Croisière kényane

Grands moments d'un instant...

Modérateur: Guardian

Croisière kényane

Messagepar coriolan » 20 Nov 2007 20:11

Extrait de mon carnet de voyage au Kénya en mai 1995, Participants : mon frère Jacky, sa femme Josette et les Claudes que tout le monde connait : Claudil et Claudel.
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(...) puis c'est l'heure du repas; nous déjeunons, non dans la grande salle habituelle du restaurant où toute une armada d'employés s'active au ménage pré-dominical, mais sous la paillotte qui se trouve en prolongement du bar qui nous est maintenant familier ; trop familier, disent nos femmes!

A la fin du repas Claudel souffre d'une violente migraine, c'est fréquent! Claudil pour montrer qu'il parfait chaque jour un peu plus son anglais-kenyan, l'appelle mon ill ! Il se refuse à chercher la cause de ce mal de tête puisque, ce midi, au dessert Claudel a pris une part de crème anglaise!

14 heures 10 nous embarquons à bord du très marrant trimaran kenyan du captain John. Nous avons 10 minutes de retard à cause de Claudil qui, après le repas à été retenu dans les toilettes pour faire au moins deux kilos de dessert kenyan! Ces dix minutes de retard lui coûteront de rudes efforts !

Tout d'abord le trimaran. Qu'est-ce qu'un trimaran kenyan? Un trimaran, par définition, est un voilier comportant 3 coques parallèles. Une grosse au centre et deux autres de chaque côté faisant office de flotteurs. Un trimaran kenyan, par expérience, est un voilier dont la toile est faite de sacs de farine de blé tendre de France cousus entre eux. Bien entendu, non seulement les grossières coutures en grosses ficelles laissent des jours larges comme la main, mais en plus les sacs sont pleins de trous pas moins étroits. Les sacs sont français, les trous sont kenyans. La brise marine joue avec les lambeaux qui pendent des uns et passe au travers des effilochures qu'offrent les autres. La coque centrale est un tronc d'arbre taillé très profondément à la hache; c'est rustique en diable! Quant aux flotteurs ils sont rafistolés au mieux avec des bouts de fil de fer ou de ficelle. Mais qu'on ne se plaigne pas, quand il y a suffisamment d'eau et de vent, le trimaran non seulement flotte mais avance...

John avait dit 14 heures parce qu'il entendait profiter de la mer avant qu'elle ne baisse. Or là, à 10 minutes près, c'est tangent, nous fait-il comprendre. Qu'à cela ne tienne, nous embarquons. Le trés-marrant est en bordure de plage, il flotte sur quelques centimètres d'eau et il faut lever très haut la jambe avant de se laisser retomber très bas, au fond de sa coque centrale. C'est profond et étroit. Bien entendu, Josette aura besoin de l'aide du beau capitaine qui, s'il était blanc avec de fines moustaches pourrait bien ressembler à Clark Gable en plus dodu! Mais autant en emporte le vent, nous voilà partis. Avant de gagner les grands fonds marins sur lesquels nous allons voguer, John et un assistant qu'il a requis pour les manoeuvres qui s'annoncent, poussent l'embarcation vers le large. Ils ont pied pendant très longtemps, trop longtemps à notre gré car on voit notre île se rapprocher à chaque pas... Ah! enfin, ça flotte. L'équipage, d'un mouvement souple des reins à faire pâmer d'aise ces dames, monte à bord. L'assistant déplie les voiles que nous avons tout le loisir d'admirer. Vive la France céréalière! Nous en sommes tout émus... Le voyage dure depuis déjà une bonne paire de minutes quand soudain, un craquement sinistre se fait entendre. Nous touchons le fond! Diable! Le capitaine et son aide sautent bravement à l'eau pour pousser le très-marrant qui s'obstine à faire ventouse.

- Ah! si la marée n'était pas si basse, gémit en anglais, Captain John!

On ne comprend pas les mots, mais le sens; et Claudil, se sentant responsable, se jette à l'eau à son tour pour prêter main forte à l'équipage. Sous la violente poussée de ses muscles bandés, le très-marrant décolle et pointe orgueilleusement sa proue vers l'île à conquérir! C'est épique! C'est l'odyssée indienne! mais la peine conjuguée de ces braves marins de fortune trouvera ses limites quand, soudain, l'embarcation de croisière refusera obstinément d'avancer un millième de mille de plus, en dépit de leurs efforts redoublés, sous les ricanements moqueurs des passagers assis nonchalamment sur le bastingage.

- Tout le monde à la mer! annonce flegmatiquement le capitaine, le bateau n'ira pas plus loin.

