KENYA

Carnets de voyage et sujets divers

Modérateur: Guardian

KENYA

Messagepar coriolan » 14 Juil 2012 17:52

ACOUNA MATATA
*
Aventure kenyanne survenue du 15 au 23 mai 1995
(suite de l'aventure ivoirienne)


Composition du groupe d'aventuriers :
(par ordre alphabétique et chronologique d'âge)

Les Claudes :
- Claude (lui), ci-après désigné Claudil,
- Claude (elle), ci-après désignée Claudel,
Les Js :
- Jacky et Josette, ci-après désignés par leurs prénoms.

On remarquera, en la déplorant, l'absence de Valérie qui était présente en Côte d'Ivoire.

Lundi 15 mai 1995 :

Le départ est prévu ce jour, à 19 heures 30, à l'aéroport de Metz-Nancy Lorraine où les héros de cette épopée se sont donné rendez-vous à 17 heures 30.

Les Claudes, venant de Compiègne où ils ont laissé Granule (la chienne qui a fait l'Espagne et le Portugal parce que c'était un périple en voiture) chez leur fils Jean-Sébastien, arrivent à 15 heures 30! Ils ne sont pas en retard...

Un mot préliminaire, pas indispensable pour l'histoire mais marquant pour les Claudes : Il faut signaler que Granule présentait, à leur départ de Compiègne, un nouveau type de chien puisqu'elle s'obstinait à marcher sur 3 pattes, après s'être arraché un coussinet en batifolant dans la pelouse picarde. Elle a fichu du sang partout dans les escaliers du numéro 1 de la rue de Provence, ce qui a fait dire à Claudil, histoire de créer une ambiance : Voilà une aventure qui commence dans le sang!

Départ de l'Oise à 10 heures (c'est vrai qu'ils ne seront pas en retard !). Chemin faisant, à Sainte-Menehould, ils ont déjeuné au Soleil d'Or, façon lorraine de se mettre dans le bain africain. Claudil marqué par la patte de Granule s'est jeté sur un pied de cochon de première bourre, et Claudel, au plus grand mépris pour son éternel régime, sur une choucroute de première classe ! On promet de faire de la pub. pour le resto. C'est fait !

Les Js arrivent à l'aéroport vers 17 heures 15. Ils commencent leurs vacances en engueulant les Claudes sous prétexte qu'ils auraient pu venir déjeuner à Heillecourt. C'est vrai ; mais auraient-ils eu du pied de cochon et de la choucroute ?

Après les formalités d'enregistrement, premières consommations au bar de l'aérogare : bière, thé et jus de tomate (on regrette l'absence de flag - et de Valérie, bien sûr ! mais beaucoup moins, quand même).

Et puis c'est l'attente fébrile devant la "gate" où nous sommes dans les 10 premiers, espérant ainsi avoir un hublot pour deux. Les premiers arrivés seront les mieux placés puisque les places ne sont pas numérotées.

Ca y est, c'est parti ! Nous nous dirigeons vers notre avion, un boeing 637, Air Provence, frété par L'Est Voyages, organisateur de ce voyage que nous avons bien l'intention de désorganiser selon notre goût personnel. En prenant place, nous avons la désagréable surprise de constater qu'il y a déjà du monde à l'intérieur de la carlingue. Ce sont des voyageurs qui viennent de Paris et, parmi eux une équipe de rugbymen qui n'ont plus l'air d'être à jeun depuis belle lurette. Bref, on fera avec. Il reste suffisamment de places libres chez les fumeurs, pour que nous ayons un hublot par couple. C'est ce que nous espérions ; c'est parfait. On s'installe : les Claudes devant, les Js derrière. Normal.

Au total, nous sommes 132 passagers.

Le départ a lieu à 19 heures 33, très précises, au lieu de 19 heures 30. Le commandant de bord s'excuse alors pour ce retard indépendant, dit-il, de sa volonté. Ca nous file un coup ! Lors de notre dernier voyage, au départ de Paris vers Abidjan, nous avons eu un retard de plus d'une demi- heure, et au retour de plus de 16 heures par rapport à l'horaire mentionné sur les billets, et personne ne s'est excusé pour autant !

Les rugbymen continuent de boire. Il faut dire que c'est une équipe de l'A.S.P.T.T. qui vient se mettre au vert au Kenya pour se refaire une santé! Et comme on leur a toujours dit que le pastis, c'est médicalement bon pour la constipation, et le whisky médicalement bon pour les artères, le Ricard coule à flots, la bière aussi, mais uniquement pour se désaltérer entre deux médicaments. Quand il n'y aura plus de bière, ils continueront au whisky... Claudil a vu ouvrir trois bouteilles de whisky! Mais, comme il le dit toujours, il n'a pas tout vu ! Certains titubent dangereusement, et l'un d'entre eux, un petit rablé de 115 kg., qui refuse d'obéir aux injonctions des stewards et hôtesses, déambule en buvant et fumant dans l'allée centrale, c'est-à-dire à l'encontre de toutes les règles de sécurité à bord.

Bon. Ne parlons plus d'eux, sinon pour dire qu'ils nous ont fait suer pendant tout une bonne partie du voyage, au grand désespoir du personnel de service qui ne savait comment se comporter avec eux. En fait tout le monde craignait des débordements graves de conséquences. Mais, à défaut de ne pouvoir arrêter l'avion pour les mettre dehors, aller faire comprendre cela à des quintaux de viande saoule. S'ils doivent disputer un match amical au cours de leur séjour, on leur souhaite un score à la hauteur de leur descente.

Au départ, à 19 heures 30 (pardon, 33!), il faisait jour et les Js reconnaissaient, en les désignant, les paysages lorrains qui défilaient sous l'appareil, mais la nuit tombe vite et nous sommes déjà sur le Jura, puis nous franchissons les Alpes... Ca va beaucoup trop vite tout cela ! C'est alors qu'il fait complétement nuit quand nous survolons Rome, la ville éternelle ; nous reconnaissons la Basilique Saint-Pierre toute illuminée dans la noirceur qui l'entoure, ce qui la fait curieusement ressortir dans le cadre de notre hublot. C'est beau. Des coups à croire en Dieu! Les Claudes et les Js ont une pensée émue en souvenir de Yamoussoukro...qui est loin déjà, et maintenant c'est Rome qui est loin déjà !

L'avion, je l'ai dit, est un boeing 637. Là aussi, on est loin du Corsair 747 qui franchit d'un seul coup d'aile la distance Paris-Abidjan. Le 637, plus modeste de performances, a un réservoir en conséquence. Cela implique qu'il doit faire un ravitaillement de carburant à la mi-chemin, c'est-à-dire à Louxor (qu'on écrit aussi Louqsor. Quand on a des connaissances, il ne faut jamais manquer une occasion de les transmettre...).

L'arrivée au-dessus de Louxor (ou Louqsor...mais je l'ai peut-être déjà dit ?) est un enchantement. La ville est illuminée, ainsi que le temple d'Amon, d'Aménophis III, relié au complexe de Karnac par une somptueuse allée bordée de sphinx à tête de bélier. Toutes ces lumières qui, bien qu'anachroniques, mettent en relief les splendeurs des pharaons, ajoutent à la beauté du site mais, ce qui pour nous fut plus féérique encore, c'est qu'en décrivant sa courbe pour atterrir, l'avion prit une inclinaison telle que le sol s'inscrivit dans nos hublots à la place du ciel, et que les illuminations terrestres avaient l'air d'être des figures géométriques aériennes. La ville et les deux temples d'Aménophis et du grand Ramsès dessinaient dans la nuit noire un immense sapin de Noël. Formidable! C'est promis, depuis le temps qu'il en rêvait, Claudil ira à Louxor (ou Louqsor, ou encore, aux dernières nouvelles, Louksor...On n'arrête pas le progrès).

Et puis on remonte le Nil ; on le devine plus qu'on ne le voit. Et puis, et puis on s'assoupit, on ferme un oeil, et puis les deux... On se réveille cependant quand, pressentant l'imminence de l'événement, quelque chose en nous palpite : nous survolons le mont Kenya, c'est-à-dire que nous sommes en train de franchir la ligne d'équateur ! (on ne la voit pas puisqu'il fait nuit...) Encore un effort ! Ca y est, nous sommes dans l'hémisphère sud ! Claudil, lui, ça fait deux fois déjà qu'il l'a franchie, la ligne ; pour les trois autres c'est tout de même l'événement. Ils vont pouvoir vérifier que nous sommes bien au pays où les lavabos se vident à l'envers. Nous en reparlerons... Mais, ingrats que nous sommes face au merveilleux qui devient vite monotonie, les paupières se baissent. A nouveau on ferme un oeil, et puis les deux... Et puis, enfin, on s'endort au milieu des pets, des rots et du sifflements discret des ronfleuses. Le ronflement discret des siffleuses, c'est celui de nos femmes chéries ; les rots, ce sont ceux de nos sportifs de haut niveau ; et les pets, c'est Jacky !


...et tout en survolant le Kenya, un peu d'histoire.

Jomo Kenyatta, au nom prédestiné, ô combien! qui devint le premier président de la République kenyanne, membre de la tribu des Kikuyu, s'opposa à la colonisation anglaise et obtint l'indépendance de son pays en 1963.

A la fin de ses études à Londres, de retour dans son pays,
"il estime, nous dit l'Encyclopaedia Universalis, que les Européens ont bouleversé le système traditionnel de tenure foncière (système féodal : terre que concéde un seigneur, tout en conservant la propriété) ; là où se trouvaient des pâturages, ils ont vu des terres inemployées et ont porté atteinte aux droits de propriété africains. Les Kikuyu qui pensaient d'autre part que les Européens n'étaient que des hôtes de passage les ont laissé s'établir. Pourtant Kenyatta croit encore que les Européens peuvent s'intégrer au pays s'ils admettent qu'ils ont autant à apprendre des Africains que les Africains apprennent d'eux et si une certaine forme de socialisme est appliquée".

Le pauvre Kenyattatino était un naïf, à l'instar des Giscard, Mitterand et Chirac, en matière d'immigration massive ! Enfin, il attendra le temps nécessaire pour obtenir, lui, la 'libération' de son pays ; qu'on se le dise !


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 15 Juil 2012 16:23

Mardi 16 mai 1995 :

Nous arrivons à Mombasa (ou Mombassa), latitude 4° sud, à 5 heures 55 heure locale (il est 4 heures 55 en France). Le commandant de bord nous annonce qu'il fait 23° degré centigrades et qu'il vient de pleuvoir. Il faut dire que nous arrivons en pleine saison des pluies !

Les formalités de sortie de l'aéroport ne donnent lieu à aucune remarque particulière. En sortant de l'aérogare, nous sommes assaillis par une foule de démarcheurs qui nous vantent les mérites des hôtels qu'ils représentent, des agences de tourismes qui organisent les meilleurs safaris du Kenya, des restaurants qui cuisinent mieux que ta femme, et autres magasins de souvenirs. On nous abreuve de dépliants, de prospectus : African Ouest Safaris, Discover, Wasini Island, Tamarind Dhow Safaris, Jambo Arts et Crafts, Sunshine Arcade et j'en passe... Heureusement, au milieu de cette foule dense et fébrile, nous apparaît soudain une jolie hôtesse exhibant une pancarte "Est-Voyage". C'est notre sauveur en jupons ! Oui, c'est elle qu'il nous faut. La belle Kenyanne après s'être assurée que nous sommes bien ses clients, nous désigne le bus 2a (ou 3b ?) qui doit nous conduire à l'hôtel qui a été retenu pour nous : l'Hôtel Reef.

On sort de la cohue, ça va mieux.

Il y a lieu de préciser que nous faisons là un voyage organisé, où, en principe, il ne nous sera laissé aucune initiative. Donc aucune comparaison n'est à faire avec notre dernier voyage en Côte d'Ivoire. Et déjà, en y songeant, la perspective d'entrer en conflit permanent entre les ordres et nos envies commence à nous peser ! Enfin, allons-y pour le bus...

D'emblée nous prenons la mesure de notre dépaysement : le chauffeur est noir, il parle anglais et il roule à gauche ! Ce qui nous fait dire adieu aux perspectives que nous avions de louer une voiture et de partir à l'aventure. Jacky qui souffre pour un rien de claustrophobie se sent déjà prisonnier...

Pour quitter la zone aéroportuaire, le bus doit s'arrêter devant une guitoune où un homme en uniforme, et en arme, prélève une taxe de passage. Sur la voie descendante, une autre guitoune fait le même office de perception. Tu payes pour entrer, tu payes pour sortir ! On se croirait en France en train de boucher le trou de la Sécu...

Nous traversons la ville, mais vu l'heure et la fatigue, nous ne prenons pas le temps de l'apprécier. La suite des évènements nous donnera l'occasion de nous rattraper, mais n'anticipons pas. Cependant, une première impression s'impose : c'est très européanisé. C'est sale mais européanisé ! Trop ! Certains quartiers avec leurs petits bâtiments de 4 étages, aux murs délabrés, aux fenêtres garnies de linge qui sèche sous la pluie finissante, aux carreaux cassés, nous feraient croire à Saint-Denis (de l'Ile de France, pas de l’île de la Réunion !). Claudil et Jacky se regardent en faisant la moue... S'y plairont-ils ? Vous le saurez en lisant la suite de leurs aventures...

C'est vrai qu'il a plu. Ici, des flaques énormes et noirâtres stagnent dans les caniveaux défoncés, et là, des torrents de boue déferlent vers des bouches d'égout qui ont bien du mal à déglutir ! Des gosses noirs (tiens, tiens) jouent sur le trottoir, spectacle émouvant que ces petites filles enjuponnées et enrubannées dans un tel décor. Le bus passe un peu trop près du trottoir et c'est un tsunami qui recouvre tout ce petit monde qui rit, applaudit et s'ébroue toujours aussi noir mais un peu plus luisant. D'autres enfants profitent de ces baignoires naturelles pour prendre des bains de pieds jusqu'aux genoux.

Nous sortons de la ville et passons devant une espèce de barrière de péage où nous ne nous arrêtons pas ! La route est à quatre voies; c'est sans doute un ancien tronçon d'autoroute désaffectée. A voir les bas-côtés, on comprend pourquoi il n'y a plus de péage. Quoique effondrés, ces bas-côtés servent encore de fondations à tout une flopée de bidonvilles qui s'étirent tout le long de la route. C'est crade comme pas possible, à tel point que Josette (un peu raciste sur les bords) parie que la ville est à forte densité musulmane. On apprendra que la ville, non ; mais sa banlieue, oui !

On roule depuis environ trois quarts d'heure quand nous arrivons enfin à notre havre de paix où, en principe, nous devons passer sept nuits.

L'hôtel Reef est magnifique.
- Ma-gni-fique, comme dit Jacky en parodiant Claudel.

D'abord, c'est une entrée envahie par les bougainvilliers, et puis c'est un grand hall avec comptoir d'accueil, boutiques de fanfreluches et de souvenirs en tout genre, librairie-papeterie, deux bureaux de change, etc. s'ouvrant en face sur une immense salle de restaurant, et d'où, à la droite et à la gauche duquel partent deux couloirs s'étendant sur une cinquantaine de mètres pour desservir les chambres du rez-de-chaussée. La même chose au premier étage où, au-dessus de la salle à manger, se trouve la salle de réception pour les cérémonies.

