LES PAGANS

Carnets de voyage et sujets divers

Modérateur: Guardian

Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 04 Sep 2012 12:10

(suite...)
- Pour les trois mineurs, je partage votre avis, mais je m'oppose à la condamnation envisagée pour les deux autres. La prison est un châtiment pour enfant, malade ou condamné bénéficiant de circonstances particulièrement atténuantes, mais ici ce n'est pas le cas. Je demande les travaux forcés !

- Mais les travaux forcés ont été institués afin que leur rémunération indemnise les victimes d'un délit ! Dans cette affaire, il n'y a pas de victimes !

- Pas de victimes ? Et que faites-vous de la société avec les morts qu'elle devra assumer demain ?

- Les morts de demain n'ont rien à voir avec le délit d'aujourd'hui.

- Bien sûr que si, par le biais de votre jugement, car son exemplarité fera qu'il y en aura ou non. Attention, juges, votre faiblesse pourrait vous rendre complices. A ce titre la société serait fondée à se retourner contre vous, et à vous demander des comptes !

- Ce que vous dites-là, ô déesse, est grave, murmura Trossi en contenant mal une certaine émotion.

- Mais, rendre un jugement, c'est toujours grave, lui répondit Sapiène en poursuivant, moqueuse, vous voyez que les cinq minutes de réflexion supplémentaire ne sont pas superflues.

- Alors, selon vous, hasarda Catir, la condamnation pourrait être de trois mois de travaux forcés ?

- C'est beaucoup plus complexe, intervint à son tour Virtus. Trois mois pour le plus jeune des deux, si vous le voulez, mais trois ans pour Palmas. Au moins !

- Mais...c'est injuste! éclata Palance. Je n'y comprends plus rien ! Pourquoi cette discrimination pour un délit également partagé ?

- Egalement partagé ? Ce qui aggrave le cas de Palmas, c'est qu'il est un symbole pour notre jeunesse - et pour les moins jeunes aussi, d'ailleurs - or un symbole doit être sans tache. Palmas a accepté la gloire de son emploi, qu'il en accepte aujourd'hui la servitude. On ne peut tolérer que certaines lumières aient des zones d'ombre, c'est pourquoi ceux qui se veulent un exemple se doivent d'être confrontés à des jugements exemplaires. Et grâce à celui que vous rendrez ce jour, l'admiration du public pour ses idoles n'en aura que plus de poids demain.

Le verdict de trois ans de travaux forcés pour Palmas, tomba comme un couperet sur une assistance stupéfaite qui en resta muette !

*

Et les affaires judiciaires se mirent à envahir la chronique, comme si le peuple n'avait attendu que deux événements : la rédaction du Code et l'installation de l'appareil judiciaire chargé de sanctionner son non-respect ; à croire qu'il voulait tester l'efficacité de ses attendus qui prétendaient, en préambule, "aucune loi ne régit les hommes et les biens ; tout est appréciable à partir des valeurs du Code auquel chacun doit adhérer".

Certains en firent les frais, et durent quitter Akros, à défaut d'avoir donné leur adhésion totale au Code. D'autres virent leur interprétation personnelle sanctionnée par des peines de prison, voire de travaux forcés.

Ce fut le cas du malheureux Cognot qui, fragile des nerfs mais vigoureux des muscles, se mit à taper sur son chien à défaut de ne plus pouvoir battre sa femme. En effet, l'épouse ayant fait valoir que le Code lui donnait des droits en contrepartie, disait-elle, de ses devoirs de dispensatrice de la vie à trois reprises, tandis que le chien, lui, n'ayant rien à revendiquer et ses rhumatismes lui interdisant d'accomplir ses devoirs de gardien depuis belle lurette, ce fut ce dernier qui devint le souffre-douleur de Cognot.

Madame Cognot étant, dans son genre, une vraie tête à claques, le chien, par la force des choses, devint en quelque sorte la tête de sa maîtresse ! Cela se raconta, fit le tour de la ville qui s'amusa fort de ce transfert généreux de civilités, et parvint aux oreilles de Virtus qui, elle, n'apprécia pas du tout le comportement du bonhomme. Ce fut donc Virtus qui saisit le tribunal pour mettre fin au calvaire du pauvre cabot.

- Mais enfin, pleura Cognot devant ses juges, ce chien ne me sert plus à rien qu'à ça ! Je connais le Code ; il n'a aucun droit à défaut de ne plus accomplir de devoirs depuis bien longtemps. C'est assez qu'il y ait des droits de l'homme et, pis encore, de la femme ! Vous ne voudriez pas qu'il y ait aussi des droits du chien !

- Il n'y a pas plus de droits de l'homme que de droits du chien, trancha catégoriquement Catir. Il y a les droits de la vie. Et il y a des souffrances qu'en son nom on ne peut tolérer.

- Mais tu as ri toi-même, avec les autres, quand on t'a raconté tout ça, crut bon d'amadouer Cognot. Tu as ri aussi quand tu as appris comment l'équarrisseur s'y prenait avec ses bœufs avant qu'ils ne soient complètement morts. Et là, tu fais le méchant ; c'est parce qu'il y a les deux déesses qui nous écoutent ?

- On s'amuse avec les fous et on médite avec les sages.

- C'est facile ! Moi, je suis tout d'un bloc. C'est pour cela, sans doute, que c'est plus compliqué et que je suis ici...

Le mari galant et cynophobe fut condamné à huit jours de travaux forcés au bénéfice de la Caisse spéciale du Conseil Judiciaire (C.C.J.). On entendit l'équarrisseur qui, après explications, fut condamné à deux mois de la même peine ; tandis que le juge Catir fut astreint à une amende équivalente. On ne lui passa pas sa formule à l'emporte-pièce sur les fous et les sages ; en revanche on retint celle des "droits de la vie" ce qui lui valut la clémence du tribunal !

*

Gaseth, l'appariteur chargé de diffuser les décisions de justice, de politique générale et, à la demande des citoyens, les nouvelles susceptibles d'intéresser la communauté, fit aussi les frais de son interprétation du Code en matière d'informations erronées, pour ne pas dire mensongères.

Cet employé de haut niveau, dépendant directement de la justice, était un homme très écouté des habitants d'Akros en tant que porte-parole officiel des autorités. Chaque jour, à la même heure, il arpentait les rues de la ville et, à des points fixes, s'arrêtait et conviait les gens à venir l'entendre en signalant sa présence à l'aide d'une corne d'appel.

L'histoire du chien battu dont toute la ville se gaussait, n'était alors pas encore passée en jugement. La notoriété de Cognot était telle que Gaseth crut de son devoir - auquel il joignit une pincée de fiel personnel - d'avertir la population de la date qui venait d'être retenue pour le jugement de l'affaire.

- Cognot, coupable de mauvais traitement à animaux, précisa-t-il dans son annonce, risque une peine de 1 an de travaux forcés, et, poursuivit-il, moqueur, sa femme pourrait bien être accusée, elle aussi, pour incitation à la violence ou, à tout le moins, pour complicité passive.

Les badauds s'esbaudirent à l'envi, mais le tribunal ne partagea pas le moins du monde la liesse populaire.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 05 Sep 2012 11:46

(suite...)

- Comment avez-vous pu annoncer que Cognot était coupable de quoi que ce soit, avant même qu'il ait été jugé ? lui demanda Trossi.

- Tout de même, c'était connu de tout le monde.

- En vertu de quelle approche du problème, avez-vous estimé la peine encourue ?

- Ben, ergota Gaseth qui, pour une fois, ne se sentait pas au mieux de sa forme oratoire, c'était histoire de dire...

- Si bien que, enchaîna Trossi, la publication en ayant été faite par vos soins, en qualité d'appariteur assermenté, le tribunal n'a plus qu'à entériner votre pronostic afin de ne pas se désavouer aux yeux du peuple ?

- Non...certainement pas...bredouilla le pauvre Gaseth.

- Il vous faudra donc communiquer un démenti ?

- Ben...oui, dit le malheureux homme à court d'arguments.

- C'est-à-dire qu'il vous faudra réunir toutes les personnes qui vous ont entendu la première fois, afin que le doute ne subsiste dans l'esprit d'aucune ?

- Ben...oui, réedita Gaseth.

- C'est-à-dire faire l'impossible, quoi ! Et madame Cognot ? Comment va-t-elle se remettre des moqueries qui vont se répétant dans la ville où on la traite de tête de chien ? A votre avis ?

Un silence plein de confusion avait figé les sourires sur les lèvres du public qui se pressait dans le prétoire.

- Et vous-même ? Avez-vous aussi justement évalué ce qu'il va vous en coûter ? Le tribunal en doute. Quoi qu'il en soit madame Cognot devra être indemnisée, et je ne vois guère que vous pour pouvoir faire cela. Ce qui veut dire...

Ce qui voulait dire que Gaseth fut condamné à l'année de travaux forcés qu'il avait pressentie pour Cognot, qu'il fut relevé de ses fonctions, et qu'il valut sans le savoir - et sans que le tribunal ne s'en doutât lui-même - la plus grande bienveillance des juges à l'égard de Cognot. Décidément, il n'y a pas de justice pour les chiens !

En rendant son verdict, le tribunal fit savoir que toute fausse nouvelle pouvant nuire à autrui ou toute information judiciaire anticipant la culpabilité d'un innocent jusqu'à plus ample informé, donnerait lieu, systématiquement, à une peine au moins égale à une année de travaux forcés.

Les appariteurs du futur, les journalistes et les speakers de l'avenir se le tinrent pour dit pendant très longtemps...en Pagusie.

*

Gaseth avait beaucoup d'amis, notamment parmi les commerçants de la ville à qui il rendait de grands services par la qualité de ses petites annonces. Quand ceux-ci apprirent sa révocation, ils décidèrent de manifester violemment et, pendant trois jours, ils défilèrent dans Akros en entraînant dans leur sillage toute une foule de badauds désœuvrés, voyageurs de passage, colporteurs et artistes. Pendant trois jours leurs magasins fermés gênèrent considérablement la population qui ne savait où s'alimenter, où acquérir tel produit de première nécessité : torches, eau potable, etc.

Quand de guerre lasse les commerçants cessèrent leur manifestation de soutien, le tribunal, sur les instances de Matria les inculpa, tous sans exception.

- Le tort que vous avez causé à la population est énorme, alors qu'elle n'est pour rien dans votre colère. Vous l'avez punie et condamnée pour une faute qu'elle n'avait pas commise. Plutôt que d'essayer de comprendre en consultant les minutes du procès, vous avez préféré prendre la population, votre clientèle, en otage. Ce n'est pas acceptable ! Ce comportement irresponsable étant une première, en dépit de sa gravité, la peine qui vous frappera sera, exceptionnellement, assortie du sursis. Elle sera néanmoins prononcée à titre d'exemple et pour servir de référence si cela devait se reproduire. En outre, elle aura valeur d'information auprès de tous ceux qui, dans ce pays, jouent un rôle social : militaires, policiers, juges, bref tous les corps organisés au service du public, ainsi que les transporteurs et même les commerçants au service de leurs clients.