Et la croisière se poursuit à pieds; ce qui a son charme parce que c'est rare pour une croisière! De l'eau jusqu'aux mollets, nous progressons vers l'île de corail en marchant avec beaucoup de précautions car le fond est tapissé de pierres aux arêtes tranchantes, de coquillages pas moins agressifs, et de trous et de bosses. Du corail, quoi. Claudel en casse ses chaussures! Elle finira son périple pieds nus au grand dam de ses semelles plantaires... Captaine John nous donne un truc pour avancer plus aisément :
- Look le fond...c'est green, tu marches...OK?; c'est yellow, c'est ...trou! toi, attention...OK?

Au cas où vous n'auriez pas compris, je traduis. Si on voit le fond jaune, c'est le sable que l'on voit au fond d'une crevasse dans le corail à nu, il faut donc faire attention : ou on met le pied dans le trou en connaissance de cause, ou on l'évite. En revanche si on voit le fond vert, c'est que ce sont des algues qui recouvrent des coraux, on peut mettre le pied dessus sans hésitation, on ne se blessera pas. A l'usage il s'est avéré que les algues glissantes sont tout aussi dangereuses que les crevasses acérées, et que les fonds jaunes (yellow), peuvent cacher des trous plus profonds les uns que les autres, à la limite pour yellow sub-marine!

Sur l'île faite de corail mort, c'est-à-dire d'un blanc sale, nous cherchons et trouvons des coquillages de toute beauté. John nous met en garde, il faudra les cacher en arrivant sur la plage, car il est interdit de ramasser, et encore plus de ramener chez soi ces coquillages qui sont une des richesses du Kenya. Le pays en fait commerce et, en effet, nous avons vu en France des expositions de coquillages, exactement les mêmes, vendus jusqu'à 70 francs pièce.

Nous trouvons également de magnifiques étoiles de mer d'un rouge brun vif, mais qui, hélas, en France, pour avoir été mis à sécher au soleil (à cause de l'odeur!), ont perdu toutes leurs couleurs! Jacky qui sera le rapporteur de cette journée (la seule!) notera qu'il a ramassé aussi des coups de soleil! C'est vrai, le temps passe, la brise marine chahute nos cheveux et hâle nos fronts, nous, nous jouons avec des petits poulpes, des espèces de vesses qui lancent des jets d'eau chaude quand on les presse, des coquilles d'escargots à faire pâlir les Bourguignons, bref, tous les fruits de la mer qui, ici, nous lancent à la figure leur exotisme exubérant. Le temps passe, et Claudil qui depuis le début de notre excursion insulaire lance des regards inquiets vers le très-marrant où nous avons laissé nos affaires (bananes et vêtements divers) sous la garde de l'assistant qui ne lui inspire pas une confiance démesurée, n'a qu'une hâte : remonter à bord.

Captaine John, lui, surveillant le flot, décrète que c'est l'heure de rentrer car, en effet, c'est la marée montante qui s'annonce et, paraît-il, elle monte vite... Nous reprenons donc notre marche malaisée - surtout pour Claudel, vers notre bateau qui roule maintenant avec beaucoup d'aisance sous la marée qui l'a décollé du fond. Josette, comme une princesse en train de danser la pavane, reviendra en tenant par la main tendue au-dessus de la mer, le capitaine John, très grand seigneur. Quel romantisme!

Puis, sous le vent houleux et le flot pressant, d'un seul coup d'aile nous arrivons sur la plage au pied de notre hôtel, sans que cette fois Claudil ait eu le moindre effort à faire. John emporte avec lui les coquillages qu'il va faire bouillir pour les vider de leur vivant contenu, ainsi que les savates de Claudel qu'il entend faire réparer pour demain.

Retour dans nos chambres respectives pour prendre une douche et se changer. Auparavant, Jacky aura réussi des prises de vue inénarrables du short de Claudil sur lequel la mer avait laissé les traces révélatrices qu'exhibent les enfants à qui on a oublié de mettre leurs couches-culottes!

Puis nous allons faire de nouveaux achats dans les baraques, pour le plaisir de la négociation! Et les hommes se dirigent vers le bar pour se taper quelques "exports", nom des bières sur lesquelles ils ont finalement jeté leur dévolu. Chemin faisant, ils s'extasient sur la dextérité des ouvriers d'entretien qui, penchés sur le sol, sont en train de tondre la pelouse avec une machette! Ils ont une pensée émue pour leur frère Dany, inspecteur des ventes chez Homélite. Quelle concurrence déloyale!

