A vingt mètres prés...

Grands moments d'un instant...

Modérateur: Guardian

A vingt mètres prés...

Messagepar DD » 05 Déc 2007 00:19

8 septembre 1976, Mont de Marsan.

C’est une belle journée de fin d’été. Le ciel est bleu, sans nuage, température modérée, une de ces journées qui sentent bon la douceur de vivre.
J’ai vingt et un ans, jeune travailleur, encore célibataire. Je suis venu passer quelques jours de congés chez mes parents.
La cité Maridor est une caserne de gendarmerie loin des cliches traditionnels : des immeubles bas de trois étages, flanqués de deux corps plus bas de deux étages seulemenrt reliés par un escalier extèrieur en colimaçon, disséminés dans une sorte de parc avec des pelouses bien vertes et plantées de pins de taille respectable largement espacés. Elle est située un peu en retrait de la ville, le long de la route de Roquefort. La ville proprement dite, avec la base aérienne contigue est à deux ou trois kilomètres à l’ouest.
Il est pas loin de midi. Mon père est de service quelque part aux transmissions. Ma mère et mon frère sont à Pau pour installer le « petit » dans sa nouvelle chambre d’étudiant. Je suis seul avec ma grand-mère. Je viens de remonter chercher le courrier. En passant, j’ai dit bonjour à mesdames B…, V… et R…. Nous formons une grande famille, on se connaît tous dans la cité. Exceptionnellement, elles taillent la bavette dans le couloir d’accés aux caves et au garage des vélos. D’habitude elle sont sur la petite placette devant le batiment.
Une fois de plus, j’ai essayé d’approcher « minouche », une chatte de couleur crème a demi sauvage qui a élu domicile dans une des caves. Elle est gentille mais ne se laisse jamais approcher à moins de deux mètres.
Mamie prépare le repas. Dans ma chambre de jeune homme, je me suis installé au bureau devant je ne sais plus quelle BD. Nous habitons dans le corps central d’un des immeubles. Depuis mon premier étage, je regarde distraitement par la fenètre les titis de l’école maternelle voisine en train d’ètre réceptionnés par leurs mamans.
Les avions militaires de la base voisine continuent leur ballet. Mont de Marsan est le siège du CEAM et également à l’époque une base des mirage IV atomiques. La cité est presque dans l’axe de la piste. Les bruits de réacteur, les passages du mur de son, ça fait un boucan d’enfer, mais nous y sommes habitués, on ne fait même plus attention.
Encore un au décollage, celui là est particulièrement bruyant et bas. A tous les coups, il est plein tubes et va passer le mur du son au ras du sol. Bang ! Bang ! Deux détonations assourdissantes. Mais il l’a fait ce con !
Et puis… C’est comme dans un cauchemar éveillé. Par contraste, la seconde suivante est un silence. De mort. Le pin qui se trouve devant ma fenètre se tord violement, des débris fusent dans l’air et une boule de feu passe devant ma fenètre.
« Oh mon Dieu ! Il s’est écrasé ! »
Je ne fait qu’un bond jusqu’à la porte de la chambre. A cette seconde, je suis persuadé que l’enfer est derrière et ma grand-mère… Et la porte s’ouvre . L ‘appartement est intact ??? Ma grand-mère me regarde effarée.
« Mamie ! Ne bouge pas ! Un avion s’est écrasé ! Je vais voir !». Ou est-il tombé ? J’ouvre la porte extèrieure. J’ai un coup au cœur. La porte a été noircie par l’explosion. Du kérozene flambotte doucement dans l’escalier mais une mer de feu fait rage sur la petite placette. Les flammes montent plus haut que ce qui reste de l’aile nord.
Je n’ai pas le temps de penser. Dans un reflexe je décroche l’extincteur accroché entre la porte de l’appartement et celle du voisin. Je n’y avait jamais fait attention, mais j’enchaine comme un automate : percussion, compter jusqu’à trois, un petit coup pour tester son bon fonctionnement. Il marche. J’attaque les flammes. Il faut a tout prix dégager l’escalier car sinon on ne peut pas évacuer, on est pris au piège ! Et çà marche ! Merci monsieur Sicli ! Sur le palier du batiment en feu, j’avise une grande pièce de métal tordu, mais je n’ai pas le temps de l’examiner. L’escalier, l’escalier, l’escalier ! Et j’arrive en bas. C’est seulement a ce moment que j’entend les hurlement des trois femmes bloquées dans le couloir des caves. Le couloir d’entrée est en flamme, mais la porte latérale vitrée est dégagée, sauf qu’elle est fermée à clef ??? « Au feu, au feu ! » hurlent-elles. « C’est bon, on a vu !» répond quelqu’un avec détachement. C’est moi qui ait dit çà ? Je suis sidéré, c’est comme si quelque chose avait pris le contrôle de mes actes. L’extincteur est vide et de toute façon avec la mer de feu, je ferai rire. « Reculez ! » L’extincteur sert une dernière fois. La vitre vole en éclats. Les femmes sortent en panique, s’écorchant au passage. Sauvés ! C’est a ce moment que je me rend compte que la porte était ouverte. Elles se sont acharnées en panique à la pousser. Il suffisait de la tirer.