La peine prononcée à l'encontre des commerçants, et des fonctionnaires qui avaient suivi le mouvement, fut de trois années de travaux forcés. Fort heureusement, ainsi que l'avait promis Matria, la sanction ne fut pas appliquée, mais dans Akros on s'en souvint pendant longtemps!

*

Aux voyageurs qui, traversant Akros pour la première fois, s'étonnaient que les gens puissent vivre sous un tel régime, le Pagan répondait qu'en fait la rigueur ne touchait que ceux qui s'affranchissaient des règles du Code alors qu'il leur suffisait, si celles-ci ne leur plaisaient pas ou plus, de s'affranchir de la communauté tout simplement. Oui, l'homme était libre puisqu'il était maître de ses propres sujétions.

Quant aux interdits fixés par le Code, aux tabous fixés par l'usage, selon eux ils étaient indispensables car, aussi paradoxal que cela pouvait paraître à l'étranger, sans interdits pas de libertés. Matria leur avait appris que les libertés humaines doivent s'inscrire dans un cadre à la mesure bien évidemment de l'humanité. En fait, et par définition, chaque liberté n'a pas de limites, mais le cadre, lui, en a d'immuables qui sont les mesures propres de l'homme. Sortir du cadre serait sortir de son humanité pour tomber dans une autre dimension, celle de l'animalité. Pour eux, et au nom même de la liberté, c'était un choix possible à faire, mais à vivre ailleurs...

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 06 Sep 2012 11:41

(suite...)

Chapitre 13

La mort des dieux


Le temps avait passé... Le village s'était non seulement agrandi, il avait fait école. Et c'était grâce à Koi ainsi qu'aux deux autres dissidents qu'il devait son expansion car, tout au long de leur course itinérante de nomades, les anciens de la tribu de Koupra racontaient à qui voulait l'entendre ce qui était en train de se passer à Akros. Des Pagans, curieux comme Pardès l'avait été jadis, s'étaient alors aventurés pour voir, et certains d'entre eux, séduits par l'organisation, le confort, et la sécurité des résidents, avaient décidé de changer de vie purement et simplement. C'est ainsi que tout autour du mont, sur plusieurs kilomètres à la ronde, de petits hameaux avaient vu le jour, et que l'ensemble de la jeune nation (si tant est que l'on puisse parler de nation, mais enfin, c’est le terme adéquat !) comptait plus de 5000 membres. Les sphères d'activité s'étaient étoffées en conséquence, et les proportions originelles avaient été aménagées.

Les dieux qui visiblement se plaisaient à Akros, prolongeaient leur séjour mais ils se mêlaient de moins en moins de la vie sociale des Pagans, ceux-ci ayant pris résolument leur destin en mains sous l'autorité tout en douceur de Pardès, tout en fermeté de Koupra, et tout en compétence de Bonio.

Un jour, alors que cédant à une certaine nostalgie, Virtus se promenait en compagnie de Sapiène, dans les rues du vieux village - celui qui avait été le berceau de la civilisation pagane - elle fut arrêtée par un jeune homme qu'elle ne reconnut pas tout d'abord. Ce dernier s'étant présenté, son nom provoqua chez elle une insoupçonnable émotion pour une déesse.

- Bada ! s'exclama-t-elle. Ca alors ! Mais te voilà un homme maintenant.

- C'est vrai, ô déesse. Toi, tu es toujours la même ; toujours aussi belle !

- Eh ! oui ! dit-elle presque à regret, et il en sera toujours ainsi.

Ils échangèrent d'abord diverses banalités - quand ils sont émus, même les dieux en sont capables - et puis, au cours de la conversation à bâtons rompus qui s'engagea, Bada rappela à Virtus qu'elle avait promis de lui apprendre un jour par quel artifice il pourrait se retrouver en communion d'esprit avec son père, le vieux Caradin qui, malgré le temps passé, lui manquait encore. Virtus, se rappela en effet cette promesse.

- Tu te souviens, bien sûr, où fut inhumé ton père, lui dit-elle, eh bien, c'est là qu'il te faut aller. Maintenant que la majeure partie de son corps a été absorbée par le grand frêne, les branches, les feuilles et même les mousses de celui-ci pourront te parler de lui. Assieds-toi au pied de l'arbre, laisse ta main courir sur son écorce rugueuse et ton esprit vagabonder, les mânes de ton père viendront t'habiter tout le temps de ta rêverie. Par quel artifice, as-tu dit ? Mais parce que l'arbre qui le contient est le seul lien physique entre toi et la spirale de celui qui jadis se nommait Caradin.

- Et ceux qui ne savent pas où sont enterrés leurs ancêtres, comment font-ils alors ? s'inquiéta Bada.

- Ils peuvent se rendre auprès du frêne de Caradin, ou de Portal, ou des quelques-uns qui ont suivi ton père et qui ont été inhumés selon la coutume instaurée par Matria. Ces vieux morts serviront de relais jusqu'au jour où, le nouvel usage étant devenu tradition, chacun aura son point de liaison personnel. C'est ainsi que certaines forêts seront les antichambres du locus et, qu'en ce temps-là, les hommes ne pleureront plus leurs défunts.

- Merci Virtus, dit le jeune homme, mais tu m'avais également promis de m'apprendre à faire intervenir les dieux en faveur des hommes, insista-t-il.

- Mais je viens de t'en donner le moyen d'accès, il n'y en a pas d'autres ! En quittant leur domaine terrestre, les hommes entrent spirituellement dans le domaine des dieux et s'intègrent au corps de certains d'entre eux, selon leurs natures réciproques. Recevoir ton père, c'est recevoir un dieu.

- Ainsi donc, balbutia Bada, mon vieux Caradin est un dieu ?

- Enfin, il en fait partie. Je suis surprise que personne ne te l'ait jamais dit jusqu'à ce jour !

- Et je peux l'invoquer tout à loisir ? insista le jeune homme qui n'en croyait pas ses oreilles.

- Tout à loisir !

- Mais c'est Matria que j'ai toujours invoquée.

- C'est bien aussi. Cependant psychologiquement, pour toi, Matria est certainement moins sensible à tes problèmes que ne peut l'être ton père. Laisse les chefs de sphères invoquer les grands dieux Majus et Matria pour les matières importantes. Pour le courant, sur un plan général, de Bionie à Scio, et jusqu'à tes chers défunts, tu trouveras toujours une oreille attentive qui t'exaucera sans aucun doute, à condition bien entendu que ta requête n'aille pas à l'encontre du Code ! Faute de quoi tes espérances se retourneraient contre toi.

- Mais pourquoi ne m'as-tu pas dit tout cela dès le premier jour ? s'indigna Bada.

- Parce qu'il y a un temps pour la peine et un temps pour l'espoir, lui répondit-elle. Un temps pour le silence et un temps pour la parole. Il fallait qu'il en fût ainsi...

Les deux déesses n'eurent pas l'opportunité d'apprécier si ces dernières paroles avaient ou non convaincu Bada, car un bruit de voix particulièrement haut perchées vint brutalement interrompre leur conversation. Tous trois se précipitèrent vers l'endroit d'où semblait venir l'esclandre, et là, ils virent Koupra pris à partie par cinq ou six harpies que leurs maris tentaient en vain de retenir.

Koupra restait coi sous l'avalanche mais, apercevant Sapiène et Virtus, il vit son autorité menacée et reprit immédiatement le contrôle de la situation.

- Taisez-vous, vieilles folles ! Dites-moi plutôt qui a eu cette idée géniale ?

Et du doigt il montrait un petit ruisselet qui serpentait au milieu des jardins potagers.

Les femmes voyant à leur tour les deux déesses, à l'écart mais néanmoins témoins oculaires de la scène, se calmèrent aussitôt, ce qui donna au chef de la deuxième sphère le sentiment que sa souveraineté en sortait renforcée. Le silence étant revenu, Virtus demanda à Koupra ce qui valait de sa part un tel emportement.

- Voyez vous-même, ô déesse, répondit-il. Croyez-vous que Matria apprécierait ? Est-il dans l'ordre des choses de détourner le cours naturel d'une rivière ?

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 07 Sep 2012 12:58

(suite...)

Puis, s'adressant aux hommes regroupés autour de lui, il réitéra sa question

- Je vous demande de me dire qui a eu cette idée !

- C'est nous, dit un homme de l'ancien clan de Koupra qui, désignant un de ses voisins, avança d'un pas.

- Vous dormirez ce soir dans les fosses du palais ! lui répondit Koupra soudainement plus calme, comme par enchantement.

- N'est-ce pas disproportionné ? intervint Sapiène. Car enfin de quoi s'agit-il ? D'un peu d'eau détournée...

- Personnellement, dit Virtus, je trouve que les moyens mis en œuvre pour l'arrosage des jardins relèvent du bon sens et de l'ingéniosité. Je félicite ces deux hommes pour leur esprit de logique et d'initiative.

- Mais voyons, interrogea Sapiène, quel raisonnement sous-jacent a pu motiver chez toi l'état de colère dans lequel je viens de te voir ?

- Selon le Code à l'élaboration duquel je participe, répondit brutalement Koupra, on ne peut aller contre l'ordre imposé par la Nature. Détourner un ruisseau aujourd'hui, c'est détourner un fleuve demain et c'est favoriser la révolte de la terre un jour ou l'autre par la survenance de toutes sortes de cataclysmes... naturels, bien sûr !

- Mais, insista Virtus, interdire l'irrigation c'est tourner le dos au progrès. Or, de même que les plantes ont la vertu de guérir certaines maladies, le progrès peut avoir la vertu de soulager l'humanité. Et c'est moi, Virtus, qui te le dis !

- Je m'en tiens à la décision première des dieux, martela Koupra en oubliant complètement qu'il s'adressait à deux déesses, à savoir que le progrès est un mythe lunaire plus à sa place là-haut qu'ici ! Qu'il n'est pas une vertu au sens moral du terme, et que seules des forces négatives peuvent s'en prévaloir pour justifier une action nécessairement malhonnête au regard de la Nature.

- Bravo ! Koupra, dirent d'une même voix Virtus et Sapiène, c'est exactement ce qu'il fallait répondre. Majus sera satisfait de tes paroles. Tu es digne de seconder Pardès et de diriger les Pagans. Nous t'avions provoqué pour le plaisir, mais nous te rendons justice !

- Et vous n'êtes pas les seules, dit fermement Koupra d'un ton féroce, en empoignant sans ménagement les deux fauteurs de troubles malgré eux. La justice y trouvera son compte ici aussi puisque, dès ce soir, ces deux-là coucheront au cachot pendant un temps indéterminé !