A l'extérieur de ce bloc, des bâtiments annexes de type africain, c'est à dire du genre paillotte, servent de bar, salles secondaires de restaurant, de réception, et dancing avec sono et estrade pour orchestre. Les toits, très pentus (on se croirait en Alsace, sauf qu'on est au Kenya !) de tous les bâtiments, sont recouverts de chaume noir. Au centre, une immense piscine aux courbes harmonieuses, avec bain spécial pour enfants et bain bouillonnant. Sur un des côtés de la piscine, jouxtant le parc qui l'entoure, un bar dont un pan est aux trois-quarts immergé, avec des tabourets en pierre dans l'eau où les baigneurs peuvent venir s'asseoir pour boire au frais, tandis que l'autre pan, côté parc, est au sec avec des tabourets pour les promeneurs.

A la réception, on nous attribue nos chambres non sans mal car, je le rappelle, au Kenya on parle anglais et les André, issus du pays de Jeanne d'Arc, sont fâchés avec l'anglois ! (sauf Claudel, l'infâme Bourguignonne !) A l'issue de palabres traditionnelles on apprend enfin que nous avons les chambres 215 et 216. Chouette ! on va être voisins. Eh bien, va te faire lanlaire, la 215, celle des Claudes est la première du couloir qui part à gauche du hall, et la 216, celle des Js est la première du couloir qui part à droite. C'est-à-dire que c'est inutile de taper à la cloison pour se prévenir, toute la largeur du hall d'entrée nous sépare !

Les formalités d'accueil et d'installation dans les chambres étant terminées, nous nous précipitons dehors pour découvrir la piscine au milieu de son grand parc planté de cocotiers, où de petits singes (aux testicules bleus) vaquent en liberté. La superficie du parc de plus d'un hectare est parsemée de chaises longues face à la piscine ou face à la mer. Je ne te l'avais pas dit ? Nous sommes au bord de la mer ! Que dis-je, la mer ! L'Océan ! Et Indien ! Le ciel menaçant de pleuvoir roule de gros nuages noirs (normal, en Afrique !) ; mais ce ne sont que des nuages de traîne des pluies de cette nuit qui ont laissé leur empreinte humide dans les allées et sur les bancs. Dans l'heure qui suit le soleil est de retour ! C'est l'Afrique qui se réveille avec ses senteurs musquées et le vent du large. Dommage que tout cela fasse un peu-beaucoup Club Med.

Pendant que les femmes vont faire un tour sur la plage de sable blanc qui brille sous le soleil (poétique tout ça), les hommes vont tester la bière du pays ! (qui a dit que c'est beaucoup moins poétique ? En tout cas, c'est vachement plus pratique !) Mais où sont les flags d'antan ? Pendant les premiers jours du séjour, buveurs infatigables, ils testeront sans relâche, en puisant parmi les nombreuses marques qu'on leur proposera, pour finalement se contenter d'une vague bibine dont le nom a fini par leur échapper. A moins que ce ne soit "export", oui quelque chose du genre ! Mais peu exporte...

Pendant que Claudil, dont le grand âge réclame quelque attention, se repose pour se remettre de sa nuit, Jacky, Josette et Claudel vont faire un petit tour en dehors de l'hôtel, le long des chemins détrempés, défoncés et séchant sous le soleil. Ils auront tout le loisir d'admirer bougainvilliers, frangipaniers et cannes à sucre... absolument, selon Claudel : ma-gni-fiques !


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 16 Juil 2012 12:39

A 11 heures, réunion d'information. La prise en main officielle commence, et c'est un dénommé Thierry qui se présente comme devant être notre G.O., gentil organisateur. Ca ne nous plaît guère, mais comme il y a des cocktails de bienvenue qui sont servis au cours de la réunion, nous nous faisons une douce violence et restons. Le but de cette réunion est, d'abord, de nous initier à certains mots en swahili (dialecte local) selon Thierry indispensables pour nous débrouiller un tant soit peu, puis de nous préciser les différents types d'activités que nous trouverons au Reef. Ca va du swimming pool (Ca ne se mange pas, c'est la piscine !), au darts (jeu de fléchettes) en passant par le wind surfing (tu devines ?), tennis, billiard-table and table tennis (O.K.?) sans oublier (heureusement) les safaris. Il y a aussi possibilité de massage clinic, de rhythmical gymnastic et d'aquagym in swimming pool avec un mec qui ressemble à Noah, et ça, les femmes, ça les intéresse. Les hommes aussi puisque le bar est dans la piscine.

Finalement ce qui retient surtout notre attention, en dehors des cocktails, ce sont les safaris. Notamment celui de Masaï-Mara. Thierry nous annonce que le coût, par personne, est de 2600 f.f. On dit qu'on va réfléchir...En fait, on pense bien négocier le prix directement avec un autochtone. Mais chut ! il ne faut pas le dire... Pressentant notre intention de faire bande à part, Thierry dit à tout notre petit groupe "Est-Voyages" réuni (une quinzaine de personnes) qu'il faut nous méfier des indigènes : ce sont tous des voleurs ! Moi, tu nous connais, na na ra la fout' comme disait mon petit-fils ; nous verrons bien.

A 12 heures 30, self service : buffet campagnard. C'est copieux et gustativement correct, exception faite toutefois pour les desserts qui se ressentent de l'occupation anglaise, et qui sont proprement dégueulasses !

Pendant que les femmes font la sieste, entre 14 heures 30 et 17 heures 30, les hommes décident d'aller négocier un safari. Pour se faire, ils se dirigent vers la plage de sable blanc (tu ne peux pas savoir !) et font la connaissance de Peter qui, voyant en nous une proie facile, se propose d'être notre factotum durant tout notre séjour.

Gag :
Toute l'après-midi et jusqu'au lendemain, nous avons appelé Putain notre nouveau cicérone à défaut d'avoir compris sa prononciation anglo-swahilienne de "Peter".

En conclusion à des transactions laborieuses en un franglais tout ce qu'il y a de plus approximatif, nous obtenons le même safari que celui proposé par Thierry pour 2300 f.f. ce qui constitue une économie substantielle de 1200 f.f. pour notre petit groupe de quatre. Au cas où tu ne le saurais pas, on est des malins ! Jacky, téméraire, laisse à Putain un acompte de 800 f. en shillings kenyans, soit 7300 shs ( 1 f. = 9 shs; 1 sh = 0,11 f.). Putain promet que ce soir, il nous fera connaître le big boss de la société qui organise ces safaris, et nous donne rendez-vous, dans le hall de l'hôtel, à 19 heures 45.

Gag :
Putain nous présente le Captaine John, un de ses amis kenyan, au cas où nous aurions l'intention de faire un tour sur l'île de corail que l'on voit à l'horizon. Captain John vante son trimaran à bord duquel, pour un prix à débattre, mais très raisonnable, il compte bien nous embarquer.

John : Île...en boat !
Jacky (surpris) : Il veut qu’on fasse le tour de l'île en bottes ?

Notre avenir immédiat étant en voie de règlement, nous nous accordons un peu de détente. Chaise longue, un quart d'heure d'abord; et bar ensuite, jusqu'à 18 heures, heure à laquelle les femmes nous rejoignent à l'invitation du directeur de l'hôtel (un blanc) qui nous offre un apéritif de bienvenue, agrémenté d'un discours en anglais, auquel, bien entendu nous ne comprendrons rien mais que nous applaudirons très fort. L'apéritif est servi pendant que des danseurs noirs exécutent des danses et des chants folkloriques pour touristes, ponctués par des tam-tams comme il se doit.

19 heures 45 précises : Le big boss, de la société de tourisme dont nous ignorons toujours le nom, est bien au rendez-vous, en compagnie de Putain dans le hall. Tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, nous nous faisons confirmer la possibilité de safari par sa société. Il dit : Acouna matata (en ivoirien : Y a liquéfi ou Y a foïlle, en français : pas de problème !). Nous convenons du jour du départ, à savoir le jeudi 18 mai, à 6 heures à l'aéroport, en partance pour Masaï-Mara. Il dit : Acouna matata. (Dans certaines tribus on dit : Hakuna shinda. Mais, bon, on ne va pas se compliquer la vie, restons sur acouna matata). Il demande un acompte substantiel, là on tique :

- Nous règlerons le jour du départ ; quand on aura les billets, qu'on dit.
- Acouna matata, qu'il dit, airport.
- Acouna matata, qu'on dit, à l'aéroport.

Tout est bien qui finit bien, il est 20 heures; on peut passer à table. C'est bon. Tout est bon, mais...les desserts, comme dirait J.P. Coffe... tu vois ce que je veux dire ! On s'est risqué à prendre du vin. On dirait du Malaga, à moins que ce soit du Nicolas dans lequel aurait mariné un pneu brûlé. Mais Claudil, avec sa gueule en zinc, il a fini par le trouver à son goût.

Après le dîner, dehors il fait bon. Le ciel est plein d'étoiles, la brise marine est douce. La piscine et les cocotiers, dans la nuit vaguement éclairée par les lumières du restaurant, ont l'air sortis d'un livre d'images. Il ne manquait que de la musique, et voilà que l'orchestre, qui va faire danser les clients jusqu'à une heure avancée de la nuit, se met à balbutier dans la chaleur nocturne quelques chants troublants d'Afrique. Pour le coup, on est dans un film...

Claudel, émue, avoue que c'est ma-gni-fique !

Puis chacun rejoint sa chambre, la 215 et la 216, et s'efforce de faire tourner l'eau du lavabo dans le sens des aiguilles d'une montre afin de se prouver qu'on est bien dans l'hémisphère sud... ou que cette histoire d'eau qui tourne en sens inverse est un canular. Peine perdue, chez les Js, ça tourne dans un sens ; chez les Claudes, dans l'autre. On en conclut que l'équateur passe au milieu du hall ! Et sur ce jugement sans appel :

bonne nuit les petits, on va rêver de Masaï-Mara puisque c'est là qu'on va après-demain. Et en avion encore...

Quelques mots en swahili :

bonjour : jambo
merci : asante
merci beaucoup : asante sana
lentement : polé polé
d'accord : sava sava
bienvenue : karibu
sein : matiti
pas d'accord: killy killy (littér. tu me tues ! de to kill)

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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 17 Juil 2012 16:24

Mercredi 17 mai 1995 :

Réveil à 6 heures et demie. Rendez-vous dans le hall à 7 heures et demie. Nous avons décidé de passer cette première matinée en compagnie de notre groupe qui, sous la conduite de Thierry, en bus, va visiter Mombasa.

Durant le trajet, au cours duquel nous retraverserons la barrière de péage où l'on se s'arrête pas, le chauffeur en un français approximatif nous parle de Mombasa, port principal du Kenya sur une petite île située à 800 mètres de la côte. La ville compte 341 000 habitants qui parlent le swahili, l'anglais, un peu l'arabe et très peu l'hindou. Les communautés religieuses représentent, en pourcentage, les chrétiens 45, les musulmans 25, les animistes 25 et les hindous 5. La présence des hindous date de l'époque de la construction du chemin de fer qui relie Mombasa à Kampala (Ouganda), au temps de la domination britannique. C'était la main d'oeuvre importée de l'époque. Et puis, ces gens ayant su user de leur compétence dans le monde des affaires et du commerce, ils se sont hissés au niveau des notables et, à l'heure actuelle, ils occupent tous les postes clefs du pays. Sans faire d'antisémitisme primaire, on dira que les Hindous sont au Kenya ce que les Juifs sont à la France.

Nous écoutons ce guide qui ne manque pas d'intérêt, tout en suivant des yeux le défilé incessant, et dans les deux sens, de tout un monde de besogneux, ouvriers, employés et cadres, qui à pieds, qui en vélo, qui en voiture, se rendent à leur travail. Ca grouille de monde pieds-nus, en savate ou en bottes pataugeant dans la boue des pluies de la nuit (il paraît qu'il a plu comme vache qui pisse ! et nous n'avons rien entendu...), entre les baraques des bidonvilles, et les éboulements de chaussée.

Notre première visite sera pour un temple hindou de toute beauté. Il faut se déchausser pour entrer. L'une de notre groupe, que nous avons baptisé "la précieuse" compte tenu de ses manières affectées et de son comportement de gouine un peu avachie (la cinquantaine bien sonnée !), marchera sur la pointe des pieds à cause des maladies que l'on peut attraper par la plante, c'est bien connu. Le rez-de-chaussée du temple est destiné à recevoir les prières des femmes ; le premier étage, plus près du ciel, celles des hommes.

La salle du bas est très dépouillée ; des peintures au mur, rien à terre. Le sol est peint uniformément et, en son centre, une magnifique croix gammée(!) devant un autel excentré. Il faut dire que dans la religion hindoue, la croix gammée est un symbole de paix. Voilà, s'il en était besoin, une preuve du pacifisme de ce cher Adolphe ! Quelques femmes font le tour de l'autel, dans le sens des aiguilles d'une montre - comme l'eau de la chambre 216 ! -, d'un pas pressé. Jacky, en les filmant, simule le bruit des voitures pendant les 24 heures du Mans...

Au premier étage, même dépouillement, mais c'est plus bavard. Le long des murs, des gens enturbannés papotent. Et certainement Jéhovah rigole ! Puis Thierry nous entraîne au marché couvert qui n'a rien d'un marché africain. C'est le marché couvert de Nancy, d'Angoulême, à la différence près qu'on n'y vend pas les mêmes produits. Ici beaucoup d'épices, racines et tubercules de je ne sais plus quoi, bananes rouges et fruits divers du cru. Ne cherchez pas de mirabelles, ce n'est pas la saison...

On emprunte une très large avenue à quatre voies, avec terre-plein central, qui relie la vieille ville au port. Claudil croit se souvenir, mais rien n'est moins sur, que c'est Moi avenue (Nom du Président de la République du Kenya élu en 1978; Daniel arap Moi, et non pas Daniel attrape moi ! -arap, bien que prénom, s'écrit avec un a minuscule !-). Au beau milieu de cette avenue, nous pouvons admirer un arc de triomphe d'un style particulier. Il s'agit d'un ensemble formé de quatre défenses d'éléphant (en plastique !) de près de 10 mètres de hauteur qui, deux par deux, se croisent au dessus de chaque double voie.

L'artère est très commerçante avec des magasins d'alimentation, commerces de souvenirs, pharmacies indigènes où l'on vent des amulettes et autres herbes médicinales, bars, échoppes de toute nature, le tout s'alignant en bon ordre de chaque côté de l'avenue ; ainsi que des baraques de petits commerces en ordre de pagaille tout le long du terre-plein central. Voilà une avenue où nos femmes aimeraient faire du shopping ; l'avenir ne va pas tarder de leur donner satisfaction ! Pour l'instant nous ne faisons que passer, Thierry nous entraîne vers une cité artisanale pittoresque à souhait. C'est d'abord un hall d'exposition qui est offert à notre curiosité ; nous y découvrons des objets magnifiquement travaillés en ivoire, en ébène - quand ce n'est pas en teck passé au cirage ! mais beau tout de même - et puis, derrière ce hall, c'est une féérie sortie tout droit d'un conte pour enfants : l'atelier du père Noël ! Imaginez, allez savoir sur combien de milliers de mètres carrés, des hangars brinquebalants à perte de vue, abritant de la pluie ou du soleil des milliers d'ouvriers en train de tailler le bois et de réaliser sous vos yeux des gazelles, des girafes, des hippopotames, bref toute la faune africaine et ses indigènes par couples ! Ce n'est pas coloré, ce serait même plutôt un peu terne, mais ce tapotement continuel de la bédane contre le bois qui se plie au caprice de l'artiste donne une vie pas ordinaire à l'ensemble. Des rires fusent, trouant la monotonie du brouhaha humain qui oeuvre en s'interpelant.

