Loin des clichés de Côte d'Ivoire.

Grands moments d'un instant...

Modérateur: Guardian

Loin des clichés de Côte d'Ivoire.

Messagepar coriolan » 18 Jan 2008 21:11

Extrait du Livre de voyage en Côte d'Ivoire en décembre 1995 -avec Mésange, mon frère Jaky, sa femme Josette et leur fille Valérie.

Départ de Bouaké à 10 heures, objectif Tortiya (les mines de diamants!) via Katiola, Niakaramoudougou (en abrégé Niakara), Sinkana, Tindiéri

...Route nationale relativement correcte jusqu'à Niakara, puis 40 km de piste, c'est-à-dire en tôle ondulée dans le meilleur des cas. On songe avec angoisse à l'état de ces routes à la saison des pluies.

Premier arrêt à Sinkana. Nous garons notre voiture à côté d'un camion en cours de chargement de ballots de coton par une armée d'ouvriers. Tout le monde s'arrête pour nous regarder. Par courtoisie nous demandons si nous pouvons rester quelques instants près du camion et prendre des photos. C'est d'accord. Puis nous entrons dans le village.

C'est un village typiquement sénoufo avec ses cases rondes construites autour des greniers à blé, arachides (cacahuètes), riz, etc. Présentation au chef, auquel nous remettons un cadeau (1000 f. cfa, soit 10 FF.) afin qu'il nous permette de prendre des photos de son beau village. Bien sûr il accepte. Un jeune nous guide à travers un dédale de cases qui abritent environ 400 habitants. On découvre une école où une cinquantaine d'élèves en C.P. et C.M. sont réunis autour du maître.

On les entendait chanter du milieu du village. Nous avisant dans la cour de l'école, le maître nous fait entrer. Les enfants se lèvent comme un seul homme. Ca nous rappelle le bon vieux temps de l'école avec ses règles et le respect des enfants pour les adultes. Soudain l'un de nous réalise que nous sommes en période des fêtes de Noël; il interroge le maître:

Lundenou: Mais vous faites classe pendant les fêtes?
Le maître: Ce sont des cours de rattrapage.
Lundenou: Ah! Très bien. Mais...combien sont-ils à rattraper?
Le maître: Oh! Une cinquantaine.
Lundenou: Et en temps ordinaire, combien avez-vous d'élèves?
Le maître: Oh! Une cinquantaine.
(Petit sourire compatissant du groupe)
Lundenou: Ainsi tout le monde est en rattrapage à ce que je vois!
Le maître: Ce ne sont pas eux qui rattrapent, c'est moi! Je suis en retard sur mon programme alors, vous comprenez, nous profitons des vacances!

Sourire extasié du groupe qui pense à la France et aux Français! Aux classes en surnombre à 25! A la bataille pour les jours de congé! A la réforme des quatre jours! Des larmes frisent... Quelle leçon!

Trêve d'émotion pour un maître qui ne comprend pas. Il fait lever ses élèves qui entonnent un chant de bienvenue avec un coeur gros comme ça! Pour le coup des larmes perlent! Claudel et Josette distribuent des bonbons pour payer le prix de notre émotion. Un pour chaque élève, deux pour le maître. Privilège du chef.

On sort. Les gosses aussi ; l'école est finie pour aujourd'hui. Un élève nous guide dans la savane toute proche et nous montre un vrai baobab comme on en a vu dans le temps, dans nos livres de géographie. Séance photos. On passe devant un cimetière où il n'y a qu'une pierre tombale. En fait cette pierre symbolise l'emplacement du cimetière; les morts sont enterrés tout autour, un peu partout.

Nous récupérons notre véhicule suivi par l'ensemble de la classe qui nous fait une escorte fébrile. Salut aux marchands de coton qui n'ont guère avancé dans leur travail. Nous repartons poursuivant notre piste interminable...

Deuxième arrêt près d'un champ de coton où un couple accompagné d'un adolescent se livre à la cueillette. Nous allons voir de plus près et prenons des photos comme des Japonais à Paris ; nous prélevons des échantillons. Souvenirs, souvenirs...