Bien entendu Virtus ne comprit rien à cette conclusion intempestive de Koupra, non plus que Sapiène d'ailleurs, jusqu'au moment où, cette dernière s'interrogeant sur le clin d’œil malicieux que lui lança cavalièrement Koupra, reconnut alors dans les deux ingénieurs de l'irrigation en puissance... ses deux agresseurs de naguère !

- Et ce n'est que justice ! Et ce n'est que justice ! continuait à jubiler Koupra, créant ainsi un précédent fâcheux pour un fier Sicambre du futur et... d'ailleurs ! (1)

*

Et puis, encore et toujours, le temps aveugle s'était écoulé, avec sa succession de mois, d'années et même de décennies. Koupra était mort. Bonio était mort. Le petit Natel, marié, avait deux enfants. Et la vie continuait à Akros qui était devenue la plus importante métropole d'une nation de plusieurs millions d'habitants.

Pardès, alors âgé de 62 ans gouvernait avec beaucoup de tact et de compétence. Les successeurs de Koupra et de Bonio lui vouaient une admiration sans bornes. Le Code, dès lors rédigé et respecté par tous, n'attendait plus, pour être approuvé et entrer officiellement en vigueur, que le retour de Majus qui tardait à venir.

Matria était inquiète, mais se gardait de le laisser paraître.

Ce fut par une belle après-midi d'été que la nouvelle éclata, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Brutalement Arès réapparut au beau milieu du vieux village qu'il avait quitté 48 ans plus tôt, c'est-à-dire après une absence trois fois plus longue que Matria ne l'avait escomptée.

Apercevant les nouvelles constructions tout autour du bassin, un peu décontenancé - bien qu'il eût pu se douter de l'évolution des choses en un demi-siècle ! - il se transporta immédiatement au palais, en usant de son pouvoir supraluminique au grand effroi de certains Pagans qui n'avaient encore jamais vu ce mode de locomotion en action.

Matria, avertie de son arrivée, le rejoignit séance tenante à la salle du Conseil, après en avoir réuni les membres sans délais.

- Je t'apporte ceci Matria, l’interpella publiquement le bouillant Arès en négligeant l'usage protocolaire le plus élémentaire.

Et le dieu exhibait dans sa main droite levée, afin que chacun la vit, la Pierre Noire de Majus, symbole de son autorité.

- Qu'est-ce à dire ? répondit froidement la déesse des déesses. Où est Majus ? Où sont les autres ?

- Nous avons été défaits ! Brôla, le dieu intergalactique, a eu raison de nos arguments d'abord et de nos forces ensuite. Majus, Scio, Ratio et Pugna ont été vidés de leur substance spirituelle et ne sont plus que des énergies enchaînées au non-être brôlien.

(1) Allusion à Clovis et au vase de Soissons !

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 08 Sep 2012 10:36

(suite...)

Mais voyant l'incompréhension qui se lisait sur le visage de chacun, il abrégea :

- Ce serait trop long à vous expliquer.

- Mais, et toi-même ? l'interrogea Matria avec hauteur.

- Moi, je n'ai dû mon salut qu'à une soumission tactique. Quoi qu'il en soit, Majus m'a remis sa Pierre qui légitime ma succession auprès de toi.

- Jamais ! tonna la déesse. Je gouvernerai seule !

- Ta fierté te perdra, sourit Arès.

- Et toi, ton arrogance sinon ta félonie ! Je ne crois pas à ta version des faits !

- Tu pourras t'en rendre compte par toi-même, poursuivit Arès. Les quatre énergies dépouillées m'ont été rendues pour que tu puisses juger à quoi tu t'exposerais si, d'aventure, ta folie te poussait à t'engager sur la même voie que Majus.

- Ainsi Majus est ici ? s'enquit Matria avec un frémissement qui trahit son inquiétude.

- Ce qu'il en reste ! persifla le dieu cruel.

- Mais tu le disais enchaîné au...non-être brôlien?

- Il l'est, et le restera encore pendant trois millénaires, au terme desquels les spirales paganes qui l'auront reconstitué pendant tout ce temps pourront alors s'exprimer, et il redeviendra un dieu agissant.

- Son énergie est donc intacte ?

- Son énergie, oui, mais enchaînée.

- Et Scio ? Ratio ? Pugna ?

- Il en est d'eux ce qu'il en est de Majus. Mais tu vas les voir, ils t'attendent dans le locus. Moi, je dois rester en Pagusie où, ainsi qu'en a décidé Majus, je régnerai jusqu'à sa restauration. Nous aviserons ensuite.

- Trois millénaires, dis-tu ? lui répondit Matria avec une pointe de menace dans la voix. C'est bon. Je vais en effet regagner le locus avec toute ma cour ; toi, reste en Pagusie si tu en as reçu l'instruction, mais fais en sorte que le Code qui a été élaboré soit respecté, faute de quoi je t'en rendrai personnellement responsable. Et ce qu'a subi Majus ne sera rien en comparaison de ce que je te ferai subir !

Puis, s'adressant à Hermès :

- Réunis mon Conseil restreint, Sapiène, Virtus et mes filles, et rejoins-moi chez Pardès sur le champ.

*

Pardès était alité quand Matria se présenta devant lui, avec sa cour.

- Ce n'est rien, dit-il à la puissante déesse qui s'inquiétait de son état. Ce n'est rien, un peu de fatigue, sans doute.

Ce n'était rien, mais quand Matria lui eut raconté ce qu'il en était devenu de Majus et des autres dieux, la pâleur naturelle de son visage s'accentua davantage encore.

- Il faut reconstituer Majus au plus vite, dit-il d'une voix essoufflée. Et pour ce faire, peut-être qu'on pourrait procéder au sacrifice de quelques élites afin que des spirales de qualité viennent le fortifier sans tarder.

- Cela ne fera pas écouler le temps plus rapidement, lui répondit Matria. Ne crains rien, nous prendrons les spirales de tes élites au fur et à mesure qu'elles se présenteront, sans avoir à en activer leur venue. De même que, lorsque ton dernier souffle viendra mettre un terme à ta vie humaine, ta spirale aura la meilleure place en lui. Je peux te l'assurer, Pardès, tu revivras intensément en mon cher Majus. Mais ton heure n'est pas encore arrivée ! Quant à nous, poursuivit-elle en changeant de sujet, nous allons te quitter, nous devons regagner le locus où Majus et les autres dieux nous attendent. Ils ont besoin de nous.

Quand il entendit ces mots, une pâleur cadavérique durcit soudainement les traits de Pardès, comme s'ils avaient été taillés dans un bloc de marbre blanc.

- Vous partez ? dit-il d'une voix de plus en plus faible.

Il saisit la main de Sapiène qui était à sa portée.

- Vous partez ? Alors je crois bien que je vais partir aussi... Mon temps est fini... Majus m'attend... moi aussi...

- Je veux que tu vives Pagan ! ordonna Sapiène, en lui pressant la main avec douceur comme pour faire excuser son ton de commandement.

- Pardonne mon audace, ô déesse, mais cette fois-ci je ne t'obéirai pas !

Et le chef de la première sphère tourna la tête sur le côté, pour ne pas entendre la supplique qu'il devinait sur les lèvres de Virtus, puis il expira dans un soupir.

- A tout de suite cher Pardès, murmura Matria tandis qu'en l'espace d'un éclair, elle disparaissait avec tout son aréopage, ne laissant dans la pénombre de la pièce qu'une dépouille mortelle désormais dépourvue de tout intérêt pour les dieux.
*

On inhuma le corps de Pardès au pied d'un séquoia, comme le voulait l'usage pour les chefs d'importance.

Une légende courut immédiatement selon laquelle lorsque l'arbre mourrait, c'est-à-dire dans 3000 ans, Pardès serait de retour mû par la force énergétique de Majus en personne. Aussi, en sa mémoire, l'immense majorité des Pagans décida-t-elle que son nom fût donné à leur communauté : La Pardésie, et qu'ils devinssent des Pardésiens,- l'ancien nom de Pagusie étant conservé pour désigner la planète, et celui de Pagan devenant synonyme d' homme -.

Enfin, sur une pierre gravée indiquant au passant qu'ici gisait le plus grand des Pardésiens, on peut lire encore de nos jours un des derniers poèmes du chef bien-aimé :



Quand l'aimable Sapiène
Et la douce Virtus
Quittèrent le locus
Pour ma terre lointaine.

Elles firent un geste
Et dans notre ciel noir
On vit jaillir l'espoir.

...Puis l'homme fit le reste.

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 09 Sep 2012 11:26

(suite...)

Chapitre 14

Les tahiens


Lorsque Natel prit la succession de Pardès à la tête de la première sphère, il entra de suite en conflit avec le dieu Arès qui n'entendait pas que cette prérogative lui échappât, notamment celle qui avait trait à la politique du pays.

La ferme prise de position de Natel lui valut l'hostilité définitive du dieu de la guerre qui s'allia avec Siffer, fils de Catir et successeur de Koupra. Natel, soutenu par l'ensemble de la troisième sphère à la tête de laquelle se trouvait Bada, ainsi que par le matriarcat, eut beau invoquer Hermès, le demi-frère d'Arès, rien n'y fit et la dissension trouva un dramatique dénouement quand, un certain matin, on découvrit les corps égorgés des deux chefs Pagans baignant dans leur sang. Puis, afin d'accomplir ses desseins, Arès fit nommer deux hommes de paille pour remplacer les malheureux...

Bada avait rejoint son vieux Caradin qui lui avait gardé une petite place au sein d'une nouvelle déesse accueillante, Opsine, la future déesse de l'abondance. Quant à Natel, il avait accompli sa mission comme il avait vécu depuis son plus jeune âge, c'est-à-dire depuis qu'il avait pris conscience, en l'écrivant, qu'on ne se fout pas des devoirs à accomplir, on se fout des difficultés, formule qui avait tant fait rire Hermès, et que Scio, à qui elle était destinée, ne devait jamais connaître !

Le simulacre d'enquête que diligenta Arès en la confiant aux bons soins de son allié, Siffer, conclut à un crime politique. Et tout aussitôt le dieu belliqueux accusa le pays limitrophe qu'il soupçonnait de nourrir des intentions hostiles à l'égard de la Pardésie. Un tel crime ne pouvant rester impuni, Arès se jugeant offensé envahit son voisin et l'annexa. Ce fut le début d'une résistance acharnée de la part de ses habitants d'un naturel pourtant pacifique, et d'une guerre larvée de plusieurs décennies, avec son cortège de morts et de grands malheurs.

Et puis ce fut surtout la première rupture du Code rédigé naguère avec l'aide de Matria, pour le bonheur des Pagans. Hélas ! il y en eut beaucoup d'autres...

*

Dans le locus, sous l'égide de Matria, de son fidèle Hermès et des déesses, Majus se reconstituait au mieux, selon le rythme que son ennemi triomphant avait fixé à trois millénaires. Il en allait de même pour Scio, Ratio ainsi que Pugna.