Nous nous infiltrons dans le dédale des baraquements, contemplons les sculpteurs à l'ouvrage, négocions le prix de tel ou tel article fini ou en cours de finition. Quand le prix donne satisfaction à l'une comme à l'autre des deux parties, l'ouvrier se lève, remet sa veste, sa casquette éventuellement, bref se fait un peu moins ouvrier pour être un peu plus commerçant, et vous entraîne derrière lui vers un bâtiment jouxtant le hall d'exposition. Là, il y a un bureau avec un comptable qui encaisse le montant de l'achat et note sur un registre le nom du vendeur. Bref, c'est le système coopératif dans toute sa splendeur. Et pas question de déroger, c'est la règle. C'est la règle, sauf quand on la bafoue comme les Claudes, damnés perturbateurs qui, de la main à la main, contre tous les usages du plus pur socialisme européen, se sont procurés en un tournemain, contre un billet rapidement glissé, un sujet en ébène qui s'est retrouvé dans leur sac à dos en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire ! Mais les dieux africains veillaient, le temps du voyage retour l'ébène était devenu du teck ciré ! Autre troc réalisé par Claudel qui, à défaut de pouvoir changer son tee-shirt contre une girafe, réussit à céder son stylo à bille contre un petit sujet en cours de réalisation, à peine dégrossi mais marquant une étape de travail intéressante. Pendant ce temps les Js, respectueux des lois, achetaient selon les règles.

A 10 heures précises, nous quittons à regret cet endroit un peu magique, et suivons Thierry qui nous fait visiter un parc où trônent de magnifiques baobabs. A côté, on doit l'avouer, ceux de la Côte d'Ivoire sont ridicules. Ca c'est du baobab! Claudil pendant que Jacky le filme fait le tour à grandes enjambées et compte 33 pas. Hein ?

Ensuite on file au port où l'on assiste au débarquement de ce qui nous semble être de la morue séchée, et à l'embarquement de fûts sur un pan incliné qui va du quai au pont d'un bateau dont Christophe Colomb n'aurait pas voulu pour tout une Amérique ! On guette quelques instants, appréciant l'agilité des drivers de fûts, tout en espérant très ouvertement qu'il y en a bien un qui va tomber à l'eau. Espérance déçue ! Ca manque d'intérêt. On le fait savoir à Thierry. On reprend notre bus en direction Fort Jésus.


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 18 Juil 2012 16:43

En bref, Fort Jésus a été bâti par les Turcs en 1589, et pris par les Portugais en 1593. Ceux-ci se voulant représentant de la Chrétienté baptisèrent le fort "Jésus". La notice destinée aux touristes précise " Fort Jésus a souffert dans son histoire de meurtres, de sièges et de famine, de bombardements et de trahisons, ce qui rend notre monde moderne de brigands bien banal par contraste". De ces sièges et famines, un vestige subsiste depuis près de 300 ans, que les conservateurs du Fort ont mis bien en évidence, il s'agit du squelette d'une femme morte de faim à l'occasion d'un siège. Cette pauvre femme, une portugaise, gît maintenant dans un caveau dont le couvercle, en verre, permet à tout un chacun d'admirer l'anatomie de sa frêle ossature (enfin ce qu'il en reste !), reposant sur un lit de sable fin.

Anecdote :

Jacky et Claudil se penchent sur le caveau et font des plaisanteries de collégiens. Les regards sombres qui leur sont lancés par d'autres touristes, comme eux de passage, les invitent à ne pas rester davantage autour du corps de cette pauvre portugaise ensablée.

Jacky : Ils n'ont pas l'air content !
Claudil : Mets-toi à leur place, si ça se trouve c'est de la famille.

On rit trop fort. Cette fois, il nous faut fuir...

A part cela, le Fort n'éveille en nous aucune curiosité. C'est un fort, quoi ! Avec ses canons face à la mer, ses murs de plus d'un mètre de large, ses meurtrières, ses mâchicoulis. Heureusement qu'il y a la portugaise ! Tu vois qu'on peut avoir une vie toute plate, toute terne, et faire parler de soi 3 siècles plus tard ! Ca nous redonne courage. Fuyons !

Nous sortons du Fort, il va être midi. Petite promenade dans les rues, ruelles et boutiques des environs, achats divers et direction du Reef pour un repas bien restaurateur, mis à part le dessert car, blague à part, ça doit en être..!

Nous avions rendez-vous avec Putain, à 14 heures, dans le hall de l'hôtel. Avec le minibus de son big boss il doit nous amener en ville pour aller retirer de l'argent à la banque. C'est que demain, jour du départ en safari, il nous faut 4 fois 2300 francs moins les 800 d'acompte, soit 8400 ff. Ca nous surprend un peu qu'une banque, à la seule vue de notre bonne mine et de notre carte bleue consente à nous donner une telle somme. Le big boss a qui nous avions fait part de notre inquiétude la veille avait dit : acouna matata. Putain lui-même avait dit : acouna matata. Alors, bon. Acouna matata !

La Barclays Bank où nous faisons la queue pendant une bonne demi-heure, accepte de remettre à Jacky 3000 ff. seulement, grâce à sa carte qui est une carte Visa, et refuse la carte du Crédit Agricole de Claudil. C'est la catastrophe ! Putain ne se démonte pas, acouna matata, allons voir le big boss, lui, il va arranger ça ! On y va donc.

Tiens ! C'est l'avenue Moi, l'avenue "des cornes", comme dit Jacky. On rencontre le big boss qui, contre un reçu, accepte les 3000 ff. que lui remet Jacky. Là, je trouve qu'on est un peu inconscient ! On ne l'a vu qu'une fois ce type. Bon, d'accord il a un bureau en ville et, apparemment, deux secrétaires mais Claudil est à moitié confiant ; il envie la belle assurance de son petit-frère.

Sur les conseils du boss, nous retournons à l'hôtel pour prendre notre chéquier. Acouna matata, contre un chèque, a dit le big boss, n'importe quelle banque acceptera de nous remettre le solde restant dû, soit 5400 ff. Nous en acceptons l'augure puisque acouna matata ! Et, pour la cinquième fois nous franchissons le péage gratuit. Claudil prend son chéquier car Jacky a assez fait d'avance comme cela, mais il ne se leurre pas trop, il serait bien étonné qu'il lui serve à quelque chose... Sixième péage et on est en ville, toujours dans le miniboss du big bus (ce n'est pas une erreur, je fatigue...) Ca nous promène, et ça ne nous coûte pas cher puisque, tout le temps des transactions, le minibus est à notre disposition avec son chauffeur !

Première banque. Malgré des palabres convaincants appuyés par Putain (qui, au vu de ses papiers, s'avère être "Peter"!), première déconvenue, la banque refuse le chèque sur le Crédit Agricole qui, ici, a autant valeur qu'un emprunt russe. Acouna matata, on va en voir une autre. On y va par acquit de conscience mais sans conviction. A juste titre d'ailleurs. Et puis une troisième, et puis il commence à pleuvoir, et puis on commence à en avoir marre ! Le voyage du lendemain semble compromis et l'acompte de 3400 ff. aussi d'ailleurs...

On se retrouve au pied "des cornes". Nous n'avons plus d'espoir. Comme il pleut sérieusement maintenant, Peter – pour l'appeler par son nom – nous propose d'aller boire un coup à l'abri et, pendant se temps, il ira chercher son patron qui tâchera de trouver une solution à son problème qui, désormais, devient un peu le nôtre ! O.K. nous nous rendons à l'Ingo's snack bar à quelques mètres du bureau du boss.

Fort de sa notoriété, le big boss nous accompagne vers une banque qui est en train de fermer ses portes. Palabres. Rien à faire, il ne rentrera pas ! Qu'à cela ne tienne, allons voir là-bas...Il pleut, le temps s'assombrit, les banques ferment, la nuit vient ! On en a ras l'Afrique ! Encore un essai, et puis deux...Bref, le big boss dit qu'on verra cela demain à l'aéroport, qu'acouna matata les offices de change de l'aéroport ne feront aucune difficulté avec une carte bleue ! Nous en acceptons l'augure, encore une fois, et saluons le boss en le remerciant pour la navette qu'il accepte de mettre à notre disposition pour le retour ce soir à l'hôtel, et le lendemain matin pour nous rendre à l'aéroport.

Le patron parti, nous demandons au chauffeur de bien vouloir patienter un peu, le temps que les femmes fassent quelques emplettes puisqu'on est du côté "des cornes". Bien que Claudil claudique à force de courir à droite et à gauche, il accepte de ne pas faire bande à part. Les Claudes vont acheter un chapeau de brousse pour madame et diverses babioles : couverts à salade et coupe-papier en bois du pays, porte-clefs en ébène (?), etc. Les Js : des tee-shirts, couverts à salade, cartes postales, etc.

Il fait nuit, on rentre. On repasse "les cornes" et "le péage", et une demi-heure plus tard le minibus nous dépose à notre hôtel. Le chauffeur nous donne rendez-vous le lendemain matin, dans le hall de l'hôtel, à 6 heures. Ouf !

C’est l’heure d’aller au restaurant, comme ces événements nous ont épuisés nous mangeons de tout… sauf du dessert parce que le dessert...

Chacun regagne sa chambre et, seul dans la sienne, Claudil rédige ses mémoires depuis le premier jour, pendant que Jacky se bat avec son lavabo qui persiste à lui indiquer le nord !


Encore un peu d'histoire :

Le Kénia s'étend du 6° parallèle Nord au 12° parallèle Sud. L'équateur passe au Nord de Nairobi, la capitale, sur le mont Kenya (5200 m.). Ses pays limitrophes, du sud à l'est, dans le sens de rotation d'une hindoue en train de prier, sont : la Tanzanie, l'Ouganda, le Soudan, l'Ethiopie et la Somalie. Il est bordé à l'ouest par le lac Victoria où le Nil Blanc prend sa source, et à l'est par l'Océan Indien.

Sa superficie est de 583 644 km² (plus que la France : 549 000 Km²) pour 22 millions d'habitants, ce qui lui fait 3 fois moins d'habitants au Km² qu'en France : 38 au lieu de 106.

Le point culminant est le Kilimandjaro (5895 m.) situé sur la frontière entre la Tanzanie et le Kenya. C'est également le point culminant de l'Afrique.

Le Kenya compte plus de 30 parcs ou réserves (de flore, de faune ou marine) variant entre 1,5 Km² (Crescent Island Réserve) et 20 567 Km² ( Tsavo National Parc) en passant par Amboseli Réserve, 3200 km² et Masaï-Mara Réserve, qualifiée de "joyau du Kenya", 1792 km².

"Du Kenya, on peut tirer d'admirables cartes postales : longues plages de sable blanc ; sommets neigeux du mont Kenya et du Kilimandjaro ; vives antilopes dans la savane ; puissants éléphants dans un cours d'eau ; sans parler des pasteurs peinturlurés pour l'agrément des touristes... Mais, par-delà la richesse et la beauté, très naturelles, de ses paysages, le Kenya, produit d'une histoire millénaire où l'humanité trouva l'un de ses berceaux, est aussi une terre de rencontres et d'affrontements dont l'aboutissement fut une mosaïque culturelle originale." (Encyclopaedia Universalis) Au Kenya, l'Afrique traditionnelle est morte depuis belle lurette, le seul folkore qui subsiste est entretenu à l'intention des touristes exclusivement...


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 19 Juil 2012 13:15

Jeudi 18 mai 1995 :

Réveil à 5 heures et quart. Peter, ex-Putain, nous attend avec un de ses acolytes dans le hall de l'hôtel ; nous le rejoignons après avoir pris notre petit déjeuner. Nous quittons le Reef à 6 heures sonnantes, et passons le "péage" pour la 8ème fois !

A l'aéroport nous retrouvons le big boss qui entend toucher son fric avant notre départ. Il en sera pour ses frais car, ici comme en ville, le bureau de change refuse le chèque de Claudil et la carte Visa de Jacky car, nous dit-on, le télex est en panne. C'est aussi bien car s'il avait fonctionné, la carte aurait été refusée compte tenu du prélèvement de 3000 ff. de la veille, et ce refus n'aurait pas entretenu la confiance entre le big boss et nous. Il n'y a plus d'acouna matata qui vaille, maintenant nous sommes au pied du mur, harnachés de pied en cap pour le safari, et le grand chef à qui nous devons d'être là doit nous sortir de ce pétrin ! Claudil, lui, en aparté, regrette de ne pas avoir écouté Thierry et d'avoir voulu tenter l'aventure en solo ! Nous n'en serions pas là ! Jacky est perplexe et nos femmes dans l'expectative !

Alors le big boss se montre à la hauteur de la situation : il va payer pour nous et, dit-il, nous solderons cela au retour. Bien que nous ne voyons pas par quel hasard le règlement des banques pourrait être modifié en notre faveur, en l'espace de 48 heures, nous acceptons cette solution avec gratitude et le secret espoir de faire l'affaire du siècle. Pas très honnête, mais, bon ! D'accord, nous verrons ça à notre retour, et c'est à nous maintenant de lui dire acouna matata ! Ce n'est plus la même chose, car c'est vrai que ces deux mots qui arrangent tout quand on est dans la mouise n'ont pas la même portée selon qu'on les prononce ou qu'on se les entend dire.

C'est fait, le big boss nous souhaite bonne chance (on comprend ça, il a tout intérêt à ce qu'on revienne vivant !) et nous sommes admis dans le hall d'embarquement. Là, nous rencontrons une dizaine de voyageurs qui, comme nous, attendent leur avion pour Masaï-Mara. Renseignement pris auprès de l'un d'eux (car notre billet est assez mal libellé et qui plus est la destination indiquée n'est pas Masaï-Mara mais Olkiombo !), nous constatons que tout le monde n'a pas la même destination alors que tout le monde va au même endroit. Claudil demande à un employé de l'aéroport qui lui répond, sans plus d'explications : C'est bon !

Bref, ce doit être bon en effet puisqu'à 8 heures et demie nous nous dirigeons tous vers un petit coucou à hélices de la Compagnie Eagle Aviation Limited. Il y a 17 places, nous embarquons à 14, c'est parfait.

Le pilote met les gaz et notre zinc, genre taxi de brousse, roule sur la piste en faisant un bruit de tous les diables ; il couine comme ce n'est pas possible dès qu'il prend le tournant pour se mettre en bout de la piste d'envol mais il s'élance, s'élance...fait un effort qu'on croit désespéré, puis contre toute attente, bondit dans le ciel. Ouf !

Une fois en l'air, ça va beaucoup mieux à part un léger roulis auquel on s'habitue très vite et un vrombissement qui rappelle certains films de guerre ! Nous ne sommes pas très haut, à vrai dire nous faisons du rase mottes. Quelques minutes plus tard, en effet, nous atterrissons sur une plaque en béton qui, vue d'en haut, ressemble à un mouchoir de poche. C'est la piste ! Premier arrêt, nous prenons un couple de voyageurs qui porte notre effectif à seize sur les dix-sept places dont dispose l'appareil.

Là, on croit rêver : l'avion roule sur son aire bitumée, puis à travers champs, sur plus de deux cents mètres ! Jacky se pose la question de savoir si, par hasard, ce n’est pas « ça » qu’on appelle des taxis-brousse ? Eh bien non, soudain, avec le couinement qui nous a tant surpris tout à l'heure, l'avion fait demi-tour et s'élance sur la tôle ondulée pour arriver, plein gaz, sur la piste de décollage qui, trop petite, ne permet pas l'envol. Pour atterrir, c'est bon ; pour décoller, walou, faudrait une rallonge ! Nous complétons donc par cent mètres de tout-terrain et, les reins en compote, nous revoici plein ciel...