Troisième arrêt à Tindiéri, sur un pont enjambant le Bandama blanc, afin de photographier un troupeau de zébus en train de patauger dans l'eau, le long des rives où des femmes ivoiriennes lavent consciencieusement leur linge avec Persil anti-redéposition...vraisemblablement! Nous reprenons la piste.

Tout à coup la piste en latérite n'est plus que boursouflures et creux. Jacky fait la grimace et tout le monde tend le dos! La voiture résistera-t-elle à un tel traitement? D'autant que nous avons promis à Amidou, notre loueur, que nous ne ferions pas de piste! Nous zigzaguons dangereusement mais parvenons enfin à Tortiya qui ressemble plus à un bidonville qu'à une capitale diamantaire. (Note postérieure au récit: il paraît que nous n'avons vu que les misérables faubourgs de la ville qui, elle, serait magnifique et mérite le détour. Il faudra donc y retourner un jour...)

On a soif. Trouver un bar n'est pas une mince affaire! Nous jetons notre dévolu sur un maquis (1) peut-être un peu moins crad' que la moyenne du coin. Flag et Awa (2) sont les bienvenues. La clientèle est composée de 4 types à la mine pas diamantaire du tout! Ce sont des cultivateurs-chasseurs qui nous promettent leur protection moyennant une flag! Peut-on faire autrement? On rit avec eux mais à dire vrai on a hâte d'être parti... Dégustation, du bout des lèvres, du foutou qui est en train d'être préparé par la brasseuse.

Pour accéder aux mines, des indigènes nous conseillent de nous rendre chez Marius, près du fleuve après être passé entre le dispensaire et l'Eglise.
gag
- Où habite-t-il Marius
- Près du fleuve.
- Et le fleuve, où est-il?
- Derrière chez Marius!

Nous y parviendrons cependant, et là, nous rencontrerons Colombo qui se proposera d'être notre guide pour l'après-midi moyennant la modique somme de 5000 cfa. C'est OK. Nous nous rendons aux mines à 2 voitures, la première étant occupée par une famille blanche, pas très sympathique au premier abord mais qui finalement s'est révélée acceptable. Colombo monte avec eux. Avant de partir nous nous inquiétons : La route est-elle bonne? Pas de problème!
Y'a pas d'problème, y'a liquéfi en ivoirien. Quand y'a liquéfi, c'est que les emmerdes commencent !

En fait, les mines, ce sont des trous individuels où chacun, en brassant la terre trouve ou ne trouve pas de diamants. Et puis quand il en trouve, il poursuit horizontalement une galerie qui rejoint d'autres trous, d'autres galeries. Et enfin ça ressemble à une mine. Nous en avons visité une dont une partie de la voûte ne semblait tenir que par miracle, un pilier de soutien ayant été gratté à la base jusqu'à la limite du possible. C'est la preuve que là, du diamant a été trouvé...Mais dans l'état où c'est désormais, il n'est pas dit que ça résistera à la prochaine saison des pluies!

D'après Colombo, il y a souvent des accidents mortels. Exemple, aujourd'hui, si on ne voit aucun mineur à l'oeuvre c'est parce qu'ils ont interrompu leur travail par solidarité, c'est la tradition, pour un mineur qui est mort ce matin même et qu'il a fallu dégager de la mine effondrée afin d'aller l'enterrer ailleurs...dans un endroit déjà fouillé de préférence! Le guide en profite pour nous expliquer comment on enterre les mineurs. On les assied en terre, en quelque sorte, à environ un mètre de la surface. L'enterrement a lieu le jour de l'accident, la famille est prévenue ensuite.

Nous nous rendons au bord de la rivière, Le Bou, où nous trouvons des laveurs de terre qui, à l'aide de tamis, à la manière des orpailleurs, lave la terre qui a déjà été fouillée manuellement. Un laveur nous montre fièrement, dans une petite bouteille, 2 misérables diamants. Colombo certifie que ce laveur a commencé sa journée à 10 heures et que, lorsqu'il la terminera, la bouteille sera pleine. Vu la taille des diamants et de la bouteille, il faut qu'il en trouve au moins un tous les quarts d'heure. Nous attendons une heure environ, sous un soleil de plomb, bouffés par des mouches vampires qui tachent de rose les chemises et les chaussettes. Pas de diamant! Allez! On en a assez vu. Sur les conseils de notre guide nous poursuivons la piste sur environ 10 km de tout terrain!