Depuis qu'il avait reçu Pardès en lui, le dieu des dieux se redynamisait à vue d’œil. Mais le supplice du non-être brôlien était impitoyable ; ce tourment était à l'intelligence ce qu'un trou noir est à la matière, c'est-à-dire qu'elle était là, certes, mais qu'elle n'irradiait plus, victime de sa propre gravité. Et cette force de gravité décidée par le dieu Brôla était variable selon la peine qu'il entendait infliger. Majus réalisait tout ce que l'on disait autour de lui, l'analysait avec son intelligence entravée, mais il ne pouvait absolument plus réagir. Et le supplice se trouvait être précisément dans l'impuissance à l'action !

Quand le locus fut informé du comportement d'Arès par les derniers arrivés, Bada et Natel, les deux chefs assassinés, la colère de Matria fut sans bornes. Celle de Majus, rentrée comme il se doit, faisait peine à voir, et il fallut toute la force de persuasion de Sapiène pour dissuader Matria de se rendre en Pardésie.

- Non, puissante déesse, Hermès est allé dans le futur pour s'assurer de la bonne restauration de Majus, et ce qu'il a vu lui a inspiré un plan d'une rare sévérité afin de punir définitivement Arès pour son attitude présente. Entends-tu, définitivement. Ainsi, ce que nous révélera Majus lorsque la parole lui sera rendue, a d'ores et déjà trouvé son châtiment !

- Arès n'est pas le seul pour qui je rêve d'une peine exemplaire, gronda Matria. Que me proposes-tu pour son complice ?

- Siffer ? interrogea Sapiène, surprise que Matria put prêter une telle attention à un Pagan.

- Non ! Vindici ! éructa da déesse des déesses. Quand je vois que ce fourbe et ce fou se sont alliés, j'enrage !

Du locus, Sapiène vit en effet, elle aussi, ce qui se passait sur la Pagusie...

Pour la bonne compréhension du récit, il faut savoir que le temps qui s'écoule dans le locus n'est pas le même que celui qui s'écoule sur terre. Durant cette courte période au cours de laquelle nous avons évoqué le supplice de Majus, et enregistré les arrivées successives de Pardès, Natel et Bada, soit quelques mois à l'horloge des dieux, des siècles se sont écoulés sur la planète des Pagans. Douze, pour être précis, c'est-à-dire le temps nécessaire pour que Vindici, alias Mosel, revînt de son long exil dans la mort.

...C'est ainsi que, du locus, Sapiène vit Arès et Vindici en grande conversation. Vindici exposait son plan visant à se venger des dieux, de Majus en particulier, en sabotant son oeuvre, tandis qu'Arès, jadis son ennemi juré, lui accordait son appui en contrepartie, bien entendu, de son aide réciproque en vue de la domination de la Pagusie tout entière.

- Ne crains-tu pas le retour de Majus à l'issue des deux millénaires qui restent à courir ? lui demanda Vindici.

- Non, car dans deux millénaires Majus ne sera plus ce qu'il était. Sa constitution interne ayant changé, ses objectifs ne seront plus les mêmes et je saurai bien lui faire valoir l'excellence des miens. Mais d'ici là, il faut que la Pagusie me soit soumise...

- Nous soit soumise ! l'interrompit brutalement Vindici.

- Evidemment puisque nous sommes associés, trancha Arès. Mais voyons, quel est ton plan d'action.

Et Vindici exposa ce qu'il avait envisagé, dans le droit fil de sa réalisation précédente, à l'époque où il se faisait appeler Mosel.

*

Un jour, un homme se présenta aux portes d'Akros. Bien que n'ayant pour tout vêtement qu'un manteau de pluie roulé sur les épaules, on devinait par mille détails que cet homme était une espèce de colporteur. En dépit de son apparence misérable, de ses sandales qui criaient misère en menaçant de rendre la semelle et de son habit couvert de poussière, trahissant le long chemin que l'homme avait dû faire à pied pour en arriver là, il inspirait une certaine confiance. Et c'est sans doute cette bonne mine qui lui avait valu de ne pas être refoulé par les gardes de la cité.

L'homme, un dénommé Bauli, se dirigea vers de la centre de la ville. Parvenu près du bassin plus que millénaire qui ne contenait plus d'eau depuis belle lurette, mais qui était conservé comme antiquité, il saisit le tabouret qu'un patron d'estaminet voisin voulut bien lui prêter, monta dessus et se mit à haranguer la foule qui était nombreuse en cet endroit.

( à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 10 Sep 2012 11:14

(suite...)
- Pagans, la fin des temps est proche ! Il faut que vous vous repentiez de vos fautes. Celui qui est venu vous racheter du péché originel, notre seigneur Tahut, écartelé par les infidèles est ressuscité des morts trois jours plus tard ainsi qu'il l'avait annoncé de son vivant. Comme il l'avait également annoncé, les signes de son avènement imminent sont déjà visibles par tous, et vous allez connaître l'abomination de la désolation, la plus grande tribulation telle qu'il n'y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour ! Convertissez-vous vite, Pardésiens, venez vous faire baptiser au nom du seigneur Tahut, de son père Davou et du saint Esprit. J'ai reçu la capacité de vous baptiser, car j'ai reçu la mission de vous convaincre. Moi, Bauli, je vous le dis, tous les autres dieux dont on vous a parlé sont de faux dieux ! On vous a trompés pour vous asservir de votre vivant et vous priver, après votre mort, de la félicité éternelle que promet Tahut à ceux qui croient en lui. On vous a menti ! Mais il est temps de vous ressaisir; hier encore j'étais comme vous, incroyant dans le vrai Dieu quand, me rendant dans une ville lointaine pour aller massacrer des tahiens, j'ai entendu une voix : "Bauli, Bauli, pourquoi me persécutes-tu?" "Qui parle, demandai-je", "Je suis Tahut que tu persécutes". J'ai vu Tahut et j'en suis resté aveugle pendant trois jours. Mais vous, avez-vous vu vos dieux ? Et pouvez-vous en témoigner comme je témoigne ici et aujourd'hui de celui que je représente ?

Les Pardésiens, muets d'étonnement, de stupeur parfois, écoutaient, fascinés par cet orateur peu commun qui disait des choses inimaginables ! Jadis on leur avait parlé des dieux anciens : Majus, Scio, Ratio, etc. et même de déesses... mais c'est vrai qu'on ne les avait jamais vus. On disait bien qu'à la tête du pays ce n'était pas Julian, un Pardésien comme eux, qui gouvernait, mais un dieu ! Seulement on ne le voyait jamais. Et là, cet homme disait avoir vu le vrai Dieu, et que celui-ci lui aurait annoncé la fin prochaine du monde ? Cela méritait qu'on écoutât.

Et les gens posaient des questions, et Bauli répondait toujours en donnant satisfaction à chacun. Bauli était un orateur de talent. Mais Bauli était un mystificateur, car si un des grands ancêtres avait eu la faculté de pénétrer au tréfonds du prédicateur, il aurait sans aucun doute reconnu Mosel sous le misérable déguisement de Bauli. Mais les grands ancêtres n'étaient plus, et leur souvenir se perdait dans la nuit de l'oubli...

Oui, Mosel. Mosel, alias Vindici, qui n'avait pas perdu son temps après son dernier entretien avec Arès, entretien au cours duquel il avait dévoilé ses sombres intentions. D'abord, il voulait délivrer son fils Progus du pouvoir de Majus. En effet, il fallait profiter de l'impuissance du dieu des dieux qui, par la seule force de sa volonté, maintenait Progus en soumission autour de la lune, à tourner, tourner à tout jamais. Ensuite, grâce au concept ‘Tahut’, il se proposait de déconsidérer définitivement les dieux du locus, y compris Arès lui-même, qui, sous l'apparence d'un Pagan, devrait se contenter de devenir le chef suprême des Pardésiens, après avoir destitué cet incapable de Julian, et avant de devenir le maître de la Pagusie tout entière. La planète étant sous leur contrôle, à la fin du troisième millénaire les dieux pouvaient toujours revenir, ils seraient bien reçus !

Ainsi la sinistre trinité avait-elle décidé de dominer le monde : Vindici par l'esprit, Progus par l'intérêt et Arès par les armes.

Arès avait accepté ce projet avec enthousiasme, sous réserve - qu'il se garda bien de révéler - de restaurer sa déité plus tôt que plus tard.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres !

L'enseignement du célèbre orateur se répandit très rapidement à Akros, et la foule revint plus nombreuse à chacune de ses réunions publiques. Ce que prétendait le dénommé Bauli ne manqua d'être rapporté à Julian, chef encore officiel bien que contesté de la première sphère. Celui-ci convoqua Bauli.

Julian était conscient du peu d'envergure de son image à la tête de la Pardésie; chaque jour le bouillant Arès lui rognait les ailes un peu plus, et l'aigle qu'avait été jadis son immense prédécesseur n'était plus, en sa personne, qu'un moineau déplumé ! Il avait percé l'intention dominatrice de son dieu de tutelle et souffrait de ne pouvoir lui opposer que la force de son esprit, en restant fidèle aux principes du Code qu'Arès et les siens battaient en brèche en toute impunité. Mais Arès était un dieu, alors que Julian n'était qu'un Pagan.

Bien entendu il ignorait que Bauli fût un dieu banni du locus, et qu'il avait partie liée avec Arès. Aussi pensait-il s'en faire un partenaire.

Persuadé qu'Arès ne tolérerait jamais que l'on pratiquât un culte à un faux dieu, il se disait :

- Cet orateur de talent soulève les foules avec des idées, fausses il est vrai, mais certainement moins nocives pour le peuple que les guerres où nous entraîne Arès. Si tous les Pardésiens le suivent en tant qu'autorité morale tandis que je représente, à ses côtés, l'autorité légitime, nous pouvons chasser ce dieu de malheur, et délivrer du même coup les peuples voisins de leur joug. Au préalable, il était nécessaire que Julian, sans rien dévoiler de ses intentions, vît et entendît Bauli.

- J'ai appris, lui dit Julian, que les propos que vous tenez sur les places publiques d'Akros plaisent au peuple qui vous reçoit comme un prophète envoyé des dieux.

- ...envoyé de Dieu, rectifia Bauli en appuyant sur le caractère unique de son Dieu.

- Si vous voulez, concéda Julian. Je ne connais pas la religion que vous professez, toutefois le peu qu'on m'en a dit m'a intrigué, d'où votre présence ici, pour mon information.

- J'essayerai de satisfaire votre curiosité, s'empressa de lui répondre le bon apôtre.

- Voyons, on m'a assuré que vous demandez aux gens de se repentir de leurs fautes. Qu'entendez-vous par là ?

- Toute pensée, toute parole, toute action qui va contre l'enseignement du seigneur Tahut et de son père Davou, est une offense, un péché dont il faut se repentir.