Roulis, vraoummmm, roulis, et ça dure. Josette n'est pas au mieux de sa forme, et Claudel commence à se plaindre d'une de ses migraines dont elle a le secret. Toutes deux essaient de tromper leurs maux en prenant des photos du paysage, c'est-à-dire, maintenant que nous sommes en altitude, du ciel moutonneux et cotonneux à souhait qui est devenu en quelque sorte notre plancher. Puis, tout à coup, sur notre gauche, trouant le tapis blanc qui nous supporte, une masse sombre couverte elle aussi d'une calotte blanche, c'est le Kilimandjaro avec ses neiges éternelles dans lesquelles Hervé Vilard voulait se faire un blanc manteau, ce con ! On n'a pas le droit ; le Kilimandjaro appartient à la Tanzanie et non au Kenya ainsi qu'on a voulu nous le faire croire. N'empêche, le spectacle est beau et émouvant aussi, un peu. On le mitraille et Jacky filme.

A part cela, il n'y a rien à voir et Claudil en profite pour mettre ses notes à jour, mais ce n'est pas facile car on est secoué ! Les deux frères, assis chacun près d'un hublot, ont sur leurs genoux la tête de leurs femmes qui décidemment préfèrent les boeings aux aéroplanes ! Jacky, toujours pervers, fait remarquer qu'elles offrent une position particulièrement intéressante, d'autant que leur tête suit le va et vient des secousses...

A 10 heures 10, arrêt de 10 minutes à Nairobi. Nairobi n'est pas précisément sur la route directe Mombasa/Masaï-Mara mais des obligations qui nous échappent en ont décidé ainsi. On en profite pour faire une pause pipi puisque, comme le signale Claudil, ‘Nairobi’ est la contrepèterie de ‘ro-bi-nai’. Claudel, elle, part en quête d'une pharmacie dans le secteur pour tenter de vaincre son mal de crâne.

Grâce à un Français habitué du lieu, nous apprenons pourquoi les billets de tous les passagers allant à Masaï-Mara ne portent pas la même destination, c'est qu'à Massaï-Mara, il y a plusieurs escales : Keekorok Lodge, Intrepids, Mara Séréna Lodge, Governor Camp, et d'autres sans doute dont le nôtre, par exemple : Olkiombo.

Claudel revient bredouille, pas de pharmacie dans le secteur. C'est alors qu'un Anglais charitable (si, si !) et qui parle français (rare !) donnera 4 cachets à Claudel, ce qui n'empêchera pas que, dans l'avion, elle sera malade au point d'utiliser le petit sac prévu à cet effet. Claudil dit à haute voix : "Claudel is ill" façon de montrer à l'Anglais que lui aussi, il cause autre chose que sa langue. L'Anglais, toujours charitable (re-si, si !) donne 4 nouveaux cachets à Claudel puisque les précédents n'ont pas eu le temps de faire effet et que, là où ils sont, elle ne peut tout de même pas les réutiliser.

Enfin nous arrivons à la première escale : "Intrepids". Nonobstant Olkiombo, c'est ici, mais vous vous en seriez douté, c'est ici que les "Andrew" (comme précisé sur leur titre de transport) descendent. Il est 11 heures et demie.

Au bout de la piste, c'est à dire à une dizaine de mètres, un 4x4 attend les voyageurs, c'est à dire nous, et nous seuls. Le chauffeur, un noir comme il se doit, Haron Sialo, nous baraguouine en anglais que c'est lui qui va être notre guide pendant les deux journées que nous allons passer à "Fig Tree Camp". En attendant, il faut se rendre à ce camp qui est à 15 km... Nous voilà partis. Chemin faisant, en prélude au safari qui commencera cette après-midi, nous rencontrons des éléphants, des troupeaux de gazelles, des topis (espèce d'antilopes) et des singes. Quoique complaisant, notre chauffeur ne s'arrête guère car l'heure est avancée, et compte tenu du chemin à parcourir sur une piste qui n'a rien d'une autoroute, il juge opportun de ne pas trop s'attarder si l'on veut être dans les temps pour déjeuner. Et, une demi-heure plus tard, vers midi nous arrivons au camp, accueilli par une pancarte qui, vue d'un côté, nous souhaite karibu (bienvenue), et de l'autre kwaheri (au revoir).


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 20 Juil 2012 15:43

Le décor est sympathique, il s'agit d'un complexe rustique fait de cases individuelles et d'un bâtiment commun pour l'accueil, le bar, les cuisines et la salle de restaurant. Le tout panaché bois et pierres, couverture en chaume. L'ensemble est noyé dans les bougainvilliers et autres plantes exotiques odorantes et chatoyantes, avec à l'entrée une piscine d'un beau bleu mais remplie d'une eau croupie à l'aspect peu engageant ; peu importe, on n'est pas venu pour se baigner...

Au bar, on nous sert un cocktail de bienvenue, très peu alcoolisé mais d'une rare suavité. Puis on nous affecte nos cases, afin de déposer nos affaires et éventuellement nous changer, mais on nous demande de faire aussi vite que possible car le service du midi est prêt.

Nous prenons donc possession de nos chambres, C 14 pour les Js, C 15 pour les Claudes. Cette fois nous sommes voisins. Nous remarquons la suite numérique des cases de notre secteur "C", 11, 12, 12a, 14, 15, etc. Il n'y a pas de 13, ça porte malheur ! Ces British, tout de même !

Les cases sont également sympathiques quoique dépouillées : 2 lits séparés, 1 douche, 1 lavabo, 1 wc, eau courante et groupe électrogène à certaines heures. Ca nous suffit.

La première chose que fait Josette, c'est de retirer ses bagues et boucles d'oreilles car, on lui a dit que les Masaï sont voleurs et que pour se procurer une bague ils n'hésitent pas à couper un doigt ! Quelle est la part de vrai, on n'en sait rien mais dans le doute il vaut tout de même mieux enlever sa bague. On nous dit aussi qu'il ne faut pas les photographier avant de leur en avoir demandé la permission. Leur photo c'est leur âme ; prendre une photo, c'est voler leur âme. Il paraît que dernièrement un couple d'allemands a vu sa voiture lapidée à coups de pierres à cause de photos prises sans autorisation...On se le tiendra pour dit !

12 heures 30, repas composé d'un buffet campagnard, surtout des crudités, arrosé de vin type "pneu brûlé" qui fait les délices de Claudil, et d'un dessert gélatineux dont Jean-Pierre Coffe dirait...

Tout en déjeunant, nous constatons que la salle à manger se garnit peu à peu, et puis des têtes connues apparaissent. Ce sont des gens qui ont voyagé avec nous de Metz à Mombasa et qui, descendu au Reef où ils ont déposé leurs valises, ont opté pour un safari pendant toute la semaine en minibus Ils sont environ 25 pour 4 minibus. Ils sont ravis de leur circuit itinérant mais un peu fatigués,

- et ce n'est pas fini ! nous dit une dame avec une intonation qui nous fait pitié.

Autant pour eux que pour nous! Le café avalé les Claudes se précipitent vers leur case pour une sieste de première classe - mais pas coquine du tout, ils sont crevés !- tandis que les Js s'engagent aventureusement dans la réserve pour une petite promenade digestive. Ils sont jeunes ! Tellement jeunes que le service de sécurité les rappelle à l'ordre et les convie à rejoindre leur case départ ! On ne franchit pas les limites du camp sans guide officiel ! Scrogneugneu, c'est un vrai camp de concentration. Mais c'est vrai que les risques ne sont pas nuls ! Cependant Josette prend quelques photos d'éléphants à la sauvette et rebrousse chemin en bougonnant accompagné de son Jacky de mari.

Sur le pont qui enjambe la rivière Talek en bordure du camp, ils assistent à un spectacle de petits singes, du genre capucin, qui font les fous dans les branches des arbres en limite de la propriété. Comme de bien entendu, Josette, qui a de curieux rapports avec les animaux, a eu la frayeur de sa vie quand un gros babouin est passé en courant dans ses jambes : ââââh !

Vers 16 heures, les Claudes rejoignent les Js au bar, bien entendu. Haron, notre chauffeur est là, qui nous attend. Le vrai safari va commencer.

On reprend le 4x4 du matin et nous nous engageons dans la savane. Il a plu récemment et certaines pistes sont défoncées, qu'à cela ne tienne, notre 4x4 fait du tout-terrain avec beaucoup d'aisance. D'ailleurs tout le long du circuit il sera plus hors piste que sur piste, ce qui nous permettra de nous approcher de certains animaux; contrairement aux autres touristes en minibus, condamnés à voyager comme s'ils étaient à Thoiry !

Haron est formidable, il connaît bien son métier. Alors que nous roulons sur la piste et que chacun de nous, debout dans le 4x4 débâché, regarde à droite et à gauche sans rien apercevoir, lui, soudain pointe un doigt en direction des hautes herbes et annonce calmement :

- Là, devant, lion.

Et avant même que nous ayons vu quoi que ce soit, il s'engage dans la savane avec autorité et maestria, contournant ou négociant les ornières pleines d'eau. Soudain il ralentit et nous apercevons, tapie dans l'herbe, une lionne qui, consciencieusement se lèche le poitrail comme un gros chat. Il jauge le danger, contourne l'animal pour une meilleure prise de vue, s'approche, s'approche encore et laisse tourner le moteur au ralenti... Nous, béats d'admiration aussi bien pour l'animal que pour l'homme, nous mitraillons, engrangeant pour l'hiver.

Avec beaucoup moins de précautions, mais à bonne distance car une présence trop rapprochée les feraient fuir, il nous mène vers des troupeaux de gazelles de Thomson parmi lesquelles sont parfois égarés des topis ou autres waterbucks. Ce sont des milliers et des milliers de gentilles petites bêtes avec leur queue toujours en mouvement pour faire, va savoir, chasse-mouche ? D'accord, ni ventilateur ni balai de chiottes ! Merci Jacky. Et puis, soudain, au hasard d'un croisement, cachés par des arbustes, ce sont deux buffalos (buffles) qui nous dévisagent avec indifférence.

Plus loin, sur une mare de fortune, des oiseaux aux pattes jaunes et dont le nom nous échappe (je rappelle que le guide ne parle pas un mot de français, ce qui facilite la communication...), attirent notre attention. Et puis, plus loin ce sont des canards qui, suivis par leurs petits, tracent des sillons dans l'eau.

- Ils font comme chez nous, dit Jacky.

Bien sûr, cette blague, un canard c'est un canard ! Même au Kenya.

Ah ! au détour d'un chemin, dans un arbre, le long de la piste, nous avons vu le « blue naped mousebiro », l'oiseau bleu ! Ma-gni-fique, dit qui vous savez. Les femmes l'avaient raté en Côte d'Ivoire mais ici elles ont tout loisir de l'admirer car monsieur posait pour la photo ! Et puis à nouveau un félidé, mais c'est un lion cette fois qui a les yeux fixés sur la ligne d'horizon. Ostensiblement, il ne veut pas nous voir. Nous approchons pour le filmer et le photographier de plus près. C'est alors qu'en prenant son appareil, Josette laisse tomber sa paire de lunettes de soleil hors du 4x4. Le lion est à environ quatre à cinq mètres. Que faire ? Haron mesure le danger, jauge la distance qui sépare les lunettes du carnassier, fait une manoeuvre afin de positionner au mieux son véhicule, c'est-à-dire d'amener le marchepied de la cabine au niveau de la paire de lunettes, de faire toujours face au lion et, tout en l'observant, descendre un pied puis un bras vers les lunettes à saisir, et d'un geste rapide mais pondéré, sans exaltation ni peur qui pourraient être ressenties par l'animal, s'en emparer. Bien entendu, il n'a pas été question de couper le moteur et le lion, habitué très certainement, a longuement respiré les senteurs de gasoil brûlé, façon comme une autre d'agrémenter son quotidien.

On a eu chaud ! Enfin, quand je dis qu'on a eu chaud, c'est une façon de parler car nous sommes sur un plateau de 1500 mètres d'altitude, et on a beau être protégé par une chaîne de montagnes de moyenne importance à l'est, le vent souffle en rafales continues. Le soleil peut être de la partie, le vent balaie allègrement ses rayons. On a eu chaud ! cependant car,

gag :
Jacky : Haron, it is dangerous (il parle un peu anglais tout de même, ce petit Lorrain).
Haron : Oui (et lui, un peu français...)
Jacky : Et si... lion vouloir... (il fait le geste de quelqu'un qui en étrangle un autre)
Haron : Non ! Me...vroumm (il fait le geste du conducteur qui démarre)
Jacky : Et si on avait eu une panne ?
Haron : ( ne comprenant pas le mot) ...panne ?
Claudil: (à Jacky) Ben, il se servirait de son talkie-walkie.
Haron : (comprenant) Talkie-walkie ? Non ! No talkie-walkie !
Claudil: But... pistolet?... browning ?
Haron : No !
Claudil: Alors ? Heu...then ?
Haron : Wait ! (traduction : attendre les secours !) L’histoire ne dit pas comment les secours auraient été prévenus !

Et puis, plus loin Haron a dépisté des girafes. Dans les grandes herbes, ça, c'est facile ; même Claudil les a vues! C'est dire ! A peu de distance des girafes cheminant à pas lents et un peu maniérés comme notre précieuse de Mombasa, des chacals se livrent à des jeux de pattes avec une innocence apparente. Faudrait peut-être pas trop s'y fier !

Soudain notre chauffeur, qui depuis quelques instants guette à droite et à gauche et poursuit sa route en zigzaguant dans la savane, s'arrête, descend du 4x4 et s'approche d'une bouse énorme qu'à premier abord on aurait pu prendre pour quelque grosse taupinière. Il la touche, constate qu'elle est fraîche, et nous dit :

- Elephant

Voyant, un peu plus loin, de l'herbe foulée sur plusieurs mètres, comme dans les jeux de piste :

- There, dit-il, en tendant le doigt vers l'est.

Il reprend son volant et, d'une allure assurée se dirige vers des taillis derrière lesquels nous débusquons un vieux solitaire qu'il juge prudent de nous faire admirer à bonne distance. Mais l'éléphant nous dévisage avec indifférence, il n'a cure de la présence des touristes photographes ! Il faut dire qu'il a l'habitude...

Il commence à faire frais, Haron propose de rentrer mais chemin faisant, nous ne manquons pas un ballet d'autruches encore plus précieuses que notre précieuse à nous. Nous apprenons que les plumages noirs, ce sont les autruches mâles, et les plumages gris, les femelles. Et puis, alors là, chapeau Haron ! sur la piste du retour au camp, il nous a débusqué une famille de lions avec la femelle et, à bonne distance, toujours le regard sur la ligne d'horizon, et la narine frémissante, le lion superbe et majestueux, tandis que, tapis dans l'herbe, à tel point tapis qu'il nous a bien fallu deux minutes d'observation pour en compter les petites têtes, quatre lionceaux sages comme des images baillaient au plaisir d'exister dans un décor aussi ma-gni-fique, comme dirait Claudel à juste titre. Spectacle émouvant, rare.

18 heures 30, morts de fatigue nous sommes de retour à Fig Tree Camp, la nuit est tombée. Un passage furtif dans les cases pour les hommes, histoire de se dépoussiérer, plus long pour les femmes qui se refont une beauté. Et on se retrouve au bar d'abord, (les hommes) et à table ensuite (ensemble) pour le repas du soir. Le repas avec son fameux dessert dont Jean-Pierre Coffe disait récemment, aux grosses têtes, que c'en était !

