muraille séparant les deux amants.

En fait, comme toujours, la vérité est ailleurs. Encore une fois, la reine est tombée dans une fourberie. D’abord, le complot est plus large, il vise l’humanité entière, il veut casser le monde en deux, produire une scission entre le sud et le nord, séparer les couleurs, les cultures, les conditions et faire reigner la solitude
La princesse malade, l’était réellement et aucune plante ne pouvait la guérir. Pour arriver à ses fins, la méchante devait exploser un amour non codé, primesautier, capable d’enjamber les océans, de sillonner les âges, d’infiltrer les interdits. Inexistant dans le cryptage qui régnait. Il fallait le créer, Eh oui, ça c’est la face cachée de la spontanéité ! Il lui suffisait de réunir une faim réelle avec une générosité certaine dans un monde virtuel et le tour est joué ! la suite, on la connaît. Mais c’était compter sans la puissance de dieu qui traça cette ligne invisible, que seuls ses élus percevront et emprunteront. Le sera-t-il ?

El-Kantara, cette rupture bien visible dans le roc ! rien à voir avec le talon d’hercule ni l’épée d’Ali ibnou abi talib (khalif de l'islam), mais une timide invitation, une audacieuse ouverture, une césarienne divine pour la naissance d’un monde meilleur.
El-Kantara, la multi face. Pour lui, elle représente le passage étroit vers un désert définitif, mais pour elle, elle se transforme en allée gaie menant à l’oasis qu’elle aura su rester ! certains y verront la porte ouverte sur les délicieux mirages du désert, d’autres, la griffe signant la dualité de l’univers, lui, une occasion supplémentaire de la posséder encore mieux.
Dans un monde d’approximations, elle se cramponne à cette seule vérité pour laisser le sublime des gorges la saisir en s’éloignant, l’étreindre en s’ouvrant, la libérer en la cloîtrant, et il ne la déçoit pas.

Ils franchissent le pont la surplombant, traversent une pente, et se retrouvent au milieu d’un éden, la palmeraie d’el kantara ! ce splendide écrin longiligne qui étreint la lumière entre ses bras, rive les eaux à ses pieds et compose l’émeraude des mélodies.
Au-delà, la pluie se fige, la terre se sable, le sol cède, la servilité démarre, aucun relief, même pas une brève saillie, que des guet-apens et la raison qui se dérobe et la vie qui suffoque mais tout ne s’arrête pas, beaucoup même continuent, pour savourer l’illusion après avoir vomi le fait et survivre à l’abomination d’avoir juste vécu.
Le désert, ce prédateur du réel, ce vide qui ne distrait pas, qui ne fixe rien, qui libère de Dieu, qui renvoie vers soi et d’où l’on ne sort jamais amoindri. Elle se tient derrière sa porte, mais s’abstient de le déranger puisqu’elle y est déjà ! N’est-ce pas y être que d’échapper aux avancées goulues du vide en se cramponnant aux reculades traîtresses des mirages ?
En plus, ce qui urge pour le moment, c’est un autre désert, que le tourisme boude, celui de la misère. Il importe d’aller au-devant de cette population inconnue sans la froisser. Ils le font et elle a l’impression de rentrer chez elle après une longue absence.

Le lendemain, ils prennent un guide pour la sirène des Zibans. Ils commencent par ce qui s’effrite mais qui est toujours là! Sidi Okba, sa paisible oasis, sa mosquée historique, sa bibliothèque antique puis dégringolent vers le neuf mais qui peut à tout moment disparaître le complexe « hammam salhine ».
Une profusion de Hammams, une mosquée de grand renom, la troisième tête du triangle serait-elle le péché ? (sachant qu’en Islam, après un rapport sexuel, il faut se doucher pour faire sa prière, je précise légitime parceque sinon c’est la lapidation)
Ils profitent des bienfaits de la station balnéaire et préfèrent se retirer là où ils peuvent se dénuder sans s’expliquer. Aucun péché ne fut commis, sauf celui du don de soi sans compter, sans contester. Ils égrènent la dernière nuit de l’année aussi lentement qu’ils le peuvent, ils effeuillent leurs contrastes, visitent leurs particularités, découvrent leurs similitudes. Lorsque l’aube crie, elle est déjà à genoux et crie une plénitude jamais atteinte. Désormais, elle sait qu’elle ne jurera plus que par lui.
Que c’est bon le réveil entre ses bras avec cette sensation que rien ne peut vous atteindre ! Il est presque midi et ils sont attendus à El-Kantara où une bonne chakhchoukha s’impatiente.
Ils font honneur au festin puis se retirent entre les bras chatouilleux de la palmeraie, la plus ouverte des chasses gardées, un des greniers du cerveau où il puisera quand il aura soif, faim et trébuchera.
À cette époque de l’année, le froid paralyse la sève. Elle essaie d’imaginer son réveil sous les légères caresses du soleil, sa fébrilité puis sa tension et enfin le soulagement entre des jambes porteuses vers des seins maternels. Ces abricotiers qui vont éclore tels des sourires et gonfler, plus qu’une mère, défendus par les éventails déployés des palmiers, protégeant à leur tour des épis drus. Elle sent déjà leur parfum exhaler, un parfum lourd de sens, celui de la famille réunie et qu’elle n’a jamais eu.
Elle effleure son portable, tentée d’appeler. Elle n’a même pas besoin de le regarder . Elle le sent, elle le respire, il la remplit, il la soulage, il est définitivement ancré en elle et elle a promis de lui appartenir totalement pendant ce pèlerinage. Après la sérénité botanique, ils affrontent la réalité humaine. Chacun a voulu marquer El-Kantara à sa façon, les uns par des pierres, les autres par des effigies ! "en effet, l'effigie du grand Bonaparte figure sur le pont"
Finalement le triangle existe bel et bien ! il est romain, arabo musulman et français et il s’est fermé sur un centre vaillant, les berbères. Que c’est gentil l’histoire et surtout très calme.
Leur nuit par contre dans le village rouge ne l’est pas, elle endosse le pourpre jusqu’à l’aube, heure à laquelle des doigts de velours se glissent les démêlent et les plongent dans un sommeil qui ne répare absolument rien sauf leur insupportable séparation.
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Je dois dire...