- Et quel est cet enseignement ?

- Tu aimeras et serviras ton Dieu, tu honoreras tes parents et respecteras autrui dans sa personne et dans ses biens.

- Ce qui veut dire, plus précisément ?

- Ce qui veut dire qu'on ne doit pas tuer son prochain, le voler, prendre sa femme, l'envier ni témoigner contre lui.

- Mais cet enseignement n'est pas une nouveauté, il existe depuis que l'homme existe, et pour punir celui qui ne s'y conforme pas, la société a institué des tribunaux.

- Le tribunal de Dieu est plus terrible !

- Mais plus aléatoire peut-être, insinua Julian. S'il n'y avait que le tribunal de ce dieu qui fût à craindre, bien des mécréants s'en donneraient à cœur joie. L'exclusivité d'un tel tribunal me semble être un danger pour la société plus qu'une garantie.

- Si le peuple sait que les coupables sont voués à l'enfer après leur mort, il se tiendra tranquille !

- A condition qu'il y croie !

- On peut l'en persuader, pour son bien, et par la force si nécessaire !

- Mais on m'avait parlé d'un dieu d'amour ?

- Il l'est pour ceux qui l'aiment.

- On ne peut aimer que ce que l'on connaît.

- Je suis ici pour cela...

Cet échange verbal fut si vif que Julian dut calmer la cadence de ses observations.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 11 Sep 2012 12:11

(suite...)

- On m'a parlé aussi d'un péché originel, dit-il après un lourd silence ; de quoi est-il question ?

- De la faute de nos premiers parents qui vaut à l'homme de se traîner dans cette vallée de larmes...

- Ainsi le dieu d'amour aurait reporté sur les fils la faute de leur père ?

- C'est la faute de l'espèce que Dieu a puni.

- Puisqu'il en est le créateur m'a-t-on dit, ne pouvait-il pas s'en prendre à lui-même ?

- Anathème ! gronda Bauli.

- Pardonnez-moi, j'essaye de comprendre, s'excusa Julian. Mais éclairez-moi, quel autre enseignement pourrait faire croire que ce dieu est tout amour ?

- Il ne veut que le bonheur de l'homme, et pour cela il lui commande d'aimer son prochain comme lui-même. Si tout le monde s'aime, les guerres deviennent impossibles et les hommes sont heureux !

- C'est beau mais... utopique, hélas ! L'homme sera toujours un ennemi pour l'homme...

- Dieu commande aussi d'aimer son ennemi !

- Folie !

- Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, Dieu commande de lui tendre la joue gauche !

- Stupidité ! Que faites-vous de la dignité humaine ?

- Dieu est tout amour pour les pauvres, les humbles, les malheureux. Il exhorte les riches à donner ce qu'ils ont à ceux qui n'ont rien.

- Pris au pied de la lettre, ce ne serait jamais qu'un transfert, railla Julian avant de se ressaisir aussitôt. Ca ne fait rien, ceci est une étrange morale si celui qui s'est donné du mal pour avoir quelques biens doit les partager avec celui qui n'a rien fait !

- ...ou rien pu faire ! scanda le prophète. Il faut combattre l'inégalité des chances entre les hommes.

- Raboter le hasard, ne put s'empêcher d'ironiser Julian.

- Raboter l'injustice, reprit Bauli d'une voix sèche.

- Comme il vous plaira, consentit son interlocuteur.

Puis changeant de sujet, Julian s'engagea sur une autre voie mais, d'ores et déjà, il savait que son rêve d'association avec Bauli était compromis. On ne saurait transiger à n'importe quel prix !

- J'ai relevé dans vos interdits que vous réprouviez l'envie. Pour moi l'envie peut être un excellent stimulant ; elle force à se dépasser pour atteindre un objectif que d'autres ont atteint. Où est le mal ?

- L'envie est une porte ouverte sur le crime !

- Sans doute...mais l'amour aussi, parfois. Faut-il condamner l'amour ?

- Vous blasphémez !

- Je cherche à comprendre ce qui séduit le peuple dans votre enseignement, mais ma bonne volonté se heurte à de curieuses contradictions. Si je vous ai bien suivi, je remarque que votre dieu d'amour repose exclusivement sur la notion de péché. Que son existence même ne se justifie que par le péché qu'il a permis et qu'il condamne.

- Lui reprocheriez-vous d'avoir créé l'homme libre ?

- Libre de tomber! Que ne lui a-t-il donné des ailes ? Et s'il tombe, il sera éternellement puni après sa mort, dites-vous ! Mais ce disant, vous faites de la mort l'événement majeur de la vie humaine, ce qui est un non-sens ! Votre prosélytisme est voué à l'échec, car il suffit de banaliser la mort pour que vous perdiez votre fonds de commerce ! Et banaliser la mort, les dieux qui nous ont accompagnés jadis ont su le faire. Hélas! leur enseignement s'est perdu...

- Parce qu'il était mensonger.

- Le temps le dira...Mais, croyez-moi, celui qui restaurera cette idée fera plus pour l'humanité que tous les prophètes réunis.

- Vous plaisantez sur la vie et la mort, mais la vie et la mort de l'homme n'appartiennent qu'à Dieu ! Vous êtes un maudit ! s'exalta Bauli en martelant ses mots à coups de poing sur la table.

- Finalement, conclut Julian, je pensais qu'il était possible de nous entendre et je vois qu'il n'en est rien. Votre enseignement est une utopie sous-humanisante. En voulant un dieu qui soit au ciel, vous créez un monde divin supérieur à la terre qui s'en trouve désacralisée pour n'être plus qu'une vallée de larmes... L'ancienne conception des dieux pagans est de beaucoup plus saine : les dieux occupent le locus qui, bien qu'extérieur à la terre, est la substance fondamentale de cette dernière ; tandis que les dieux, n'étant que le prolongement naturel des hommes, ils sont accessibles à tous. Votre enseignement est néfaste, et les propos que vous tenez me semblent infiniment plus dangereux que les armes de ce fou d'Arès.

Julian se leva pour marquer la fin de l'entretien.

- Je souhaite que vous quittiez Akros dès ce soir, et la Pardésie sous huitaine, faute de quoi je me verrai contraint de vous faire jeter en prison.

Julian ! tonna Bauli, tu m'as insulté, tu viens d'insulter Arès qui s'est converti à la nouvelle religion...

- Quoi ? s'écria Julian abasourdi par cette incroyable nouvelle.

- C'est ainsi. Il a fait passer l'intérêt du peuple avant sa propre personne. Je lui rapporterai tes paroles, et puis t'assurer que ce soir c'est toi qui seras parti !

Le soir même, en effet, Julian tombait sous les coups d'Arès dont les troupes, pendant ce temps, exterminaient tous les habitants d'Akros qui avaient affiché leur fidélité au chef déchu. Ceci au nom du nouveau dieu d'amour !

...et ce fut le début de massacres qui se répétèrent durant des siècles et des siècles.

( à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 12 Sep 2012 11:35

(suite...)

Chapitre 15

La "chose"


Pendant que la Pagusie sombrait dans l'incohérence la plus totale sous les pressions spirituelle de Vindici, matérialiste de Progus et belliqueuse d'Arès, les dieux du locus reprenaient des forces en se dégageant chaque jour un peu plus de l'emprise implacable de l'impitoyable Brôla.

Les trois millénaires à l'échelle terrestre, gangue qui neutralisait le dieu des dieux et ses fidèles, étaient sur le point de s'achever. Ils n'avaient duré qu'un peu plus de deux ans à l'heure du locus, et un jour seulement à l'heure brôlienne. Mais, pour Majus qui les avait exactement comptés, c'était bien 25 mois d'attente qui lui avait parus 30 siècles !

Heureusement tout a une fin, et c'est ainsi qu'un beau matin, Scio, en tête, sortit de sa léthargie. Sa première prestation fut une explosion de colère qui ébranla toutes les énergies du locus. En effet secondaire de ce tumulte, Majus, puis Ratio et enfin Pugna reprirent leurs esprits et joignirent leurs voix au concert céleste le plus étrange qu'on eût jamais entendu !

Rayonnantes, Matria et Sapiène avaient retrouvé leur équilibre psychique en la personne de Majus et de Scio qui ne décoléraient pas, ce qui ne faisait qu'attiser la fureur des trois autres. Matria laissa s'exprimer cette fougueuse mêlée où perçaient les mots de traîtrise, félonie, perfidie fourberie, et où revenait souvent le nom d'Arès.

Quand le silence fut sur le point de reprendre les droits qui sont les siens dans les grands espaces intergalactiques, Matria s'adressa à Majus :

- Mon cher seigneur, je te rends le pouvoir que tu m'as confié en Pagusie, mais je ne puis te restituer la Pierre Noire qui légitime celui que tu as transmis à Arès, et qu'il voulait partager avec moi.

- Ce fourbe nous a trahis ! tonna Majus. Il avait partie liée avec Brôla et c'est lui qui, abusant de la confiance que lui vouait Pugna, m'entraîna dans cette aventure où je me suis fourvoyé ! Brôla qui nous attendait de pied ferme, nous défit en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En récompense de sa trahison ce félon s'est vu donner un titre glorieux et l'assurance de trouver, quand il le voudra, un refuge doré dans la sphère brôlienne ! C'est ainsi qu'à son gré, il peut nous narguer en toute impunité.

- C'est bien le problème ! répondit Matria. Mais qu'aujourd'hui la joie de nos retrouvailles ne soit pas entachée d'ondes négatives, poursuivit-elle, désireuse de changer de conversation.

- Cependant, puissante déesse, intervint Scio impatient de combler ses lacunes, bien que nous soyons habités par les quelques éminents personnages qui nous ont restaurés, peut être qu'il serait bon pour tout le monde de faire le point de la situation actuelle.

- Eh bien, vous le savez sans doute, Vindici secondé par Progus, son fils, a fait alliance avec Arès afin de soumettre la Pagusie à leurs fantasmes. Ils ont détruit notre œuvre en instaurant d'autres valeurs sur une base spirituelle des plus fantaisistes, mais qui, hélas, perdure !

- Ainsi Arès a pu composer avec ce dément de Progus ?

- Certainement ! La folie de ce détraqué sert à merveille ses desseins. Jadis avec les Pagans nous avons fait un voyage dans le futur, vous avez dû l'apprendre, or, ce que nous avons vu à l'époque s'avère être exactement ce qu'il en est actuellement. Les Pagans, éblouis par les projets mirobolants de Progus, ont fait fi des mesures que nous avions prises. Et cela, nous ne l'avions pas prévu !

- Et ces imposteurs continuent à sévir sur la planète ? gronda Majus.

- Oh ! ils se contentent de quelques incursions immatérielles à des fins religieuses pour l'un, scandaleuses pour l'autre et enfin guerrières pour qui tu sais.

- Mais alors, puissante déesse, intervint alors Ratio, qu'est devenue notre Pagusie ? Akros ?