Nous regagnons nos chambres en regardant le ciel, en contemplant les constellations. C'est un safari stellaire hors programme. Surprise, Claudel découvre la Grande Ourse, mais pas la Polaire, tout de même...

Il est 21 heures ; ce n'est pas encore ce soir qu'on fera une belote. On est crevé, fourbu. A demain.


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 21 Juil 2012 13:42

Vendredi 19 mai 1995 :

Réveil à 5 heures et quart par le boy de service qui vient nous faire un gentil toc-toc à la porte.

Pendant que Claudil se rase, Claudel qui en veut pour son argent, est déjà dehors. Son attention est attirée par des ronflements sonores qui sortent d'une case enfouie dans la luxuriance de la végétation. C'est sans doute le gros Belge que nous avons remarqué la veille, au restaurant, qui mangeait comme quatre. Lui aussi, en voulait pour son argent ! Comme des bruits suspects accompagnant les ronflements ne peuvent pas être que des pets, Claudel, un peu inquiète alors qu'il fait encore nuit, réintègre la case conjugale. Un guide parlant français (on n'a pas eu cette chance !) nous apprendra que le gros Belge n'a rien à voir dans cette affaire, il s'agit d'hippopotames qui sortent de la rivière la nuit pour venir dormir près des cases. On aurait pu nous prévenir ! Mais s'il est vrai que nous sommes au beau milieu d'une réserve, il faut dire que des gardes circulent nuit et jour dans le domaine pour prévenir tout danger éventuel. Nous en concluons que, contrairement à la réputation qu'il a, l'hippopotame n'est pas un réel danger ! Vrai ou faux, en attendant, toutes nos excuses à nos amis d'outre-Sambre.

Petit déjeuner et départ pour notre deuxième safari; il est 6 heures.

Notre surprise est grande quand nous voyons dans le ciel, moins venteux ce matin, trois, quatre, puis cinq ballons qui chargés de touristes, au ras du sol participent, comme nous, à des safaris photos. De divers endroits de la réserve il y a des départs en montgolfière ; nous ne le savions pas. Ce sera pour la prochaine fois... Jacky en filme un qui, à basse altitude, manque de nous rentrer dedans !

La savane est calme à cette heure matinale. Au détour d'un chemin nous croisons un lion qui dort d'un sommeil de bienheureux. D'abord on le croit mort, mais l'un de nous lui a vu soulever une paupière, donnant ainsi tort à Jacky en train de chanter : "le lion est mort ce soir...". En fait on pense qu'il digère. Car comme le faisait remarquer Jacky (encore lui !) en observant une hyène en premier plan et un troupeau de gazelles à l'horizon :

- Devant, la hyène ; derrière, le garde-manger.

Il faut bien que tous ces animaux se nourrissent selon leurs lois, et leurs lois se résument en une seule : la loi de la jungle ! Dura lex, sed lex ! Comme nous le précise un petit guide sur le Kenya :

Petite leçon d'écologie naturelle :

« Chaque espèce d'animal a besoin pour vivre d'un environnement biologique spécifique. Un équilibre subtil s'est naturellement établi entre toutes les données de la flore et de la faune ».

Voilà qui répond à tous les écologistes moralisateurs et stupides : "un équilibre subtil s'établit naturellement" ! ; il s'établit tout seul et sans l'aide des écolos ! Et à ceux qui penseraient que les écologistes sont là pour combattre les débordements de l'homme, qu'il leur soit répondu que l'homme fait partie de la nature au même titre que les autres animaux ; que c'est un prédateur comme les autres et qu'il fait partie de l'environnement spécifique avec lequel l'équilibre subtil doit s'établir naturellement, c'est-à-dire sans l'aide des Bougrain-Dubourg et autres Cousteau ! devenus maintenant, en 2012, depuis la rédaction de ce texte 17 ans plus tôt, les Hulot, Duflot, Joli et consorts…

Mais si tu persistes à vouloir nourrir les lions avec ta retraite et ta fourchette, libre à toi mais ne nous fait pas suer !

Un phacochère s'ennuie dans les hautes herbes; il nous dévisage sans surprise et nous tourne le dos comme un malotru ! Un troupeau d'autruches passent sans nous voir. Tout cela commence à devenir un peu monotone... Et puis, soudain, le long de la piste que Haron prend parfois, un guépard nous éclabousse de sa majesté, sauf quand il se tourne et s'étire en nous montrant son cul... Nous le suivons des yeux, et du 4x4, sans que notre persistance de voyeur ne le dérange un tant soit peu. Sa longue échine ondule au-dessus des herbes de la savane qui l'immergent presque entièrement ; il se dirige vers un arbre pratiquement mort à force d'avoir reçu l'hommage de ses griffes. Il en fait le tour et urine ostensiblement devant nous comme pour nous montrer qu'ici, il est chez lui. A bon entendeur salut. Et puis, comme il rejoint la piste, nous le suivons pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il décide d'aller se fondre soudain dans les grandes herbes. Très beau spectacle ! Merci Haron.

Vers 9 heures du matin, nous rentrons au camp pour un petit déjeuner très copieux, avant de reprendre la suite de notre safari, vers 10 heures.

Haron n'est pas le seul guide de Fig Tree Camp, il y en d'autres ; et surtout il y a des guides des autres Camp de la réserve. Ceux-ci, à longueur de journée se croisent avec leurs clients à bord de leur 4x4 ou de leur minibus. Quand ils ont repéré des espèces rares en quelque endroit et qu'ils rencontrent un autre guide en train de promener sa cargaison de clients, ils le renseignent. C'est ainsi qu'au sortir d'une ornière d'importance à l'aide du crabotage qui a fait hurler les pignons, lesquels, on l'a bien cru, ont failli claboter, un guide venu d'on ne sait où a signalé à Haron que quelque chose, par là, valait le détour. Bien entendu, comme ils parlaient en swahili, nous n'avons rien compris... Mais en anglais, c'aurait été pareil !

Bref, nous voilà partis, hors piste comme d'habitude. Nous arrivons devant de hauts et vastes taillis vers lesquels, à pas lents, se dirige un éléphant de belle taille. Haron s'arrête. Bon, nous on photographie l'éléphant mais, franchement, si c'est cela le spectacle annoncé, il n'y a pas de quoi fouetter un chat-tigre ! On en avait déjà vu un la veille. Soudain, Claudel et Josette s'écrient ensemble : Oh ! Regardez ! Qu'est-ce qui se passe par là ? Les buissons bougent ; c'est le vent ou quoi ? C'est alors que nous découvrons que les taillis sont occupés par plus d'une vingtaine d'éléphants jusque là paisibles mais qui, tout à coup, se mettent à manger littéralement la forêt ! Des bruits sourds et des craquements nous parviennent, et les arbres qui bougent sont des arbres qu'on arrache sans ménagement à grand renfort de trompes !

Le mâle solitaire a rejoint le groupe des festoyeurs et se mêle à eux. Nous filmons et mitraillons le spectacle qui, effectivement, valait le déplacement. Ma-gni-fique ! Puis le repas ayant pris fin, les pachydermes sortent de leur resto-champêtre et, en vrac, se dirige vers l'endroit d'où venait le grand mâle. Nous remarquons alors qu'il y a des éléphanteaux dans le groupe, mais comme celui-ci se referme sur lui-même en les abritant, nous les distinguons mal. Néanmoins, Jacky, notre caméraman maison, a réussi au téléobjectif une très jolie prise de vue d'un jeune éléphanteau en train de téter sa mère! Mais, iconoclaste impénitent, nonobstant la beauté de ce spectacle rare, en voyant le petit pachyderme maladroit avec sa trompe empêtrée dans d’autres trompes au mol ballant, il n'a pas pu réprimer cette affreuse plaisanterie : "On se croirait à Beaubourg !".

Et puis ça devient presque lassant, on fait des kilomètres pour voir et revoir ce qu'on a déjà vu : des autruches, des gazelles, des hyènes et des phacochères. Bon, d'accord, pour les phacochères, on en a vu deux qui se battaient ; à moins qu'ils ne jouassent, ce qui, tout en étant plus joice pour eux, l'était beaucoup moins pour le touriste...

Tout de même, d'assez près, nous avons vu des zèbres ! Et d’après Haron, il paraît qu'en cette saison, ça n'est pas courant. Mais, il dit ce qu'il veut. Soudain Claudil a l'impression que tout ceci est factice ! Les lions, le guépard, les éléphants et touti quanti, c'est peut-être eux qui sont au spectacle et qui s'amusent à nous voir passer dans nos cages en fer ! Et au mépris affiché de certains qui, ostensiblement, nous tournent le dos, il se demande s'ils n'en ont pas marre mais qu'ils acceptent la contrainte parce que c'est le prix à payer pour leur nourriture. Hein ? Vu sous cet angle, ça fiche tout en l'air !

Soudain, comme si elle avait surpris ces propos désabusés, la savane nous offre un spectacle très émouvant dans sa simplicité. Alors que nous roulons au milieu des grandes herbes, nous apercevons marchant à la queue leu leu le long de la piste que nous suivions, une lionne et ses quatre petits. Ce ne doit pas être celle que nous avons vue la veille au soir, ses lionceaux étaient beaucoup plus jeunes ; ceux-ci ont déjà des allures de mâles, ils suivent leur mère avec application sans se laisser distraire par les intrus que nous sommes. La lionne, du coin de l'oeil, ne peut pas ne pas nous avoir vus ; mais cela ne trouble nullement le ballant de sa tête qui suit, à contretemps, celui de son corps ondulant pendant la marche. Elle poursuit sa voie comme si nous n'étions pas là, vaquant à ses affaires... Et le spectacle de ces petits déjà familiarisés à la vue et à l'odeur de l'homme, suivant leur mère sur les chemins de tous les dangers, a quelque chose de si tendre qu'on voudrait pouvoir descendre du 4x4 et les prendre dans ses bras. Cette symbiose spirituelle entre l'homme et l'animal est immense vu du côté humain, et cependant on tremble à la pensée du carnage qui pourrait s'ensuivre si la raison ne parvenait pas à juguler le coeur... A regrets nous laissons partir, en les suivant de regard, ces quatre petites choses qui ne sont plus bientôt que quelques frémissements de hautes herbes.


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 22 Juil 2012 13:14

Haron qui est loin de deviner tout ce qui se passe derrière le front de notre penseur de service, baragouine et parvient à nous faire comprendre qu'il va nous amener dans un village Masaï. Chic ! Josette, inquiète, recompte ses doigts et tâte ses oreilles !

Nous arrivons devant un ensemble de cases construites en rond derrière une palissade d'épineux, ce qui donne au village l'aspect d'un camp retranché de cow-boys avant l'attaque indienne. Après avoir palabré brièvement avec un indigène, nous descendons du 4x4 et, suivant Haron, nous pénétrons à l'intérieur du campement. Tous les habitants, hommes, femmes et enfants se sont regroupés au centre du village, nous les rejoignons et les saluons tout en pataugeant dans une espèce de terreau noirâtre et nauséabond, selon l'olfaction délicate de Claudil. Ces gens portent des vêtements très colorés et sont parés de colliers de perles ; le rouge domine. Les hommes ont les cheveux bouclés très courts et les femmes le crâne rasé. Autre particularité, chacun a le lobe des oreilles percé, mais pas de ces petits trous pour passer une boucle d'oreille, des trous où, pour certains d'entre eux, on pourrait passer les trois doigts joints d'une main sans toucher les bords. Remarquable !

Le chef, ou supposé tel, du village nous fait visiter une case, celle d'un couple (les enfants du village ont une case commune à part !). C'est noir comme dans le cul de Lundéleur, à tel point que le film pris par Jacky ne donnera rien. Enfin, on dit que c'est bien ; on s'extasie. Mais ça pue... Néanmoins tout cela est très organisé, il y a le coin des animaux, le coin des nourrissons, le coin des parents et le coin cuisine. Le feu se fait parterre, au milieu de la case, et la fumée s'échappe par un trou dans le mur. La chaleur est agréable, il n'y a pas de moustiques ; si ce n'était l'odeur, on pourrait y vivre...

On rejoint le centre du village. Le temps de la visite, les villageois ont sorti leurs fanfreluches à vendre : calebasses, colliers de perles, etc. et entonne en notre honneur un chant un peu répétitif et sans grand entrain. Nous sommes loin des envolées chorales de la Côte d'Ivoire. Ici, c'est un peu surfait. Ca sent le décor pour touristes...

- Si ça se trouve, dit Jacky, dès qu'on sera parti, ils se changeront, monteront dans leurs Mercédés cachées derrière quelque taillis, et fileront donner un autre spectacle ailleurs, pour d'autres couillons comme nous !

Nous achetons quelques objets, donnons une pièce au chef pour la visite de son "beau village", prenons quelques photos avec sa permission : déjà très occidentalisés, quand on les paie ils acceptent de vendre leur âme ! puis nous rejoignons notre 4x4. Nous remarquons au dehors, autour du camp, des troupeaux qui font la sieste en rond. Un villageois nous fait comprendre que ce sont leurs troupeaux; qu'ils paissent à l'extérieur pendant la journée et que, le soir venu, ils rentrent au village où ils dorment, encore en rond, à l'abri des bêtes sauvages. En fait, le terreau noirâtre et nauséabond (selon le nez de Claudil, qu’il a fin !) dans lequel pendant près d'une heure nous avons piétiné, c'était des excréments! A ben merde alors, heureusement qu'il n'avait pas plu la veille, car tu imagines ?

Du coup, on s'en va, harcelé jusqu'à la dernière minute et jusque dans le 4x4 par ces Masaïs qu'on dit si farouches et si taciturnes ! Légende publicitaire ? On finit par le croire.

Haron nous entraine alors vers une rivière où, tout à loisir, nous photographions des hippopotames qui nous remettent en mémoire le principe d'Archimède sans lequel ils couleraient. C'est beau la physique ! Ils sont une dizaine de grosses bébêtes qui batifolent dans un creux de la rivière, le mufle au ras de l'eau soufflant comme des phoques et se servant de leurs narines comme des évents de baleines. C'est assez impressionnant. Nous engrangeons ce souvenir sur pellicules pour notre prochain hiver en France. Auparavant, nous nous sommes arrêtés pour admirer un singe perché en haut d'un arbre quand, regardant mieux, nous en avons découvert plus de cent qui, eux-aussi batifolaient, mais de branches en branches. Féérie simiesque !

Hélas, tout a une fin, et c'est le retour au camp, à toute allure car il va être midi et notre départ est fixé à 13 heures 40 ! Déjà !

On speed ! Fini le safari ! On s'arrêtera une seconde tout de même pour contempler une dernière fois un oiseau bleu qui pose sur une branche. On croise des troupeaux de zèbres qui, en principe, sont rares en cette saison nous avait dit Haron ! Bref !

Retour au camp. On mange, on fait les bagages, on règle les consommations non comprises dans le forfait qu'on n'a toujours pas payé d'ailleurs..., on remonte dans notre 4x4 où, sous la maestria de Haron, on file à tombeau ouvert vers la piste de l'aéroport (!) d'Intrepids ! Pour l'heure, les intrépides, c'est nous ! On voit bien, ici et là, des troupeaux de gazelles, de topis et autres impalas, c'est trop tard ! Safari fini ! On arrive à Intrépids avec 10 minutes de retard. Mais l'avion est plus en retard que nous...C’est très bien ainsi car, nous fait comprendre Haron, s'il avait été là avant nous, il nous aurait attendu. C'est nous qui l'attendrons encore pendant 20 minutes.