A un détour du chemin, nous apercevons sur le bord de la piste un homme, en costume, accroupi en face d'un autre, en haillons, assis par terre. Le premier tient une balance miniature de joaillier entre ses doigts. Colombo nous dit qu'il s'agit là d'une transaction de diamant. Spectacle rare en pleine savane à 50 km de toute civilisation! Nous nous arrêtons pour assister au marchandage. Mais notre arrivée interrompt définitivement les pourparlers; l'acheteur aussi bien que le vendeur ne veulent pas de témoins. On repart. Soudain, environ 10 km plus loin, la route s'arrête! Au beau milieu de la piste des trous énormes interdisent tout passage. Des mineurs creusent et lavent au fur et à mesure dans des trous d'eau. Le guide nous précise qu'ici les mineurs sont les rois. S'ils veulent creuser là, ils creusent là, qu'il y ait une route ou non! Aux automobilistes de se débrouiller. On se débrouille en effet en contournant tant bien que mal les trous diamantifères. Jacky fait un peu la gueule, la voiture beaucoup, mais çà on ne le sait pas encore! On arrive à un camp qui fait office de bivouac pour les orpailleurs. C'est coquet, propre, rare! On s'abrite sous un grand préau au toit de chaume qui garantit une certaine fraîcheur. On boit bien sûr flag et awa! Et, comme il est quelque chose comme 15 heures 30, estimant le chemin à parcourir pour le retour, on décide de rentrer à Niakara.

C'est à nouveau les trous à contourner, la tôle ondulée. Grâce à un raccourci indiqué par Colombo nous ne repassons pas par le bidonville de Tortiya et retrouvons le chemin à boursouflures et creux qui précède les 40 km de tôle toujours aussi ondulée qui mène à Niakaramoudougou.

On retraverse le si joli petit village aux gentils écoliers. On klaxonne sans s'arrêter. Certains nous reconnaissent. Nous serons ce soir dans leurs rêves; ils seront désormais toujours dans les nôtres.


(1) petit établissement où l'on peut boire et manger des produits du cru.
(2) Flag: cannette de bière blonde locale ; awa, eau en bouteille plastique.
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Messagepar DD » 18 Jan 2008 23:28

Ca relativise nos existences douillettes d'europées.
Bravo Claude, j'adore. Encore !
:P
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Messagepar coriolan » 19 Jan 2008 15:42

DD a écrit:Bravo Claude, j'adore. Encore ! :P


Si tu adores, tu vas être servi ! J'ai en stock des pages et des pages. Pas toutes de la même veine, mais dans le genre... Si j'ai une minute, je te mettrai cet après-midi une autre page sur la Côte d'Ivoire mais, tu le verras, ce n'est pas régulier comme style... On fait ça qu'on peut avec ça qu'on a ! :roll:
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Messe de minuit.

Messagepar coriolan » 14 Mar 2008 13:45

Extrait de notre voyage en Côte d'Ivoire en 1994/5 - voir article ci-dessus...
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A 23 heures, il est minuit en France. Nous nous levons et, entre nous, nous nous souhaitons la bonne année. Bonne année, des sous! (1) Des clients noirs (au deux sens du terme ) se joignent à nos embrassades...On rit fort. Et puis, à minuit local on remet ça avec toute la foule en liesse. Bonne année, des sous! En catimini Claudil souhaite un bon anniversaire à Claudel qui accuse sans exagération ses 54 ans le 1er janvier. Il lui remet son petit cadeau qu'il traîne dans son sac à dos depuis Orly! Un magnifique serpent ...en plaqué. Bof! Il n'y a que l'intention qui compte.