- Akros n'est plus que ruines ! Quant à la Pagusie, un peu partout dans le monde des combats fratricides la détruisent ! Jadis Vindici avait inventé Davou, ça ne lui a pas suffi ! De retour d'exil, il a créé un nouveau dogme reposant sur le fils de Davou, Tahut. Et ce nouveau dogme a envahi une grande partie de la planète.

- Et l'autre partie ? s'impatienta Scio.

- L'autre partie est acquise à des variantes qui trouvent leurs racines dans la première version daviste, et, bien entendu, Arès profite de cette situation conflictuelle pour satisfaire ses appétits délirants...

- Et Progus ? demanda Majus tremblant de colère.

- Progus poursuit ses rêves fous de progrès, et il s'ensuit ce qui s'est ensuivi lors de sa légendaire première tentative. La machine a suppléé l'homme, non seulement pour les tâches pénibles, mais pour tout ce qui présente un caractère répétitif. Et plus les Pagans découvrent, plus ils inventent et plus la machine intervient dans leur vie. En conséquence, ils travaillent moins, ont plus de loisirs, vivent plus vieux, mais ce que les machines font n'étant plus fait par l'homme, le chômage sévit comme vous le pensez ! Et plus le temps passe et moins les Pagans ont les moyens de leur temps libre ! Les valeureux esclaves de jadis ne sont plus que de chétifs avortons, avatars d'une politique du progrès à tous crins. La misère gagne ! Demain la planète sera complètement paralysée ; paralysée mais vivante et plus féconde que jamais. La fécondité : la dernière vertu populaire que les principes tahiens refusent de juguler !

- Et la recherche fondamentale qui portait tous mes espoirs, où en est-elle ? s'enquit Scio à son tour.

- Progus lui a donné des ordinateurs, des scanners, des lasers. L'atome est disséqué, la cellule est disséquée, la vie elle-même est disséquée avant la naissance, disséquée aujourd'hui et programmée demain. C'est ainsi que toute la Pagusie est sous la domination spirituelle intégrale de Vindici, de Progus et d'Arès. Le poison qu'ils ont distillé s'est fixé dans les gènes de l'humanité toute entière, et la pourrit.

- Alors je ne vois plus qu'une solution pour en finir avec ce désastre, dit Majus, il faut anéantir cette humanité gangrenée. Je suis même surpris qu'Arès n'ait pas profité de la situation pour satisfaire ses appétits, en mettant en œuvre une bonne guerre mondiale ! Cela aurait pu être salutaire, une bonne guerre planétaire !

- Oh ! Il ne s'est pas gêné ! Mais celles qu'il a provoquées n'ont jamais tué que quelques millions d'individus sur plusieurs milliards procréant toujours et encore. Qui plus est, elles ont eu pour conséquence de nouvelles découvertes plus pernicieuses que les précédentes ! Les obus ont donné naissance aux fusées, les fusées aux satellites espions et les satellites aux navettes spatiales. Et maintenant, les Pagans, sous la férule de Progus, envisagent de contaminer d'autres planètes de la galaxie !

- Quelques épidémies de type cancéreux, peut-être...hasarda Ratio.

- Les épidémies ? ricana Matria, c'est Arès qui les propage, Progus qui les combat, et Vindici qui en tire parti ! Arès avec ses guerres, Progus avec ses microscopes et Vindici avec sa punition divine ! Bref, le trio s'amuse...

- Quelles que soient leurs protections, tonna Majus, je les vaincrai ! Je ne sais pas encore comment cela se fera, mais je les vaincrai ! Je dois les vaincre !

- Hélas ! tu ne peux rien contre eux. Depuis deux millénaires ils ne sont plus qu'énergie et n'ont de contact avec les Pagans que par l'intermédiaire de leur psychisme. Que peux-tu contre cela ? Rien, tu le sais !

- Il faudrait provoquer leur matérialisation ne serait-ce qu'une minute, hasarda Sapiène.

- Ils s'en garderont bien ; d'autant qu'ils savent que Majus est revenu. A cette heure, ils le narguent, c'est certain. Je le sens ! Et cela est d'autant plus intolérable que je ne vois aucune solution possible.

Hermès esquissa un sourire qui n'échappa pas à Matria. Elle lui demanda de s'en expliquer, et c'est ainsi que devant ses pairs et leur chef retrouvé Hermès dévoila le projet qu'il mûrissait depuis son dernier voyage dans le futur. Mais ce projet ne fit pas l'unanimité, tant s'en faut et après une discussion houleuse, Hermès fut sommé de n'y plus penser ! Hermès promit...

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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 13 Sep 2012 15:26

(suite...)


*

La civilisation pagane allait franchir le cap de l'an 2000 pt. Pt signifiant "postérieur à Tahut", de même que at signifiant "antérieur à Tahut", on juge de l'impact qu'avait eu la mystification de Vindici puisque les Pagans étaient allés jusqu'à instaurer une nouvelle chronologie à partir de la naissance présumée de Tahut !

A cette époque le marasme économique était mondial, les peuples sombraient dans le chaos tandis que la machine industrielle produisait pour produire ce que chacun pouvait acheter avec une curieuse monnaie appelée 'crédit'. La masse monétaire de chaque pays n'était plus représentative de ses avoirs mais de ses dettes ce qui, financièrement, selon les experts, garantissait un certain équilibre puisque la mesure était généralisée. Ainsi, à l'image des valeurs humaines, l'or n'était même pas devenu du plomb, mais de l'anti-or ! Jadis, les anciens Pagans avaient été horrifiés lorsque, à l'occasion de leur voyage dans le futur, Matria leur avait montré que la valeur de l'homme n'était plus fonction de ce qu'il était, mais de ce qu'il avait. Aujourd'hui, qu'auraient-ils dit s'ils avaient pu constater que cette valeur n'était même plus fonction de ce que l'homme avait mais de ce qu'il devait !

Le progrès ayant entraîné la planète dans l'ère nucléaire, toute l'industrie était animée par cette énergie. La fusion nucléaire, source d'énergie inépuisable et sans résidus, s'étant avérée utopique à défaut de produire moins d'énergie qu'il n'en fallait au réacteur pour fonctionner, c'était donc toujours l'ancien système de fission qui perdurait, envahissant la Pagusie tout entière de déchets radioactifs. Outre quelques accidents de centrales nucléaires, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre et les pluies propageaient la radioactivité qui polluait toutes les formes de vie végétale, animale et humaine en voie de mutation...

Ce fut alors qu'un coup de tonnerre ébranla l'humanité et la sortit de sa torpeur. A l'occasion de fouilles sur les bords de la MMT (Mer du Milieu des Terres) riches en uranium, une équipe d'ouvriers mit au jour des documents qui, rédigés en une langue inconnue, semblaient dater de fort longtemps. Des archéologues, puis des spécialistes des langues anciennes appelés à la rescousse, reconnurent cette écriture pour être du pardésien, langue morte depuis plus de 2500 ans. Ces spécialistes se mirent à l’œuvre et, dans les mois qui suivirent, le fruit de leurs travaux fit la une des journaux du monde entier : les Pagans avaient voyagé dans le temps, et connaissaient, pour l'avoir 'vue', la situation mondiale actuelle. Cela figurait dans les écrits qu'on avait retrouvés !

L'essentiel de leurs rapports avec les dieux était révélé, ainsi que le Code rédigé par Pardès lui-même.

Pendant une semaine on crut à un canular mais, en suivant à la lettre les instructions qui figuraient dans ces documents, sous l’œil des caméras de télévision de tous les pays, on découvrit, au cœur d'une région en friche et désertique depuis des siècles, le mont Akros dont il était fait mention ainsi que les ruines du palais des dieux. C'était un scoop de première importance puisque aucune carte, aucun livre, aucun indice ne permettaient d'imaginer ce mont et ce palais ! Puis l'émotion fut à son comble quand, après de longues et difficiles recherches, le séquoia de Pardès, vieux de 3000 ans fut découvert ainsi que la pierre gravée qui attestait que l'ancêtre de la Pardésie reposait bien en ce lieu.

La légende qui courait à l'époque refit surface. Cette légende affirmait que lorsque le vieil arbre mourrait, Pardès, mû par la force énergétique du dieu des dieux, reviendrait sur la planète poursuivre son œuvre. Le séquoia fut placé sous haute surveillance et, quand les scientifiques chargés de le suivre constatèrent que le processus de déclin avait commencé, les Pagans de l'an 2000 pt furent-ils partagés entre deux sentiments, l'un de tristesse et l'autre d'espoir : la perte d'un arbre aussi prestigieux, et le retour des dieux qui marquerait, du moins l'espéraient-ils, la fin de tous leurs maux.

L'inéluctable se produisit quand, un certain printemps de l'an 2002 pt, l'arbre ne reverdit plus. Les plus hautes sommités scientifiques du monde entier qui l'assistaient, eurent beau lui prodiguer tous leurs soins, rien n'y fit, le séquoia de Pardès était bel et bien mort. Le retour des dieux était donc imminent !

Les trois dieux félons qui suivaient avec intérêt les nouvelles découvertes archéologiques des Pagans, étaient sur le qui-vive. Cette révélation survenant au moment précis où les dieux arrivaient à la fin de leur léthargie, ne pouvait pas relever du hasard seul ; il fallait que quelqu'un ou quelque chose fût intervenu ! Leur contrariété n'était pas due au fait que le retour des dieux était proche, mais qu'il fût rendu public sans qu'ils ne pussent deviner l'origine de cette information.

- Il y a quelque diablerie là-dessous, pensait Vindici qui, à force de l'avoir prêché, finissait par croire au fruit de ses élucubrations.

Se gardant bien de se matérialiser, puisque pendant ce temps tout accident s'avérait possible comme à tout autre mortel, les trois dieux parcouraient la planète, en tous sens, à la vitesse supraluminique afin d'être prêts à toute manifestation de Majus. Leur circuit incessant constituait un véritable champ de force qui interdisait l'intrusion de quiconque sur la Pagusie sans qu'ils n'en fussent avertis.

C'est au cours d'un furtif sondage du côté d'Akros où régnait désormais une intense activité, qu'Arès détecta la présence d'un dieu dans le secteur. Ainsi ils étaient déjà là ! Leurs mesures de protection n'avaient donc servi à rien !

S'approchant, il découvrit Hermès qui, bien en chair et en os, s'affairait autour d'une étrange construction qui ressemblait à un cube géant compact à la base duquel seule une petite ouverture permettait l'accès à l'intérieur.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 14 Sep 2012 12:18

(suite...)

Aussitôt Arès entra en contact psychique avec son frère consanguin :

- Te voici donc ! l'interpella-t-il tout de go.

- Arès ! s'exclama Hermès, c'est plaisir de t'entendre.

- Qu'est-ce que c'est que cet édifice ? Je n'ai jamais rien vu de pareil !