…Enfin le voici. Nous reconnaissons certains passagers avec qui nous avons fait l'aller, dont l'Anglais charitable (si,si) accompagné de sa pédale (Je ne vous l'avais pas dit ? Excusez-moi, mais l'Anglais en est), avec sa pédale donc qui est ravie que Claudel aille mieux. Entre femmes, on se soutient.

Pas de détour par Nairobi, direction Mombasa en ligne droite, avec une petite escale à 10 minutes de l'arrivée, comme à l'aller, pour y déposer nos deux passagers. Au préalable, par un ciel dégagé, vue intégrale du Kilimandjaro de pied en cap. Ma-gni-fique ! Mitraillage de photos comme il se doit !

Puis, pour atterrir, notre coucou fait un splendide virage sur l'aile gauche au-dessus de l'Océan, nous laissant découvrir les côtes crémeuses à souhait de l'Île de Mombasa. Nous arrivons donc après un vol de deux heures et demie pour un parcours d'environ 600 km. Ce retour, plus rapide que l'aller, se serait bien passé si notre petit groupe ne souffrait pas horriblement des oreilles, consécutivement aux courants aériens qui n'ont pas cessé de chahuter notre pauvre carlingue, laquelle s'en serait passé bien volontiers ; et chahuter non seulement de gauche à droite, mais aussi de haut en bas ! Et ça fait mal !

Il est 17 heures quand nous entrons dans le hall de l'aéroport où nous attend un délégué du big boss (nous l'avions oublié celui-là !), chargé de nous conduire directement au bureau de son patron. Il nous remet une carte de visite qui nous apprend enfin, il est temps, le nom de notre agence de voyage et celui du grand chef, Monsieur Sheban Wandera, général manager de Kenya Touring Compagnie, Moi Avenue (l'avenue des cornes) à Mombasa.

De mauvaise grâce, car nous sommes tout de même un peu fatigués, nous acceptons de suivre l'envoyé du big boss, puisqu'il faut bien payer ses dettes bien que nous ne sachions pas encore comment ! Nous montons dans sa voiture quand deux policiers se présentent à notre chauffeur et lui demandent ses papiers. Qu'est-ce qu'il se passe ? De quoi est-il question ? Il se passe que le malheureux s'est garé malencontreusement à une place réservée pour les taxis ! Bien qu'il reste des places libres en suffisance, et que le pauvre garçon n'en ait occupé indûment qu'une et pendant très peu de temps, les voilà qui lui dressent procès-verbal. Et les palabres commencent ! Et ça dure... Nous ouvrons les portes, sortons, parlons entre nous de façon à ce que ces cerbères de la loi entendent bien que nous sommes des touristes français, et qu'en la circonstance ils pourraient se montrer conciliants, rien n'y fait ! Et en ce qui nous concerne il n'y a rien à faire... Pendant 20 minutes nous allons patienter. Jacky bout, et Claudil itou ; les femmes prennent leur mal en patience. Nous commençons à nous ressentir de la fatigue, mais ce n'est pas le moment de s'emporter !

Enfin ce malheureux procès-verbal est rempli, c'est le big boss qui payera mais notre chauffeur nous fait comprendre qu'on lui a retiré des vignettes sur son permis à points ! Et nous partons avec notre conducteur soudainement devenu taciturne. Triste retour.

Nous passons "les cornes" ; et arrivons chez le boss, notre cher Sheban puisque maintenant nous pouvons l'appeler par son nom. Nous aussi, nous sommes gagnés par une vague appréhension, car nous mesurons que nous devons 5400 ff. et que nous n'avons pas le premier sou pour liquider la créance. En pays étranger, sans connaissance de la langue, et après avoir vu l'obstination des flics au travail tout à l'heure, Claudil en a froid dans le dos ; il se remémore certains films... d'autant qu'il commence à faire nuit, et que les banques vont encore être fermées ! Le problème si facilement différé, il y deux jours, se profile à nouveau dramatiquement à l'horizon.

Nous entrons dans le bureau de Sheban et là, oh surprise ! nous le voyons nous exhiber, très fier de lui, avec un magnifique sourire, un sabot pour la validation des cartes de crédit ! Où l'a-t-il eu ? Mystère ! Quoi qu'il en soit, ce n'est pas notre problème. Dans la mesure où la carte de Jacky passe dedans, et elle y passera, nous pouvons considérer que notre dette est réglée.

Et c'est l'affaire de cinq minutes, à l'issue desquelles, heureux comme s'il venait de faire une bonne blague (mais à qui ?), Sheban, dit le big boss, nous fait reconduire à notre hôtel dans son minibus. Toutefois, sans ménagement pour notre fatigue, il nous demandera comme un service, d'accepter dans le véhicule la présence de sa secrétaire, de deux employés de son agence et de lui-même. Le minibus fera omnibus pour déposer le personnel, chacun chez soi, ce qui est la moindre des choses puisque tout ce petit monde est en retard à cause de nous. Il nous a attendus. On fait donc tout un périple en ville où nous avons le loisir d'admirer des quartiers luxueux côtoyant sans gène aucune des quartiers pourris, voire des bidonvilles ! Sheban, lui, justifiant ainsi sa qualité de big boss se paye une propriété dont tu n'oserais pas rêver.

Tout le personnel de l'agence ayant regagné ses pénates plus ou moins vivables, pour la neuvième fois nous repassons le "péage" gratuit ! On s'en souviendra de celui-là !

Après une brève toilette, c'est le repas du soir agrémenté de son dessert dont certaines mauvaises langues disent que Jean-Pierre Coffe aurait dit que...

Et, complètement hagards, recrus de fatigue, nous nous couchons vers 20 heures 30 !


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 23 Juil 2012 15:13

Samedi 20 mai 1995 :

Les Js se lèvent à 7 heures et demie, Claudel à 7 heures 50 (c'est précis !) et Claudil à 8 heures et demie, soit après 12 heures de sommeil ; il était en manque. Le petit déjeuner englouti, on décide de ne rien faire aujourd'hui, sinon du lézardage dans le parc, face à la mer.

A 9 heures du matin, c'est formidable, il n'y a personne dans la piscine ! Nous optons pour un petit plongeon, histoire de nous remettre de nos aventures de ces deux derniers jours. Nous rencontrons des vacanciers qui sont partis eux aussi deux jours à Amboselli, le parc au pied du Kilimandjaro ; ils ont vu le bas de la montagne quand nous, nous en voyions le haut. En conséquence, on échange nos souvenirs réciproques. Tout de même, ils pensent que nous avons été gonflés de partir seuls, en dehors de l'organisation sensée nous couvrir en cas de danger et, en tout cas, chargée de nous driver. Dans le fond de lui-même et avec le recul, Claudil partage leur avis.

Josette tâte du bout du pied l'eau du bain bouillonnant. Ca lui semble à son goût, et elle s'y engage entraînant Claudel derrière elle. Soudain, c'est un grand cri ! Selon son habitude, elle se trouve nez-à-pinces avec quelque chose qui ressemble à un gros cancrelat de 5 centimètres au moins ! Elle sort de l'eau précipitamment, mais la bête, qui a eu peut-être aussi peur qu'elle, la suit en nageant de toute la vélocité de ses petites pattes ! Heureusement, un jardinier qui était là, témoin du drame en train de se jouer, intervient et d'un coup de râteau retourne la bestiole sur sa carapace, les pattes en l'air et la laisse sur place, à crever ! Josette compatissante et pas rancunière en est émue, mais elle ne la remettrait pas dans le bon sens pour tous les diamants de Tortiya !

On lézarde donc autour de la piscine, en guettant, mine de rien, afin de s'assurer que, dans l'herbe, une autre bête de même nature ne va pas venir venger sa copine. Mais voici l'heure de l'aqua-gym ! Josette et Claudel n'écoutant que leur courage dès qu'un beau garçon est à l'horizon, se jettent à l'eau pour rejoindre le maître-culturiste, un beau Noah qui, sur une cassette diffusant des tubs africains, commence sa danse rythmique. La "précieuse" est déjà là, ainsi que tante Hélène (ainsi baptisée par Jacky, vu la ressemblance qu'elle affiche avec notre chère tante, la vraie !). Et puis d'autres nanas, qui ont elles-aussi quelques kilos à perdre, se précipitent dans la piscine où leurs métabolites font monter le niveau d'eau.

Jacky court chercher sa caméra afin de fixer sur la pellicule les ébats de ces dames, ébats de toute beauté ! Tandis que Claudil, qui ne reste pas insensible devant un tel attroupement de grâce ou de grasses (au choix !), se mêle aux naïades et participe aux petites gesticulations censées (à défaut de ‘sensées’) faire perdre du poids. Josette qui ne résiste pas, elle, aux beaux noirs dans l'eau (voir Robert à Abidjan !) tombe dans les bras de Noah sous les cris encourageants de Jacky :

- Lâche-la ! Lâche-la !

Les espérances envolées, Claudil et Jacky se rejoignent au bar marin, côté piscine, et, assis sur les tabourets de pierre complètement immergés, ils commandent deux exports (pour commencer !) qu’ils boivent tout en surveillant leurs femmes d'un oeil de Prosper...

anecdote :

Jacky, assis le cul dans l'eau, en train de boire : C'est au point ce truc-là, on peut boire et se vider en même temps.

Claudil, testant le système en question : Oui, mais ce n'est pas pratique pour secouer la dernière goutte !

Afin d'immortaliser, elle-aussi, ses pochtrons de mari et de beau-frère, Josette saisit la caméra de Jacky et se met en devoir de les filmer pendant qu'ils s'adonnent à leur vice à base de houblon. Mais ce n'est pas le tout de vouloir, encore faut-il savoir, et Josette n'est pas experte dans le maniement de l'appareil.

Gag :

Josette : J'appuie là ?
Jacky : Ben oui !
Josette : Mais je vois tout noir !
Jacky : Tu vois les petites flèches ?
Josette : Oui, mais je vois tout noir !
Jacky : S'il y a les flèches, ça filme...
Claudil : Tu me vois ?
Josette : Je vois deux masses noires...
Jacky : Normal, c'est l'Afrique !
Josette : (continuant à filmer, inquiète) Ca alors !
Jacky : (fataliste) Fais ! on verra bien !

Et au visionnage du film, on a bien vu en effet. C'était parfait. Un seul détail à préciser si l'on veut comprendre le dialogue qui précède : Josette, pour filmer, avait tout simplement oublié de retirer ses lunettes de soleil !

Puis, comme le lézardage commence à nous peser, nous nous rendons sur la plage de sable blanc à la recherche du captaine John afin de négocier un voyage en mer à bord de son trimaran, ainsi qu'une visite de l'île de corail. Nous ne mettons pas deux heures à le trouver ; à peine le pied sur la plage, c'est-à-dire après avoir descendu l'escalier de pierres qui mène de l'hôtel à la plage (escalier que les indigènes n'ont pas le droit d'emprunter de crainte qu'ils ne viennent importuner les touristes dans le parc !), à peine avoir formulé le voeu de notre intention de rencontrer l'illustre ‘captaine’, celui-ci nous arrive tout sourire.

Nous lui exposons notre désir et négocions. Nous parvenons à baisser ses prétentions de 2500 à 2100 ff. et convenons d'embarquer cette après-midi à 14 heures précises. Puis, comme il nous reste du temps à perdre avant l'heure du repas, nous flânons sur la plage où, tout le long des dunes, se dressent des cabanes branlantes qui se targuent d'être des magasins de souvenirs. A l'intérieur, en effet, des rayons plein de sable exposent des objets divers en bois de teck ou d'ébène, et en ivoire : masques, couverts, coupe-papier, petits sujets divers : couples de Masaï de rouge vêtus et parés de perles, éléphants, hippopotames, etc. Les prix ne sont pas affichés; si un objet te tente, tu demandes à combien il est cédé et commence un curieux dialogue autour d'un dessin dans le sable. Le marchand trace en effet deux colonnes dont l'une, la première, est censée le représenter et, la seconde, représenter l'acheteur, c'est-à-dire nous.

Le marchand : Regarde. Là, c'est moi ; là, c'est toi. Là, moi je dis ça, et dans le sable il écrit la somme qu'il demande, exemple 1000 f. Là, toi, toi, tu dis combien?
Lundenou : (en écrivant la somme dans la seconde colonne) Moi, je dis 100.
Le marchand : (en riant) Non! Non mon ami. Et dans sa colonne, il barre 1000 en avouant avec un bon sourire : trop cher, trop cher ! En dessous, il écrit 800.
Lundenou : (riant aussi) Non ! Non, mon ami ! et dans la colonne appropriée, après avoir barré 100, il écrit 200.
Le marchand :(grimaçant) Tu me tues ! !Allez...heu...600.
Lundenou : (s'il tient à l'objet) 400.
Et Finalement il repartira avec l'objet contre 500f tandis que le marchand, du pied, effacera le détail de la transaction.

En réalité, le débat est plus vif. Les sommes ne sont pas annoncées, elles ne sont qu'écrites dans le sable. Et le dialogue est le suivant, sachant qu'après me..., on inscrit un nouveau montant proposé dans la colonne respective de chacun :

Le marchand: Là, me ; là you. Compris ? Me and you. Me...
Lundenou : Me...
Le marchand: No ! mon am ! Y're mon ami ? No, mon ami ! Là, trop cher ! Hou ! trop chêêêr ! Là, me...
Lundenou : No ! Me...
Le marchand: Eh !...killy-killy ! No ! Me...
Lundenou : Non ! Bon eh bien, je m'en vais... (on fait semblant de partir, et on part en effet avec l'objet convoité pour le dernier prix qu'on en a demandé. Sauf bien entendu si ce prix est ridiculement bas, auquel cas le marchand laisse filer son ‘client’ !)

C'est pour avoir joué à ce petit jeu du "client et du marchand" que les Claudes et les Js sont rentrés en France avec près de 20 kg de fanfreluches dans leurs valises !


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 24 Juil 2012 13:32

Les achats du jour étant faits, Jacky filme le "tirage" d'un filet de pêche tendu la veille dans la baie, et nous constatons que la pêche n'est pas miraculeuse, tant s'en faut ! Pour un filet d'une bonne centaine de mètres s'il y a une vingtaine de kg de mauvais poissons dont il faut rejeter près des trois quarts à la mer, et quelques crustacés qui font peine à voir, c'est bien le bout du monde !

Puis c'est l'heure du repas; nous déjeunons, non dans la grande salle habituelle du restaurant où toute une armada d'employés s'active au ménage pré-dominical, mais sous la paillotte qui se trouve en prolongement du bar qui nous est maintenant familier, trop familier disent nos femmes !

A la fin du repas Claudel souffre d'une violente migraine, c'est fréquent ! Claudil pour montrer qu'il parfait chaque jour un peu plus son Anglais-Kenyan, l'appelle mon ill ! Il se refuse à chercher la cause de ce mal de tête puisque, ce midi, Claudel a pris une part de crème anglaise !

14 heures 10 nous embarquons à bord du très marrant trimaran kenyan du captain John. Nous avons 10 minutes de retard à cause de Claudil qui, après le repas à été retenu dans les toilettes pour faire au moins deux kilos de dessert kenyan ! Ces dix minutes de retard lui couteront cher !

Tout d'abord le trimaran. Qu'est-ce qu'un trimaran kenyan ? Un trimaran, par définition, est un voilier comportant 3 coques parallèles. Une grosse au centre et deux autres de chaque côté faisant office de flotteurs. Un trimaran kenyan, par expérience, est un voilier dont la toile est faite de sacs de farine de blé tendre de France cousus entre eux. Bien entendu, non seulement les grossières coutures en grosses ficelles laissent des jours larges comme la main, mais en plus les sacs sont pleins de trous pas moins étroits. Les sacs sont français, les trous sont kenyans. La brise marine joue avec les lambeaux qui pendent des uns et passe au travers des effilochures qu'offrent les autres. La coque centrale est un tronc d'arbre taillé très profondément à la hache ; c'est rustique en diable ! Quant aux flotteurs ils sont rafistolés au mieux avec des bouts de fil de fer ou de ficelle. Mais qu'on ne se plaigne pas, quand il y a suffisamment d'eau et de vent, le trimaran non seulement flotte mais avance...