Tout le monde danse. On en profite pour s'éclipser. Claudel ayant appris que, pour la circonstance, il y avait une messe de minuit, elle tient à s'y rendre. Josette et Valérie aussi. Claudil et Jacky sont beaucoup plus réservés mais ils suivent les femmes.

L'église est pleine comme un oeuf. Nous cherchons cinq places car Bamba (2) avoue à Jacky que l'Eglise, ce n'est pas sa tasse de thé. Il nous attendra, dit-il, dehors. Soudain dans les allées des fidèles se pressent en entonnant des chants qui n'ont rien de religieux. C'est la fête! On bat des mains; on s'embrasse; on rit...

Un des officiants – ils sont trois avec quelques servants de messe, crie à l'adresse de la foule :

- Aimez-vous Dieu?
- Oui, répond la foule avec enthousiasme.
- Je n'ai pas entendu, crie le prêtre.
- Oui!! hurle la foule debout, pour ceux qui ne sont pas en train de danser dans les allées.
- Aimez-vous notre Seigneur Jésus-Christ?
- Oui! clament les fidèles.
- Je n'ai pas entendu (il est le seul!!).
- Oui!!! délire le public.
- Nous allons appelez le saint Esprit. Regagnez vos places.

Plus personne dans les allées. Du choeur monte alors une étrange musique qui ressemble à un raclement continu de gorge qui va s'amplifiant sur un fond musical de chant gai et un contre-chant lugubre, mystique. Les mots manquent pour décrire. Nous en avons la chair de poule! Le saint Esprit est vraiment descendu sur la foule, je ne l'ai pas vu mais entendu ! Certains, devant nous, sont en transe, les bras écartés, les mains tremblantes...

Claudil pense à nos petits curés français et à leurs mièvreries dominicales dans des églises vides, sauf quand Antenne 2 se déplace avec ses caméras. Pour lui et les autres, cette messe est un des temps forts de notre périple jusqu'à ce jour, avec l'école de Sinkana. C'est l'Afrique!

Comme la cérémonie semble ne pas prendre fin, nous décidons de rentrer. A l'extérieur nous cherchons Bamba... Pas de Bamba. Il nous dira le lendemain qu'il était entré dans l'église pour dormir sur un banc!
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(1) Traditionnellement, au 1er janvier, chacun offre une pièce de monnaie à son voisin afin que la richesse lui sourie tout au long de l'année. En fin de compte, la pièce passant de main en main, personne n'est plus riche après qu'avant mais les voeux ont été échangés, c'est l'essentiel. Il n'y a que la foi qui sauve ! Ainsi donc, avec eux et bien haut : Bonne année, des sous !

(2) Jeune autochtone que nous avions pris pour guide et qui se révéla être un parfait auxiliaire. Nous l'avons tellement marqué que mon fils, dix ans plus tard, alors militaire en Côte d'Ivoire l'ayant rencontré à notre demande, se présenta à lui :
- Je suis le fils de Claude...
Sans la moindre hésitation, comme si on s'était quitté la veille, Bamba lui répondit :
- Comment il va, le vieux ? (sic).
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Re: Messe de minuit.

Messagepar Nelly » 14 Mar 2008 19:15

Joli, ton récit, Claude !

coriolan a écrit: Nous en avons la chair de poule! Le saint Esprit est vraiment descendu sur la foule, je ne l'ai pas vu mais entendu !
Tu ne nous avais jamais dit ça, il faut le lire sous ton clavier pour le croire... :wink:
coriolan a écrit:Claudil pense à nos petits curés français et à leurs mièvreries dominicales dans des églises vides,
Ce n'est pas forcément de la faute des curés, le public y est pour beaucoup. N'oublie pas que tu te trouvais avec des gens simples et croyants. Ils sont de nature exubérante, c'est leur culture. Vous autres étiez en vacances et avez apprécié. Ici, les gens ne se connaissent plus, ne se parlent plus, sont toujours pressés et ne savent plus apprécier les choses simples. Ce n'est pas la faute des curés, du moins pas de tous...

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coriolan a écrit:Il n'y a que la foi qui sauve !
C'est ben vrai, ça ! :lol:
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