Sauvés ? Ma grand-mère ! Un coup d’oeil, le feu ne s’étendra plus. Enfin je crois. Les secours arrivent de partout. Les pompiers de la caserne arrivent déjà et arrosent le brasier. Je prend un peu de recul. Le corps central est indemne. L’aile nord est pulvérisée ! Ou sont mes copains, leurs frères et sœurs, leurs parents ?
Je passe les minutes suivantes a courir autour du sinistre. Madame G… au bord de l’hystérie réclame ses enfants. Son appartement a pris l’impact de plein fouet ! Elle est vivante, mais.. « Ou sont vos enfants ? ». « Je ne sais pas, je ne sais pas » me répond-elle en larme. Je reprend ma course et je tombe sur ses enfants. « Michel ! Ta mère est là bas ! Elle n’a rien, allez y vite ». Et on continue ainsi un moment, on se cherche, on se trouve, on s’interroge, avec cette question lancinante en tète : combien de personnes, de voisins, d’amis, combien ont été tués !!? Et puis cette annonce incroyable relayée par les gendarmes qui ont plongé dans la fumée des appartements détruits : il n’y a pas de victimes ! Il n’y avait personne dans le batiment au moment de l’impact ! Mon père me retrouve « Ca va ? ». « Oui, je n’ai rien ; mamie et l’appart’ non plus ». On n’est pas très bavard dans la famille.
Coup d’œil vers le balcon de l’appartement. Ma grand-mère me fait signe. Elle a refusé d’ètre évacuée. « Mamie, je vais bien, reste là ». Et je me demande quoi faire. Et ma voiture ? Elle se trouve en plein dans la zone ou l’avion a du s’éparpiller. Je contourne la zone du sinistre sans me faire d’illusion. Mais ? Elle est intacte ? Et ce au milieu d’autres voitures sévèrement endomagées ou carbonisées. Enfin… presque. Une pièce métallique a explosé la vitre coté conducteur. Un peu de noir de fumée sur la peinture, c’est tout. A quelque mètres de là, un morceau de fuselage sectionné accompagné de quelques flamèches trone au milieu de la chaussée. Ce sont les restes d’un mirage IV…
Un cordon de sécurité a été établi autour du sinistre. Le feu éteint, mes amis et moi nous sommes regroupés au pied d’un pin et on se raconte nos expèriences et on reconstitue le film des événement. Et on parle, on parle, on parle… On se saoule de parole, on évacue. L’un des réacteurs du mirage a pris feu au décollage. En perte de vitesse, il est parti en abattée droit sur nous. Le pilote s’est battu jusqu’au bout. Son équipier a déclenché son siège ejectable, mais trop tard. L’avion étant sur le dos, il a traversé la verrière d’un hangard de maintenance voisin. On retrouvera le corps du pilote dans les débris de l’avion dans le courant de la nuit.
Le mirage a écrasé un appartement d’un immeuble précédent, heureusement vide lui aussi, a commencé a se désintégrer, et le plus gros de l’impact s’est produit a mi-hauteur de l’aile de mon immeuble. Outre les deux pilotes, seule madame M… a été sèrieusement brulée, mais elle s’en tirera sans séquelles après quelques mois en clinique et plusieurs greffes de peau.
Ma mère a appris la chute du mirage sur son autoradio. Elle n’a pas pu avoir de nouvelle par téléphone, les lignes civiles étant volontairement coupées, terrain militaire oblige. Elle savait juste qu’il n’y avait pas de victimes. Elle a battu le record de vitesse sur le trajet Pau-Mont de Marsan. Elle a été accueillie a l’entrée de la cité par mon père auquel elle a demandé « Ou est-il tombé ? ». « Chez nous » a répondu laconiquement mon père
Avec le recul, nous nous rendons compte compte de la chance extraordinaire que nous avons eu tous, à la limite du miracle. Bien sur, la vraie chance aurait été que le mirage tombe en pleine forêt. Mais il est tombé vers nous. Et alors ? Eh bien :
L’appartement écrasé dans le premier batiment touché était le seul vide. En le touchant, il s’est partiellement désintégré réduisant la force de l’impact final
S’il s’était trouvé dix mètres plus bas, il le pulvérisait alors qu’il était bondé.
S’il ne l’avait pas touché, il tombait sur l’école en faisant un carnage
Pourquoi mesdames B…, V… et R…. sont elles restées dans le couloir d’accés aux caves de jour là ?
S’il était tombé dix minutes plus tot, les mamans étaient encore dans le batiment.
S’il était tombé dix minutes plus tard, les mamans seraient a nouveau dans le batiment, avec leurs enfants.
En définitive, il a touché le seul endroit déserté avec un minimum de force. Le moins pire si j’ose dire.
Martine a vu passer l’avion en feu au-dessus de l’hyper ou elle travaillait a cette époque. Nous nous connaissons déjà, mais nous ne savons pas que nous nous marierons quatre ans plus tard et que vaille que vaille notre histoire d’amour durera au moins vingt sept ans a ce jour. Deux enfants en sont nés. Ils sont grands maintenant et commencent à penser à faire de même. Mais cette histoire aurait pu ne jamais se produire et je ne serai pas là à vous raconter tout ceci si l’impact avait été un poil plus au sud
A vingt mètres prés, pour ètre précis…