John avait dit 14 heures parce qu'il entendait profiter de la mer avant qu'elle ne baisse. Or là, à 10 minutes près, c'est tangent, nous fait-il comprendre. Qu'à cela ne tienne, nous embarquons. Le trés-marrant est en bordure de plage, il flotte sur quelques centimètres d'eau et il faut lever très haut la jambe avant de se laisser retomber très bas, au fond de sa coque centrale. C'est profond et étroit. Bien entendu, Josette aura besoin de l'aide du beau capitaine qui, s'il était blanc avec de fines moustaches pourrait bien ressembler à Clark Gable en plus dodu ! Mais autant en emporte le vent, nous voilà partis.

Avant de gagner les grands fonds marins sur lesquels nous allons voguer, John et un assistant qu'il a requis pour les manoeuvres qui s'annoncent, poussent l'embarcation vers le large. Ils ont pieds pendant très longtemps, trop longtemps à notre gré car on voit notre île se rapprocher à chaque pas... Ah ! enfin, ça flotte. L'équipage, d'un mouvement souple des reins à faire pâmer d'aise ces dames, monte à bord. L'assistant déplie les voiles que nous avons tout le loisir d'admirer. Vive la France céréalière ! Nous en sommes tout émus... Le voyage dure depuis déjà une bonne paire de minutes quand soudain, un craquement sinistre se fait entendre. Nous touchons le fond ! Diable ! Le capitaine et son aide sautent bravement à l'eau pour pousser le très-marrant qui s'obstine à faire ventouse.

- Ah! si la marée n'était pas si basse, gémit en anglais, Captain John !

On ne comprend pas les mots, mais le sens; et Claudil, à qui l'on doit cet incident de parcours, se sentant responsable, se jette à l'eau à son tour pour prêter main forte à l'équipage. Sous la violente poussée de ses muscles bandés, le très-marrant se décolle et pointe orgueilleusement sa proue vers l'île à conquérir ! C'est épique ! C'est l'odyssée indienne ! mais la peine conjuguée de ces braves marins de fortune trouvera ses limites quand, soudain, l'embarcation de croisière refusera obstinément d'avancer un millième de mille de plus, en dépit de leurs efforts redoublés, sous les ricanements moqueurs des passagers assis nonchalamment sur le bastingage.

- Tout le monde à la mer ! annonce flegmatiquement le capitaine, le bateau n'ira pas plus loin.

Et la croisière se poursuit à pieds ; ce qui a son charme parce que c'est rare pour une croisière ! De l'eau jusqu'aux mollets, nous progressons vers l'île de corail en marchant avec beaucoup de précautions car le fond est tapissé de pierres aux arêtes tranchantes, de coquillages pas moins agressifs, et de trous et de bosses. Du corail, quoi. Claudel en casse ses chaussures ! Elle finira son périple pieds nus au grand dam de ses semelles plantaires... Captaine John nous donne un truc pour avancer plus aisément :

- Look le fond...c'est green, tu marches...OK ?; c'est yellow, c'est ...trou ! toi, attention...OK ?

Au cas où vous n'auriez pas compris, je traduis. Si on distingue un fond jaune, c'est du sable que l'on voit au fond d'une crevasse dans le corail à nu, il faut donc faire attention : ou on met le pied dans le trou en connaissance de cause, ou on l'évite. En revanche si on voit le fond vert, c'est que ce sont des algues qui recouvrent des coraux, on peut mettre le pied dessus sans hésitation, on ne se blessera pas. A l'usage il s'est avéré que les algues glissantes sont tout aussi dangereuses que les crevasses acérées, et que les fonds jaunes, peuvent cacher des trous plus profonds les uns que les autres !

S’en sortiront-ils ?


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 25 Juil 2012 19:08

Sur l'île faite de corail mort, c'est-à-dire d'un blanc sale, nous cherchons et trouvons des coquillages de toute beauté. John nous met en garde, il faudra les cacher en arrivant sur la plage, car il est interdit de ramasser, et encore plus de ramener chez soi, ces coquillages qui sont une richesse du Kenya. Le pays en fait commerce et, en effet, nous avons vu en France des expositions de coquillages, exactement les mêmes, vendus jusqu'à 70 francs pièce.

Nous trouvons également de magnifiques étoiles de mer d'un rouge brun vif, mais qui, hélas, en France, pour avoir été mis à sécher au soleil (à cause de l'odeur !), ont perdu toutes leurs couleurs. Jacky qui sera le rapporteur de cette journée (la seule !) notera qu'il a ramassé aussi des coups de soleil ! C'est vrai, le temps passe, la brise marine chahute nos cheveux et hâle nos fronts, nous, nous jouons avec des petits poulpes, des espèces de vesses qui lancent des jets d'eau chaude quand on les presse, des coquilles d'escargots à faire pâlir les Bourguignons, bref tous les fruits de la mer qui, ici, nous lancent à la figure leur exotisme exubérant. Le temps passe, et Claudil qui depuis le début de notre excursion insulaire lance des regards inquiets vers le très-marrant où nous avons laissé nos affaires (bananes et vêtements divers) sous la garde de l'assistant, lequel ne lui inspire pas une confiance démesurée, n'a qu'une hâte : remonter à bord.

Captaine John, lui, surveillant le flot, décrète que c'est l'heure de rentrer car, en effet, c'est la marée montante qui s'annonce et, parait-il, elle monte vite... Nous reprenons donc notre marche malaisée, surtout pour Claudel, vers notre bateau qui roule maintenant avec beaucoup d'aisance sous la marée qui l'a décollé du fond. Josette, comme une princesse en train de danser la pavane, reviendra en tenant par la main tendue au-dessus de la mer, le capitaine John, très grand seigneur. Quel romantisme !

Puis, sous le vent houleux et le flot pressant, d'un seul coup d'aile nous arrivons sur la plage au pied de notre hôtel, sans que cette fois Claudil ait eu le moindre effort à faire. John emporte avec lui les coquillages qu'il va faire bouillir pour les vider de leur vivant contenu, ainsi que les savates de Claudel qu'il entend faire réparer pour demain.

Retour dans nos chambres respectives pour prendre une douche et se changer. Auparavant, Jacky aura réussi des prises de vue inénarrables du short de Claudil sur lequel la mer avait laissé les traces révélatrices qu'exhibent les enfants à qui on a oublié de mettre leurs couches-culottes !

Puis nous allons faire de nouveaux achats dans les baraques, pour le plaisir de la négociation ! Et les hommes se dirigent vers le bar afin de se taper quelques "exports", nom des bières sur lesquelles ils ont finalement jeté leur dévolu. Chemin faisant, ils s'extasient sur la dextérité des ouvriers d'entretien qui, penchés sur le sol, sont en train de tondre la pelouse avec une machette ! Ils ont une pensée émue pour leur frère Dany, inspecteur des ventes chez Homélite. Quelle concurrence déloyale !

Au bar ils rencontrent Thierry qui, mécontent, leur reproche leur équipée sauvage à Masaï-Mara. Comme Claudil lui dit que son prix était prohibitif, et que de toutes façons nous, nous sommes de grands solitaires, et que c'est comme ça ! Qu'on est peut-être venu en charter, on ne vit pas en troupeau pour autant ! Thierry fait amende honorable en avouant que c'est son premier voyage comme accompagnateur, qu'il n'a pas su nous convaincre, etc. On s'en fiche ! Ce sont nos vacances... na na ra la fout' du reste !

Il est 18 heures 15. Les femmes qui avaient regagné leurs chambres, en ressortent toutes mistifrisées; elles rejoignent leurs piliers de bar conjugaux, et se mettent à rédiger des cartes postales avant le dîner. Il est grand temps, on repart dans deux jours! Déjà !

Et c'est le repas du soir, avec vous savez quoi pour conclure.

Un orchestre est en train de s'installer; ça va être le p'tit bal du samedi soir. La nuit est tombée. Il fait bon, la brise est calme, le ciel dégagé laisse admirer ses constellations. Et Jacky, un rien poète et romantique, décide d'immortaliser cette nuit paradisiaque en filmant l'hôtel tout illuminé. Hélas le film ne rend ni la douceur du vent du large, ni la musique qui fait des boucles, ni les senteurs salées des herbes fraîchement coupées. Qui plus est, les lumières elles-mêmes n'ont pas voulu s'impressionner. Tout sera noir à part, ici et là, quelques pointes de clarté insignifiantes, ridicules... Le Kenya n'a pas voulu nous laisser cette nuit-la qui lui appartiendra à tout jamais... à moins qu'on ne revienne, souffle Claudel à son Claudil !


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 26 Juil 2012 12:19

Dimanche 21 mai :

A en croire les insomniaques victimes du bal jusque tard dans la soirée, il a plu cette nuit. Or, dès le matin il ne subsiste aucune trace de pluie et le ciel affiche un air radieux. En dépit de quelques nuages qui roulent à l'horizon, le soleil est au rendez-vous.

Pendant que les femmes font de la bronzette le long de la piscine, les hommes vont sur la plage à la rencontre de Captaine John afin de négocier un petit tour dans les environs. Toujours sous le charme des villages ivoiriens, Sinkara, Godofouma, etc., ils aimeraient visiter un petit village kenyan. Seul John peut les renseigner.

Nous le croisons alors qu’il est en train de nous rapporter les coquillages vidés mais qui, six mois plus tard, sentiront encore ! Il rapporte également les chaussures de Claudel plus neuves que jamais et qui, six mois plus tard, elles, ne sentiront pas plus fort qu'avant. Merci John. Combien on te doit ? Rien ! Bon.

Contre quelques milliers de shellings kenyans, nous négocions pour cette après-midi une visite du village typiquement africain de Mombasa. Il nous conduira lui-même en voiture. Parfait. Il ne nous reste plus qu'à tuer le temps, ce à quoi nous nous employons en faisant les petites boutiques de souvenirs. Comme il ne nous reste plus, ou guère, d'argent kenyan, nous nous risquons à faire du troc. On montre au vendeur l'objet que l'on souhaite échanger en faisant avec les deux mains des gestes signifiant par à peu près : Je te donne, tu me donnes. Langage universel vite compris ; et, moyennant un déshabillage en règle, depuis sa banane, son short, son tee-shirt et jusqu'à ses espadrilles, Claudil se représentera devant sa femme et sa belle-soeur en maillot de bain mais chargé de gadgets en soi-disant ébène ou ivoire... La journée n'aura pas été mauvaise pour tout le monde.

Jacky, lui, n'apprécie pas beaucoup ce genre de transaction, il préfère regarder l'arrivage d'une pêche ou filmer les baraques pittoresques qui servent de magasins. Quand il est pris à parti par des petits marchands collant comme du papier tue-mouches, il répond systématiquement :

- Ca ne m'intéresse pas !

A la surprise de Claudil, les papiers-collants n'insistent pas tandis qu'ils s'acharnent sur lui, qui à beau crier :

- Ces Masaï m'assaillent !

rien n'y fait. Son secret, Jacky le lui a révélé en fin de séjour. Si tu dis : "Ca ne m'intéresse pas", ils n'ont aucune raison d'insister ; tandis que si tu as le malheur de leur demander : "Combien, tu fais ça ?", ils en déduisent que ça t'intéresse et ne te lâchent plus. Même si par la suite tu leur dis que ça ne t'intéresse pas ! ils pensent que c'est du prix dont tu parles et les palabres ne cessent pas, bien au contraire. Tu t'es trahi dés le départ, il te faut assumer ! Qu'on se le dise dans les chaumières de France.

A midi, oh ! surprise, nous avons eu un repas d'une qualité supérieure, un repas antillais ! Pour les kenyans comme pour nous, bien sûr, c'était un repas exotique. Rédigeant le compte rendu de nos aventures avec plus de six mois de décalage, Claudil ne se souvient absolument plus du menu mais il en a encore l'eau à la bouche au souvenir des sensations gustatives perçues à l'époque. Il ne se souvient pas non plus du dessert qui ponctuait ce repas, mais il jure que c'était bon et que pendant qu'il mangeait, pas une fois le nom de Jean-Pierre Coffe ne lui est venu à l'esprit. Preuve s'il en est besoin que pour un festin ce fut un vrai festin !

A 14 heures, devant l'hôtel, une 404 délabrée, frétée par John, nous attend avec un chauffeur au volant. Ainsi que nous pouvions nous y attendre, nous ne voyagerons pas très longtemps puisque le village en question, c'est en fait le faubourg de la ville européenne de Mombasa.

Le chauffeur nous dépose à l'entrée d'un ensemble de maisons ou cases en pote-pote (mot congolais, ayant pour origine le village africain de Poto-Poto jouxtant Brazzaville, généralement reconnu dans toute l'Afrique noire pour désigner la boue séchée dont on fait les cases). Pour être africain, c'est africain ! D'abord, les rues en terre battue sont détrempées par la pluie de cette nuit, il y a des flaques d'eau qui font toute la largeur du chemin, et il faut faire des enjambées de sept lieues pour rester à pied sec. Cela n'empêche pas les gosses de jouer là-dedans, voire de dormir à même le sol mouillé, au beau milieu du passage ! Ils sont beaux ces gosses, en dépit du décor ils sont propres et joliment habillés. Il faut dire que c'est dimanche.

Josette, prévoyante a amené des bonbons depuis Nancy ; Claudel aussi d'ailleurs mais elle les a oubliés à l'hôtel ! Les enfants voyant les bonbons se précipitent et ne nous lâchent plus ! Heureusement Josette partagera avec Claudel, ce qui du même coup et par voie de conséquence partagera les gosses pendus à leurs basques. Passant devant une cabane portant le titre pompeux d' « épicerie », et qui était ouverte, Claudil a pu faire provision de quelques sucreries. Quand je dis que l'épicerie était ouverte, c'est une façon de parler. La porte étant bouclée à double tour, le commerce se fait à travers un petit regard ouvert dans la cloison et, pendant que le marchand cherche dans ses rayonnages, ou puise dans sa caisse, un petit portillon en grillage ferme l'ouverture afin d'éviter qu'une main malhonnête ne se faufile ! Claudel n'ayant pas eu droit à la protection grillagée, j'en déduis que les Blancs, ici, ont la réputation d'être honnêtes, eux...

Et c'est avec notre marmaille chantante et piaillante sur les talons que nous poursuivons notre périple. Nous rencontrons un homme en train de faire sa maison, cela mérite quelques explications...

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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 27 Juil 2012 19:17


mode d'emploi pour des S.D.F. courageux :

D'abord, il vous faut attendre la saison des pluies. Celle-ci étant arrivée, confectionnez deux treillages en branches de diamètre moyen ( 4 à 5 centimètres) ; ces deux treillages, distants l'un de l'autre d'une quinzaine de centimètres, fichés en terre feront le premier mur. Recommencez l'opération autant de fois que vous désirez de murs à votre maison.

Couvrez l'ensemble ainsi monté d'un treillage simple qui recevra du chaume, des morceaux de bois ou de la tôle ; cela constituera votre toit.