Messagepar coriolan » 02 Avr 2008 17:41

Je ne sais pas ce que je dois dire... Toujours cette même sensation que me procure la lecture du cantique des cantiques ! Mais avec toi, je ne désespère pas de pénétrer ton univers.

Je ne l'ai lu qu'une fois, je le relirai ! Première sensation, presque un vertige ! j'ai ressenti l'Orient, j'ai retrouvé l'ambiance chaude et humide connue en Tunisie quand, du côté de Tozeur, tu visites la magnifique palmeraie "La corbeille d'argent". L'Orient a des mots qui portent des images... Tu les manies bien même si beaucoup m'échappent.

J'ai aimé cette image : "la pluie se fige, la terre se sable" , que j'aurais préféré plus dure encore : "la pluie se fige, la pierre se sable". Et puis cette image du triangle : le hammam, la mosquée, le péché qui, pour finir devient : le romain, l'arabe, le français... dans le même ordre, je suppose.

Je relirai ton texte bien qu'un peu hermétique pour moi, et j'aimerais l'avis sincère de nos amis. Cependant, d'ores et déjà, merci d'être revenu avec ce beau passage qui me permet de constater que tu n'es pas rancunière. (j'allais écrire : "une tête de lard" mais tu vois d'ici... le scandale ! avec ta religion !!! alors que c'est une expression courante chez nous. C'est de ce genre de choses qu'il va falloir se méfier).Pas simple, hein ?
La chance est l'alibi des incapables.
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Re: Je dois dire...

Messagepar Aphrodite » 02 Avr 2008 19:14

coriolan a écrit:Je ne sais pas ce que je dois dire... Toujours cette même sensation que me procure la lecture du cantique des cantiques ! Mais avec toi, je ne désespère pas de pénétrer ton univers.

Quand j'ai été au désert, j'étais pleine d'une certaine passion, celle-là même qui a inspiré mon roman. Arrivée là-bas, le grand creux que représente cet endroit s'est propagé, s'est emparé de moi et m'a évidée. Je suis rentrée chez moi vacante et il fallait que je décrive ce qui m'envahissait.
C'est à cet état d'esprit que revient la description que je t'ai envoyée.
j'y ai parlé du nord et du sud, bien avant que tu en parles (4 ans), mais ce qui me surprend, c'est d'avoir parlé de ce passage entre le nord et le sud, tantôt en "rupture bien visible dans le roc" tantôt en "ligne invisible que seuls des élus percevront et emprunteront".
Tu sais, lorsqu'on écrit, l'inspiration est maître. Certains empruntent des chemins francs, d'autres préfèrent des voies invisibles aux autres donc, disons, désembouteillés, pour arriver sereinement au but. Tu es de ceux-là, Claude et tu as décelé en moi (poisson que tu es, donc intuitif) ce passage étroit qui te mènera au sud sans rien t'enlever. Chacun a sa kantara, je suis la tienne, et le sud a besoin de toi.
coriolan a écrit:Tu les manies bien même si beaucoup m'échappent.

Il faut signaler que certaines images peuvent effectivement échapper, parcequ'elles s'expliquent par le cours de l'histoire elle même.
coriolan a écrit:J'ai aimé cette image : "la pluie se fige, la terre se sable" , que j'aurais préféré plus dure encore : "la pluie se fige, la pierre se sable". Et puis cette image du triangle : le hammam, la mosquée, le péché qui, pour finir devient : le romain, l'arabe, le français... dans le même ordre, je suppose.

Alors là, je vais te taper sur les doigts, tu n'as rien compris :roll: quand je parle du triangle hammam, mosquée, péché, je faisais allusion à l'hypocrisie des musulmans, lesquels, bien que moralistes, se vautrent dans tous les péchés imaginables. Quand à "romain, arabe, et français" c'était juste pour faire valoir le fait que les berbères ne fûrent pas colonisés que par les français.
coriolan a écrit: (j'allais écrire : "une tête de lard" mais tu vois d'ici... le scandale ! avec ta religion !!! alors que c'est une expression courante chez nous. C'est de ce genre de choses qu'il va falloir se méfier).Pas simple, hein ?

Claude, Claude, Claude, je ne suis pas une intégriste :cry: je suis beaucoup plus ouverte que tu ne le crois et ne crois pas devoir te surveiller parceque même si on refaute, on se recorrigera et c'est ce qui fait le charme de la vie, c'est comme les disputes :wink:

PS:
"Le désert, ce prédateur du réel, ce vide qui ne distrait pas, qui ne fixe rien, qui libère de Dieu, qui renvoie vers soi et d’où l’on ne sort jamais amoindri."
J'aurai aimé qu'on parle de ce passage, mais comme tu n'y a pas fait allusion, je reporte ça à une autre fois, en plus j'ai été trop bavarde, eh oui ça fait trop longtemps que je ne t'ai pas cassé les pieds :wink: :lol: :D
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