Au bar ils rencontrent Thierry qui, mécontent, leur reproche leur équipée sauvage à Masaï-Mara. Comme Claudil lui dit que son prix était prohibitif, et que de toutes façons nous, nous sommes de grands solitaires, et que c'est comme ça! Qu'on est peut-être venu en charter, on ne vit pas en troupeau pour autant! Thierry fait amende honorable en avouant que c'est son premier voyage comme accompagnateur, qu'il n'a pas su nous convaincre, etc. On s'en fiche! Ce sont nos vacances... nana rala fout' du reste!

Il est 18 heures 15. Les femmes qui avaient regagné leurs chambres, en ressortent toutes mistifrisées; elles rejoignent leurs piliers de bar maritaux, et se mettent à rédiger des cartes postales avant le dîner. Il est grand temps, on repart dans deux jours! Déjà!

Et c'est le repas du soir, avec vous savez quoi pour conclure ? de la crème anglaise, que JP Coffe dirait que, si ça n’en n’est pas, ça lui ressemble !

Un orchestre est en train de s'installer; ça va être le p'tit bal du samedi soir. La nuit est tombée. Il fait bon, la brise est calme, le ciel dégagé laisse admirer ses constellations. Et Jacky, un rien poète et romantique, décide d'immortaliser cette nuit paradisiaque en filmant l'hôtel tout illuminé. Hélas le film ne rend ni la douceur du vent du large, ni la musique qui fait des boucles, ni les senteurs salées des herbes fraîchement coupées. Qui plus est, les lumières elles-mêmes n'ont pas voulu s'impressionner. Tout sera noir à part, ici et là, quelques pointes de clarté insignifiantes, ridicules... Le Kenya n'a pas voulu nous laisser cette nuit-là qui lui appartiendra à tout jamais... à moins qu'on ne revienne, souffle Claudel à son Claudil...
Dernière édition par coriolan le 01 Déc 2007 20:10, édité 5 fois.
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Messagepar livrerose » 21 Nov 2007 15:13

c'est très agréable et amusant a lire Claude,Bravo pour cette plume ,et merci de nous divertir.
" c'est en profondeur seulement que les distances se raccourcissent"
PAUL RICOEUR..
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Messagepar Brumes » 28 Nov 2007 22:45

Quand tu veux tu es si drôle !

Je préfère mille fois cette anecdote qui fait sourire, rire, aux manifestations de toutes sortes.

Tu vas bien nous en trouver d'autres...
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Messagepar DD » 02 Jan 2008 17:42

Je fait un petit écart au sujet. J'ai vu aux infos ce qui se passe actuellement au Kenya et çà m'est incompréhensible. Vous qui avez été là bas, comment peut-on expliquer ce soudain déferlement de haines et de violences ? :?:
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Messagepar coriolan » 03 Jan 2008 01:32

DD a écrit: (...) Vous qui avez été là bas, comment peut-on expliquer ce soudain déferlement de haines et de violences ? :?:

Mon cher ami, je n'en sais fichtre rien. Quand j'y suis allé, en 1995, le Kénya passait encore pour un modèle de stabilité en Afrique... Tu me diras en Côte d'Ivoire aussi ! J'y suis allé 3 fois et même la dernière, (en décembre 2001) il n'y avait pas de problème (Ya liquéfi - comme on dit là-bas). Tu as vu depuis ?

Il suffit que je passe quelque part... Entre temps je suis allé en Thaïlande, à Cuba et à la Réunion... Pour la première, il y a eu le tsunami... pour les deux autres, je tends le dos ! :lol:

Toute blague mise à part, je crains que ces populations ne s'occidentalisent un peu trop vite et la démocratie n'est pas un bon exemple quand elle ne vient pas 'naturellement', de la base, achetée avec le sang du peuple ! Je ne le dirai jamais assez...

En 2001, après la mort du général Guéï, pressentant des tensions possibles, j'en avais discuté avec un autochtone (colonel en activité) en lui faisant part de mes impressions pessimistes. Il m'avait répondu :

- Aucun risque de dérapage ici, il y a trop d'ethnies. C'est ce qui garantit notre stabilité ! Et puis, conclut-il en riant, la véritable capitale ce n'est pas Abidjan, c'est Paris !

Erreur grave, l'Islam est inter-ethnique et la cathédrale de Yamoussoukro, rempart supposé de la chrétienté contre l'Islam, selon les voeux d'Houphouët-Boigny, dit le Vieux, ne pèsera pas lourd.

NB - Dis donc DD, voilà que tu me dis 'vous' ? Encore un coup et je tombe malade pour de bon... Tu auras toutes mes copines sur le dos ! Coupable et responsable ! J'te dis pas...
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