- Ca ? C'est un réacteur à photons !

- A photons ! s'écria Arès avec surprise. Mais à quoi cela sert-il ?

- C'est une nouvelle façon d'extraire l'énergie de la matière ; elle offre l'avantage de ne pas produire de déchets, ce qui est tout de même un plus non négligeable quand on sait les problèmes auxquels Progus a confronté ces pauvres Pagans.

- Toujours aussi sensible, hein ? ricana Arès. Ainsi ton intérêt pour les Pagans t'a conduit jusqu'à l'affrontement avec les lois de la physique ?

- Oh ! pas seulement. Disons que j'ai décidé de consacrer mon temps à la mise en place d'un certain projet qui me tient à cœur. Surtout depuis le désaveu public de Majus dont j'ai été l'objet, enchaîna-t-il d'un ton las.

- Désaveu ! s'exclama Vindici qui, en compagnie de Progus, venait de rejoindre Arès.

- Si cela n'en est pas un, ça lui ressemble, plaisanta Hermès avec aigreur.

- Et pour quelle raison ? questionna Progus.

- Oh ! En tant que parent d'Arès, pendant plusieurs millénaires, sans jamais approuver son attitude à l'égard de Majus, j'ai toujours été enclin à essayer de le comprendre et, à défaut de partager toutes ses bonnes raisons, de tenter d'obtenir son pardon. Or non seulement ce pardon-là m'a été refusé, mais on m'a condamné pour l'avoir envisagé !

- Mon pauvre Hermès, ironisa le dieu félon, tu es un éternel sentimental. Cela te perdra.

- Je ne me fais aucune illusion. Depuis notre séjour dans ce lointain superamas galactique, sur la planète Terre, j'ai conservé et entretenu quelque chose d'humain contre lequel je ne peux me défendre...On ne se refait pas, soupira-t-il, surtout quand on est un dieu !

La forme éthérée d'Arès esquissa un sourire que Hermès ressentit.

- Ainsi donc tu rejoins notre petite équipe ! se réjouit-il.

- Vous rejoindre ? Non. Je ne partage pas du tout, mais alors pas du tout votre conception de la vie que vous envisagez pour les Pagans. En revanche, je veux bien cohabiter sans pour autant renier mon appartenance au locus, et ceci dans l'intérêt des Pagans. Ce qui fait, ajouta Hermès avec une pointe d'émotion dans la voix, que je ne désespère pas de rentrer en grâce un jour et d'obtenir votre absolution à tous les trois.

Hermès ressentit en lui le rire homérique qui secoua les trois énergies, et visiblement cela l'attrista.

- Voyons plutôt ta nouvelle invention, dit enfin Arès.

- Et comment ça marche...enchaîna Progus, ironique.

Sous la conduite de Hermès, ils allaient pénétrer à l'intérieur de la construction cubique, quand Vindici s'exclama :

- Attention ! Ce peut être un piège... Je n'ai pas confiance.

- Sottise, lui répondit Arès. Hermès matérialisé est avec nous, et nous-mêmes étant énergie rien ne saurait nous piéger.

Non sans peine Vindici se laissa convaincre et les trois entités énergétiques suivirent Hermès au sein du cube.

Ils se trouvèrent dans une salle de béton brut qui occupait la totalité de la construction. Tout était d'une géométrie sobre et rigoureuse, à l'exception du sol qui formait comme une espèce d'entonnoir à pente très douce où, au point le plus bas, on pouvait apercevoir une petite bille en acier d'un centimètre de diamètre.

- Fermons la porte, dit Hermès, afin que je vous explique le fonctionnement qui, vous allez le voir, est très simple.

Lorsque la pièce fut close, une lumière indirecte diffusée à partir du plafond éclaira le local. Mais ce fut une attention bien inutile puisque Hermès, par sécurité, eu égard à ce qui allait se passer, se dématérialisa à l'instar des trois dieux.

Progus allait demander des explications sur cette précaution prise en dernière minute, quand soudain la bille en acier se mit à tourner sur elle-même sans qu'apparemment, dans son entourage du moins, rien ne signalât la présence d'appareils pouvant émettre une force quelconque.

Elle tourna à faible régime tout d'abord, puis le rythme s'accéléra progressivement sans que la bille ne se déportât d'un millimètre. Tout au plus s'éleva-t-elle d'une dizaine de centimètres du sol quand sa rotation atteignit une certaine vitesse.

- Quelle énergie meut cette boule ? s'enquit Arès.

- Ce serait trop long à t'expliquer trancha Hermès. Il s'agit d'une invention que je viens de mettre au point. L'énergie est dans la boule elle-même. Elle est provoquée par un morceau de pierre noire...

- De ‘la’ Pierre Noire ? sursauta Arès, soudain inquiet.

- Oui, celle de Majus, précisément.

- Mais... c'est moi qui l'ai !

- La Pierre Noire, qui se meut elle-même, est revenue à Majus. Tu ne l'as plus !

- Mais alors ? Tu la lui aurais substituée ?

- Non ! Il m'en a fait cadeau !

Surpris, et craignant de comprendre qu'il était effectivement tombé dans un piège ainsi que l'avait redouté Vindici, Arès allait répondre quand il réalisa que la bille en acier, en tournant de plus en plus vite, perturbait leur conversation. Non pas par le bruit qu'elle faisait - au contraire, le sifflement qu'elle émettait au début s'était estompé lorsqu'elle eût pris de la vitesse - mais il semblait qu'elle faisait écran entre eux, et que les pensées exprimées avaient de plus en plus de difficultés à parvenir à leur destinataire, comme happées par une force centripète peu commune.

- Matérialisons-nous, dit Vindici, les pensées passent de plus en plus mal.

- Les mots ne passent plus non plus, et depuis longtemps ! lui répondit Hermès.

- Sortons ! cria Progus en se jetant contre le mur afin de le traverser de toute son énergie.

- Inutile, dit calmement Hermès, la force d'attraction de la bille est désormais plus forte que vous !

- Qu'as-tu fait là ? hurla Arès. Tu veux notre destruction ? Mais tu vas te détruire toi-même !

- Exactement répondit Hermès. Je te devais la vie, je te la rends en te suivant dans le néant. Arès, à maintes reprises j'ai tenté de te convaincre de ta folie, tu n'as rien voulu savoir. Or, au nom d'un principe supérieur que je ne maîtrise pas, je ne puis te laisser, avec l'aide de ces deux-là, détruire l’œuvre de Majus.

- Foutaise ! hurla Vindici. Avant de nous absorber, la force d'attraction de cette "chose" va anéantir les murs et le plafond du local qui ne sont qu'en matière. C'est alors que nous, pure énergie, nous pourrons fuir !

- Non ! lui répondit Hermès, ces murs en matière sont habités par toutes les énergies du locus : Majus, Scio, Ratio... Ils sont là...ils nous regardent... Adieu Arès...

Hermès ne put rien ajouter, et Arès ne put lui répondre.

La bille tournoyait sur elle-même à une telle vitesse qu'un observateur humain n'aurait pu la voir. Soudain, elle réapparut, luminosité fulgurante, puis disparut à nouveau. Elle venait d'absorber les quatre dieux qui s'étaient étirés comme un long fil d'or avant de la recouvrir, puis de pénétrer jusqu'à son centre de gravité qui était devenu un véritable micro-trou noir.

Avec la combustion de cette énergie nouvelle venue de l'extérieur, la bille accentua sa folle rotation qui atteignit plus de cent milliards de tours à la seconde. Sous la titanesque pression qui la contractait, ses atomes explosèrent et les photons, éléments constitutifs du rayonnement des quatre dieux, portés à une température comme seul le big bang originel en avait connu une à la première milliseconde, provoquèrent une explosion thermoquantique qui se propagea en chaîne.

A l'extérieur de l'édifice, des capteurs, des accumulateurs, des alternateurs, des transformateurs, et d'autres appareils de toute nature, plus perfectionnés les uns que les autres, canalisaient la formidable énergie qui, selon Majus, devrait alimenter toute la Pagusie en lumière artificielle pendant quelques centaines de siècles.

Ainsi, en dépit du refus opposé par Majus au projet suicidaire de Hermès, ce dernier, en fidèle serviteur, avait-il concilié son devoir envers ses dieux, sa loyauté envers son ancien maître et son attachement à ses chers Pagans. Et, finalement, devant tant de dévouement, les dieux avaient-ils consenti à le seconder dans son action salvatrice.

Quand elle apprit la fin glorieuse de Hermès, Virtus pleura beaucoup; elle pleura comme on ne vit jamais pleurer une déesse ! Un doux lien que personne n'avait soupçonné venait d'être sacrifié à la cause commune.

(à suivre)
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 15 Sep 2012 12:49

(suite...)
Chapitre 16

Ainsi parla Majus...


Quand les Pagans entendirent Majus, à la télévision, déclarer qu'il fallait vaincre le chômage, rares furent ceux qui n'esquissèrent pas un petit sourire désabusé. Ils avaient entendu ce voeu pieux tant de fois dans la bouche de leurs dirigeants qu'ils n'y croyaient plus. Le chômage était une fatalité qu'en la circonstance même un dieu ne pouvait résoudre !

Cependant, ce jour-là Majus avait mobilisé toutes les fréquences radiophoniques et télévisuelles du monde, pour s'adresser à l'humanité toute entière. Et, dans un discours-fleuve de plus de trois heures, il narra aux Pagans l'influence néfaste du trio maudit dont ils avaient été victimes. Afin d'atténuer leurs remords éventuels, il ne leur cacha pas que lui-même d'ailleurs, ainsi que des dieux éminents qui le secondaient, étaient tombés dans une embuscade tendue par Arès. Embuscade fatale d'où venaient tous leurs maux ! Puis il évoqua la mémoire de Pardès et de la société antique telle qu'elle avait fonctionné jadis. Après avoir révélé la position hiérarchique des dieux dans la trame de la vie universelle, et donné une preuve de leur pouvoir de déplacement supraluminique, ainsi que de leur faculté de prévoir l'avenir probable limité à leur sphère d'action, Majus fit connaître son intention de restaurer ce qui avait été ébauché avec succès quelques millénaires plus tôt. Il se faisait fort de démontrer en un temps record que la clef qu'il détenait et proposait, était la seule capable de sortir la Pagusie de l'état de faillite dans lequel elle se trouvait.

De septiques qu'ils étaient, les Pagans passèrent à l'espoir le plus fou, et ce fut une clameur immense qui accueillit l'initiative du dieu des dieux, avant même qu'ils ne fussent informés de ses propositions.