NB 1: « Minouche » s’en est tirée aussi. Bizarement, elle a passé tout l’après midi au pieds d’un des gardes du cordon de sécurité, à moins de cinquante centimètres, sans jamais s’en écarter, l’air très digne et sereine. Le soir elle a regagné sa « maison »
Et depuis, tout le monde a pu l’approcher.

NB 2 : Je ne suis plus trés sur de la date exacte, mais chaque minute est gravée dans ma mémoire. Depuis, je regarde et profite de la vie avec un certain détachement. Histoire vécue, dois-je le préciser ?

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Messagepar livrerose » 05 Déc 2007 06:28

c'est une aventure incroyable et qui a eut (si j'ose dire )certainement un impact sur votre vie a tous,..............mais que tu écris bien DD,c'est un vrai plaisir de te lire,même si ici,les circonstances ne sont pas très heureuses mais finissent bien!
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Messagepar Nelly » 05 Déc 2007 13:45

Eh bien, quelle histoire ! J'imagine bien que c'est le genre d'événement qui reste gravé dans sa mémoire.

Et bravo pour tes réflexes. Je crois que, dans certaines situations extrêmes, on en a dont on ne se croit pas capable.
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Messagepar DD » 05 Déc 2007 23:28

J'en ai tiré au moins deux leçons. En cas d'urgence, il faut agir immédiatement, faire quelque chose, n'importe quoi (?), mais agir. Sinon la peur paralyse et l'inaction peut devenir rapidement mortelle.
L'autre est philosophique. C'est que la vie est tellement fragile, tellement vulnérable et aléatoire. Elle peut basculer d'une seconde à l'autre a n'importe quel moment. Alors profitons en simplement. C'est toujours çà de pris en attendant quelle bascule. Le plus tard possible de préférence :)
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Messagepar renal » 06 Déc 2007 13:18

DD ton histoire est trés belle et aussi incroyable. Quand tu dis cette phrases :

C'est que la vie est tellement fragile, tellement vulnérable et aléatoire. Elle peut basculer d'une seconde à l'autre a n'importe quel moment. Alors profitons en simplement. C'est toujours çà de pris en attendant quelle bascule. Le plus tard possible de préférence

Je suis 100 % d'accord avec toi, et c'est ma philosophie à moi.

Profiter de chaque minutes, et apprécier ce que la vie nous donne. :)
renal
 

Messagepar coriolan » 07 Déc 2007 17:27

DD. Aucun commentaire particulier sur le fond de l'histoire, ces dames les ont faits, mais permets-moi de te féliciter pour ton style. On vit l'histoire en la lisant. Bien rendu. Bravo. Et merci de nous avoir donné des nouvelles de la chatte pour terminer ! Touchant !
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Messagepar DD » 07 Déc 2007 23:23

coriolan a écrit:Et merci de nous avoir donné des nouvelles de la chatte pour terminer ! Touchant !

Le comportement de cette chatte m'a fait sourire déjà dans le courant de l'aprés-midi. J'étais assez décontracté, mon appart' n'avait rien, ma grand-mère était indemne, ma voiture presque aussi, on avait eu a boire et a manger et on savait que l'on pourrait regagner notre foyer le soir, une fois qu'un peu de "ménage" aurait été fait sur l'accés au batiment. Tout ce qu'on avait a faire c'était parler et observer. Dans le cas de minouche, c'était sidérant. Comme je l'ai écrit plus haut un cordon de sécurité avait été établi délimitant une zone ou seuls les secours avaient accés. Même les résidents ne pouvaient y aller. J'imagine que dans sa tète, elle s'est rendue compte que ce garde détenait l'autorité et qu'il était symbole de sécurité. J'imagine également qu'elle a du avoir trés peur et du coup, ce garde est devenu dans sa tète la plus sure des protections.
Et je pense que ce jour là également, elle a compris qu'elle n'avait rien a craindre de nous. Il y avait bien plus dangereux :wink:
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