Ces propositions se résumaient à peu de choses, et pour que le peuple s'y accrochât avec la fébrilité dont il fit preuve ce soir-là, il fallait que l'avenir lui parût bien incertain…

- Tout d'abord, dit Majus, je veux qu'on sache que, comme par le passé, jamais je n'imposerai quoi que ce soit aux hommes qui resteront les seuls maîtres de leur destin. Tout au plus les conseillerai-je en leur faisant valoir les avantages ou les inconvénients de telle ou telle action, à condition, bien entendu, qu'ils aient préalablement adhéré au Code de Pardès dont les valeurs constituent à mes yeux la base essentielle de toute société digne d'intérêt.

Ce code que vos archéologues ont exhumé il y a quelques mois, a été largement diffusé ; c'est sur lui exclusivement qu'une entente efficace entre les dieux et les hommes peut s'établir.

Les documents annexes que vous avez trouvés vous ont renseignés sur l'étendue des connaissances qui étaient les nôtres il y a plus de 3000 ans ; celles-ci, en vertu d'une certaine particularité de notre métabolisme spirituel, n'ont fait que croître, et notre savoir est plus grand que jamais mais pas infaillible pour autant. Ces mêmes documents vous ont appris que les dieux du locus avaient prévu ce qu'il en adviendrait de vos sociétés si vous ne respectiez pas scrupuleusement nos instructions de l'époque. Aussi, la situation dans laquelle vous vous enlisez actuellement ne nous étonne nullement. Elle était inévitable. Toutefois, Pagans, cette situation n'est pas irréversible pour autant si vous acceptez l'assistance salutaire que je vous propose.

J'ai l'intention de reconstruire Akros et de faire renaître la Pardésie sur votre planète, à condition que l'un de vos pays m'ouvre ses frontières. C'est donc une collaboration que je souhaite tout d'abord, car j'ai besoin de vous. Je m'expliquerai plus tard sur ces besoins mais, d'ores et déjà, je peux assurer ce pays partenaire qu'il n'aura pas à regretter son alliance que d'aucuns ne vont pas manquer de considérer comme un pacte aventureux, pour ne pas dire sulfureux. Avant la fin de la décennie à venir - durant laquelle le nouvel associé du locus va vivre en autarcie absolue -, je peux prédire qu'il excitera tant de convoitise dans le monde que même les plus farouches nationalistes actuels se traîneront à ses pieds pour être rattachés au système ! Bien entendu les nouveaux venus seront les bienvenus. Mais nous n'en sommes pas là...

La mise en place de cette collaboration devra se faire dans les meilleurs délais. Aussi, dans 6 mois à dater de ce jour, avec mon Conseil ordinaire j'assumerai l'avenir de notre pays d'accueil. Ce délai devrait permettre au gouvernement de la nation volontaire de liquider les affaires en cours au mieux de ce qu'il sait faire habituellement. A l'issue de cette période de transition, tous les régimes politiques du pays seront dissous, et leurs dirigeants démis. La gravité de la situation est telle que tout différé pourrait être préjudiciable au résultat. Or, ayant une obligation de succès, je ne saurais tolérer le plus petit retard. Ici s'arrêtent mes exigences, et ici commencent mes propositions qui, si vous en êtes d'accord, deviendront vos exigences. Elles se résument à ceci :

La nouvelle gestion du pays s'inspirera de l'exemple de la Pardésie de jadis, exemple qui avait été concluant, avec ses 3 sphères et son matriarcat. Cela impliquera la suppression pure et simple de tous les systèmes existant actuellement, qu'ils soient judiciaires, fiscaux ou sociaux; ainsi que de tous les groupements constituant en quelque sorte des contre pouvoirs.

A partir de ce vide sanitaire, nous bâtirons ensemble en nous appuyant sur le Code rédigé par Pardès il y a quelque 3 millénaires, et mettrons en pratique les conceptions qui étaient les siennes et les nôtres, concernant le travail, la finance, la justice, la famille et l'éducation; nos conceptions relatives à l'homme : sa place dans l'univers et sa raison d'être.

Une lecture appliquée du Code, et les renseignements complémentaires que je vous communiquerai, vous renseigneront sur le but vers lequel nous allons tendre, et justifieront les moyens appropriés qu'avec vous je m'apprête à mettre en œuvre.

Ainsi parla Majus...


Le discours s'arrêtait là, et, sans que personne ne s'en doutât, l'âge d'or de l'humanité venait de poindre en cette année 2014 pt.

Dans un certain pays de moyenne importance, sur les 175 qu'en comptait la planète, cette année, dite l'année du discours, devint l'an 1 d'une nouvelle chronologie, l'ère des dieux.

... et l'homme fit le reste.
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Re: LES PAGANS

Messagepar coriolan » 02 Oct 2012 16:58

(suite...)

Happy-logue


Nonobstant les espérances des dieux, Les davistes avaient prospéré et, au début de l'an 1 de l'ère nouvelle, leur population était grande à la surface du globe.

Contrairement à toute attente, les mariages consanguins n'avaient eu aucun effet sur les générations suivantes. Aussi, compte tenu des diasporas successives qui avaient affecté leur peuple, les savants envisagèrent-ils, à juste titre d'ailleurs, d'inclure dans les facteurs déterminants du processus héréditaire les influences climatiques et géographiques, en compensation hautement bénéfique des brassages ethniques pratiquement inexistants. En effet, ces anciens esclaves, bien loin d'être devenus des crétins, tel qu'il avait plu aux dieux de l'envisager, étaient au contraire des individus aux capacités intellectuelles bien au-dessus de la moyenne, et dotés d'une résistance physique peu commune en dépit d'une silhouette parfois fragile.

Leur opiniâtreté et leur courage finirent par séduire Majus qui, se décidant à faire l'impasse sur leur religion blasphématoire, leur consentit des tâches les plus diverses notamment dans la 3ème sphère, et plus particulièrement dans les activités des affaires, du commerce et de la finance.

Ils firent merveille, en suivant à la lettre le Code imposé par Majus. Et le dieu des dieux se repentit amèrement de s'être acharné sur eux jadis, et les couvrit de ses bienfaits. C'est alors que, venue on ne sait d'où, une idée se répandit chez les davistes comme une traînée de poudre : Majus ne serait-il pas le Messie annoncé par les prophètes ? Le Messie attendu depuis tant de millénaires ? Quand une question pareille se pose, il est rare qu'elle ne se transforme pas, dans le tréfonds du cœur humain, en ferment spirituel propre à faire lever l'espoir nourri depuis si longtemps et enfoui sous trop de malheurs. Et Majus accepta le titre de Messie du peuple qu'il avait jadis torturé !

Cet événement de première importance devint légendaire et fit le tour de la galaxie. En franchissant les kiloparsecs à la vitesse supraluminique, la légende était devenue un mythe quand elle parvint à la connaissance de Brôla. Brôla en fut ému, et cette émotion scella un pacte de paix entre le suzerain et son vassal.

Poursuivant sa course entre les superamas galactiques, jusqu'aux confins de l'univers, l'événement parvint enfin au cœur du locus originel d'où naissent chaque jour des univers insoupçonnés ; là où tout n'est que conflits énergétiques ; là où les millénaires à l'échelle brôlienne ne sont qu'une seconde ; là où règne autre chose qu'un dieu parce que la pensée n'est pas. Et quand cette poussière de mythe qui était devenue essence d'amour pénétra dans la fournaise, elle provoqua une explosion d'où naquit un nouvel univers qui l'engloba, et la porta en devenir quelque part...ailleurs.

Echoisy, le 9 février 1995
Claude ANDRE





*

LES VALEURS DU PAGAN


Aucune loi ne régit les hommes et les biens ; tout est appréciable à partir des valeurs du Code auquel chacun est tenu d'adhérer.

Vie et Mort

Par sa présence et son apport personnel, l'homme fortifie physiquement le tissu de la vie et, par une production dont il ignore la portée, il accroît spirituellement la capacité des dieux.

L'homme donne un cachet à sa posthumanité.

Le corps dope l'esprit contre ce qu'il redoute.

Quand c'est dans l'ordre des choses, les dieux n'ont aucune raison d'intervenir contre cet ordre.

Après qu'il a payé son tribut à la nature, celle-ci libère l'homme de sa servitude. Il faut savoir cela pour comprendre la vie et apprécier la mort.

Sans les hommes pensants, les dieux ne seraient pas.

Lorsque la douleur n'est plus préventive comme c'est son rôle, elle n'a plus de sens ; le devoir est de la faire cesser dans les plus brefs délais, mais dans ce cas seulement.

Un foetus n'est pas un être, mais un devenir.

La qualité d'homme se perd au dernier souffle, elle ne s'acquiert qu'au premier cri, et se confirme entre les deux par une certaine production cérébrale.



Devoirs et Droits

Il n'est jamais difficile de faire son devoir, il n'est difficile que de le connaître.

Favoriser l'égalité des chances dans la vie par l'inégalité des moyens mis en oeuvre.

En opposition au terme "droit", il y a le terme "devoir" et non pas le terme « interdit »

La question à toujours se poser est : "Quel devoir préalable peut me donner tel droit ?" Quand on répond honnêtement à cette question, on peut agir en conséquence.

Un droit se rattache à un devoir quand celui-ci le précède immédiatement, et non pas dans le temps.

Il n’y a pas de droits ni d’avantages acquis.

Egalité

L'égalité est un concept utopique ; elle n'existe pas dans la nature et, par définition, ce qui n'est pas naturel est artificiel donc factice.

Les êtres sont égaux en tant qu'humains et inégaux en tant qu'hommes

Le talent étant moins partagé que la médiocrité, l'avis de la majorité d'une assemblée ne peut être que médiocre.

Principes divers

Les hommes ne sont pas destinés à dominer la nature, mais à coexister avec elle.

Un peuple doit doser sa croissance en fonction de son occupation des sols.

Devant le travail, l'égalité se fait par l'absence de privilèges.

La peur est la mesure du danger ressenti.
« La peur et la douleur sont des maux nécessaires,
Dont les enseignements sont toujours salutaires. »

L'argent ne doit être qu'un moyen ; dès qu’il décroche de la notion de moyen, il doit être proscrit.

Plus une chose est rare, moins elle doit être indispensable ; plus elle est inutile, moins elle vaut.

La peine est le juste prix de la jouissance de ce que l'on acquiert.

La ‘chance’ est l’alibi des incapables.

On ne fait pas la guerre à quelqu'un parce qu'il s'est donné plus de mal que soi !

Avant de viser la condamnation d'un coupable, un jugement doit viser la réparation d'un dommage.

Les notions de bien et de mal sont des phénomènes de mode.

Ceux qui se posent en exemple doivent accepter des jugements exemplaires.

Dans leurs rapports avec les hommes, les animaux ont des devoirs et des droits. Ce sont leurs droits qui fondent nos devoirs envers eux.

La liberté humaine s'inscrit dans un Code à la mesure de l'humanité. Par définition la liberté humaine n'a pas de limites dans un cadre qui, lui, en a. Sortir du cadre, c’est sortir de son humanité pour tomber dans une autre dimension, celle de l’animalité.

Le monothéisme est une utopie sous-humanisante.
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