Quand tout sera monté, attendez qu'il pleuve, ce qui ne saurait tarder. La pluie ayant cessé, ou même pendant qu'il pleut, bouchez le vide entre les deux treillages avec de la boue en y intercalant des matériaux durs : cailloux, morceaux de coraux puisque le sol n'en manque pas, tessons de bouteille, ferraille, etc. Commencez par le bas, bien entendu.

Quand tout sera fini, attendez que ça sèche avant d'habiter votre nouveau pavillon.


Nous nous enfonçons dans des ruelles étroites où, par sécurité les hommes attendent leurs femmes. Mais l'ambiance est très bon enfant. Certains habitants insistent pour nous montrer l'intérieur de leur home; ils en sont fiers. L'intérieur est divisé en pièces étroites par des draps tendus, il y a le coin "dormir"et le coin "manger" qui sert aussi de coin "réception". Pas d'électricité, on s'éclaire à la bougie. Les murs sont tapissés de pages de revues reproduisant des photos du Président, de morceaux plus ou moins gros de miroir, et de divers objets personnels. A le demande pressante de son occupant, nous avons visité une case équipée d'un radio-cassettes (à piles) qui hurlait à tue-tête, afin que personne ne l'ignore. Le locataire de ce joyau avait bien de mal à dissimuler son importance ! On le comprend... Beaucoup insistent pour savoir combien nous avons de room dans nos maisons de France ; nous on minimise pour ne pas qu'ils se sentent rabaissés, et ils sont contents.

Claudil, toujours dans un anglais approximatif demande combien il y a d'habitants à Mombasa : How many people here ? Ils comprennent, et là c'est Claudil qui est content. Bref on nous répondra twenty thousand : vingt mille. C'est déjà le beau village !

Notre périple se poursuit le long des ruelles plus ou moins larges. A chaque carrefour, pratiquement, il y a un marché, c'est-à-dire une table sous un parasol qui nous propose des mini-tomates, des oeufs, et quelques herbes à usage indéfini. Devant la table une jeune fille, une femme, attend le client de passage. Nous, on passe... en suivant, par endroit, les lits de véritables petits torrents creusés par les eaux de pluie.

On voit un baraquement en tôle, où, écrit en grosses lettres à la peinture blanche : HÔTEL, 2 chambres ; on voit également un marchand distributeur d'eau qui, du haut d'une remorque chargée de jerricans, débite de l'eau à l'aide d'un tuyau dans des vases, des pots-à-eau ou tout autre récipient. Nous ne nous sommes pas enquit du prix de l'eau ; ce qui est sûr c'est que le prix de l'assainissement n'est certainement pas inclus dedans !

Plus loin, c'est une grande baraque faite d'un toit recouvrant trois murs. Grâce au mur manquant on peut voir une estrade sur laquelle des gens attablés sont en train de déjeuner ou dîner. C'est un restaurant ! On veut filmer mais les festoyeurs s'y opposent. Dommage !

Les gosses dont les effectifs ont grossi, étant de plus en plus envahissants, John nous invite à reprendre la voiture pour aller plus loin. Va savoir à l'aide de quel sixième, ou septième sens, les gosses ont deviné où nous allions, mais quelques minutes de 404 brinquebalante plus tard, soit quelques enjambées de ruelles pour les enfants, ils nous attendent à l'arrivée !

Là, Claudel se fait draguer de belle manière par un clown noir qui tient absolument à lui faire visiter sa case. Elle n'en mène pas large... Josette, elle, rit jaune aussi mais ce doit être de jalousie !

Jacky et Claudil se désintéressant du sort de leurs épouses font des plaisanteries d'un goût douteux quant à la grosseur des bébés-papayes. Hélas, il commence à pleuvoir et comme le ciel est bien pris, John nous fait comprendre qu'il vaut mieux qu'on rentre. Il s'en fiche, il a été payé d'avance. Le chauffeur propose qu'on aille à (...), on ne saura jamais où, mais cette fois c'est nous qui suggérons de rentrer.

Nous prenons donc le chemin du retour, et regagnons notre hôtel juste au moment où la pluie cesse et où le soleil se reprend à darder. Mais, bon, on ne regrette rien, non rien de rien.

Alors on termine la journée en faisant du farniente dans le parc, dans la piscine, au bar-marin, bref, on glande... On sent que c'est la fin des vacances !

Les femmes décident d'aller faire un tour sur la plage ; les hommes qui en ont marre de boire de la bière au bar de la piscine, décident d'aller au bar de la paillotte se taper deux exports, pour changer.

Et voilà, c'est l'apéritif concert, le dîner avec son merveilleux dessert kenyan dont etc., puis la soirée dansante du dimanche où personne d'entre nous ne sera, mais que chacun d'entre nous entendra puisque c'est sous nos fenêtres que ces festivités se dérouleront !

A défaut de pouvoir dormir tout de suite, si on se faisait une belotte comme au bon vieux temps de la Côte d'Ivoire (notre référence suprême !). C'est dit, c'est fait et, une fois n'est pas coutume, ce sont les femmes qui ont gagné. Le score ? Nous n'en savons plus rien ; ce qui est certain c'est que les hommes étaient morts de fatigue. Ceci explique cela.

Bonne nuit et à demain.


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 29 Juil 2012 12:50

Lundi 22 mai 1995 :

Le compte rendu de la journée ferait les délices d'un écrivain chômeur de longue durée ! Les activités se résument en un seul mot : rien. Etant entendu par "rien", bronzage dans le parc, le long de la piscine, face à la mer (puisque la plage nous est pratiquement interdite, si l'on en croit le panneau bilingue situé en haut de l'escalier de pierre qui mène au sable blanc et qui prévient : "Il est interdit à notre aimable clientèle de se rendre sur la plage avec des bijoux et de l'argent". C'est beau la liberté ! Mais tu nous connais, nous, on fait ce qu'on veut...D'autre part, afin d'empêcher toute invasion du parc par les indigènes, un vigile en tenue et armé d'une matraque est en faction dans l'escalier !). De bijoux, nous n'en avons pas et d'argent, plus ou presque. Juste ce qu'il faut pour finir le séjour. Aussi à défaut de pouvoir marchander avec les petits vendeurs de souvenirs, nous restons dans notre ghetto de luxe à nous faire dorer au soleil. En fin de matinée toutefois, ayant appris qu'il y a un complexe commercial à proximité de l'hôtel (j'allais écrire "du camp"!) nous nous y rendons pour acheter des épices en guise de cadeaux-souvenirs pour nos amis français. Nous trouvons effectivement une superette parmi d'autres magasins : vêtements, primeurs, banque, etc. Claudel et Josette y achètent diverses sortes d'épices conditionnées en un ruban de petits sachets. Ca va du safran, aux épices à couscous, en passant par le curry, le paprika, le pili-pili, le piment, le poivre, etc.

En face de cette supérette, il y a un autre centre commercial composé de magasins un peu snobinards et très chics avec, orfèvrerie, vêtements de luxe, épicerie fine, etc. Ce n'est plus l'Afrique, ce sont les Champs Elysées ! C'est de la belle qualité, mais évidemment c'est cher ! Trop cher en fin de séjour...

Passons le repas du midi avec son post-scriptum gélatineux.

L'après-midi, Claudil et Jacky, fatigués par leur matinée harassante, se permettent une petite sieste, pendant que leurs femmes, téméraires en diable, se risquent à retourner à la petite épicerie pour y acheter des fruits. Jacky réveillé prémonitoirement, constatant que les femmes ne sont pas de retour, part à leur recherche en se gardant de troubler le repos de son grand-frère. Son angoisse, d'autant plus aiguë que le temps passe, tombe enfin quand il aperçoit nos deux femmes qui...s'étaient perdues ! Ces aventurières avisées ont fait, à l'aller, l'après-midi ce qu'elles avaient fait, au retour, le matin, c'est-à-dire qu'elles ont tourné à droite et à gauche alors que, naturellement, il fallait faire le contraire. Claudil, rapporteur de l'événement alors qu'il était au pays d'autres aventures plus angéliques, ne peut que laisser la place aux actrices de cette épopée pour narrer leur mésaventure si elles en ont le coeur, et si la honte ne les étouffe pas !

L'après-midi se terminera au bar, bien entendu pour les hommes, et sur un transat, bien entendu pour les femmes.

Pas de belote ce soir, il faut faire les bagages car demain matin c'est le grand départ. Fini les vacances ! Il va falloir se réhabituer à voir du blanc autour de soi (sauf dans certains quartiers, là aussi, bien entendu !), à repenser en français (le transit sera facile) et à se faire véhiculer à droite. Le départ du vol Mombasa/Metz-Nancy-Lorraine APR 8104, avec escale en route, est fixé à 9 heures. Il faut mettre le réveil à 6 heures, ou plus tôt sachant que les petits déjeuners sont toujours servis à partir de 4 heures du matin.

A tout de suite.


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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 30 Juil 2012 12:42

Mardi 23 mai 1995 :

Effectivement, réveil à 6 heures par téléphone du réceptionniste. La toilette est faite en un temps record, et les valises fermées de la veille au soir sont portées dans le hall de l'hôtel où il y en a déjà tout un tas !

Jacky et Josette rejoignent les Claudes dans la salle de restaurant où ils prennent leur petit déjeuner. Copieux le petit déjeuner. Chaque jour d'ailleurs le petit déjeuner a été très copieux : croissant ou pain grillé à volonté, avec beurre et confiture, ou marmelade, d'ananas, de mangues ou d'oranges, café noir ou chocolat suivi ou précédé de jus de fruit, orange ou ananas. Un régal ! On peut également prendre des oeufs au bacon, des oeufs au plat, une omelette, voire de la viande avec des haricots ou des lentilles. Et c'est bon, ce n'est pas comme le dessert qui...!

Ce festin matinal englouti, nous nous dirigeons vers la Caisse de la réception afin de régler nos consommations. Ce n'est pas le tout de boire, il faut payer ! Jacky, seul possesseur d'une carte Visa acceptée au Kenya sans problème, acouna matata (on l'avait oublié, celui-là), donc qui a fait l'avance pendant tout le voyage des divers frais engagés par, ou pour, notre petit groupe, va payer avec sa carte comme il en a pris l'habitude. Claudil espère qu'il continuera à faire de même quand ils seront rentrés en France, mais curieusement, Jacky, d'habitude frère serviable, n'est pas d'accord ! Lorsque tout est réglé, il en présente le montant global à Claudil qui lui fait un chèque en francs français pour la moitié de la somme, comme il se doit.

A 7 heures et demie, les deux bus qui nous attendaient devant l'hôtel ont fait leur chargement de bagages et de passagers, et c'est le départ après les adieux émouvants de Claudil à la jeune réceptionniste avec qui il avait une touche ! Une ouverture...qui se ferme, hélas !

Nous repassons pour la dixième et dernière fois le "péage" gratuit et nous revoyons, sans grand plaisir, la banlieue mombassoise qui nous rappelle toujours autant Saint-Denis (en France !), tant par la laideur de ses bâtiments que par la couleur de ses habitants.

Nous repassons également devant la fameuse guérite où l'on ponctionne à chaque chauffeur le droit d'accès à l'aéroport, et nous arrivons vers 8 heures dans la salle des pas perdus. Il n'y a pas grand monde à l'enregistrement des bagages, c'est tant mieux. On nous fait remplir un papier destiné aux services de l'immigration qui, annulant celui que nous avons rempli à l'arrivée, certifiera que nous ne sommes pas restés sur le territoire kenyan. On fait le nécessaire pour la pesée des bagages qui n'excèdent pas le poids autorisé malgré tout ce que nous rapportons.

Les formalités d'enregistrement étant accomplies, nous nous dirigeons vers le hall d'attente, zone de transit, qui, déjà, n'est plus tout à fait le Kenya ni pas encore tout à fait ailleurs... Le monde arrive; nous reconnaissons certains des voyageurs que nous avons vus à l'aller et qui étaient descendus dans d'autres hôtels. A notre grand désespoir, nous voyons arriver les rugbymen de l'ASPTT qui, à premier abord, semblent calmés. Le petit râblé a l'air abattu, que c'en est un vrai bonheur !

Et nous attendons. Les femmes vont faire les magasins où les produits sont détaxés, toujours à l'affût d'une bonne affaire à faire. Josette achètera une cassette de chants kenyans. Elle en fera une copie pour les Claudes dès leur arrivée; et, six mois plus tard, Claudil rédacteur du présent compte rendu peut le garantir, cette copie positionnée en permanence dans le radio-cassette de sa voiture, ne passe pas un seul jour sans être lue au moins une fois sur les deux faces, sauf -seule exception possible- si la voiture ne sert pas ce jour-là. Et alors il souffre d'un manque...

Soudain Claudil est appelé par haut-parleur, il est prié de se rendre au bureau d'enregistrement. Il rentre donc au Kenya sous escorte d'un vigile en arme pour s'entendre dire que, tout à l'heure, après vérification des douanes il n'a pas porté ses bagages au bon endroit, sur le tapis roulant prévu à cet effet. Il prend donc ses valises pour faire dix mètres et les déposer devant un employé qui, en uniforme, dit que c'est OK après avoir contrôlé visa, billet et étiquetage des bagages. Quelle conscience, hein ? Puis le vigile le fait sortir du Kenya, avec un autre passager dans son cas, pour les ramener dans la zone de transit. Ainsi se trouvent-ils être les seuls de tous les passagers à avoir fait deux voyages au Kenya avec un seul visa !

A 8 heures quarante cinq, tous les passagers sont dans l'avion, un 637 comme à l'aller. Notre petit groupe, un des premiers à prendre possession de l'appareil, se trouve bien placé devant un hublot par couple. C'est d'autant plus parfait que le voyage se passe de jour.

Nous sommes au dernier rang des passagers, en queue de l'appareil, dans la partie réservée aux fumeurs, ceci afin de ne pas être séparés des Js, fumeurs impénitents ! Derrière les Claudes, il reste un siège qui est occupé par des couvertures; ce siège est réservé au service. D'abord, ils décident de se partager leur hublot, à savoir que Claudil fera la première partie du voyage jusqu'au Caire, c'est notre escale du retour, et Claudel fera l'autre partie jusqu'à l'arrivée. Mais considérant que l'un comme l'autre sera défavorisé avec des heures et des heures de paysages désertiques : le premier du sable, encore du sable, toujours du sable et l'autre de l'eau, encore de l'eau, toujours de l'eau, ils s'y prennent autrement. Claudil usant de son charme (si, si !) auprès d'une aimable hôtesse de l'air, parviendra à se faire libérer le siège de service ! Et ainsi, derrière Claudel, partageant le même hublot, ils pourront échanger leurs impressions tout le long du voyage. Sympa, non ? Merci la bonne hôtesse !

Les Js, c'est plus simple et plus compliqué à la fois : compte tenu de l'état habituel de Josette en altitude, Jacky accapare délibérément le hublot et reçoit la tête de sa chère épouse sur ses genoux. Josette se maintiendra ainsi une bonne partie du voyage, créant une sérieuse contrainte pour son mari qui se trouvera ainsi prisonnier de son système, et pour qui, même aller faire pipi posera un problème !

L'avion a décollé et déjà nous survolons des paysages désertiques à donner le vertige. L'idée qu'on puisse un jour se trouver seul au milieu de ces reliefs escarpés d'où aucun signe de vie ne se manifeste, a quelque chose d'angoissant. Pourtant, c'est l'Ethiopie, l'un des berceaux de l'humanité où, il y a quelque 3 millions d'années, une dénommée Lucy a laissé dans le sol des traces de sa fugitive existence. L'Ethiopie, le berceau des Australopithèques ainsi que des descendants du roi Salomon et de la reine de Saba ! est aujourd'hui, le berceau du sable, de la roche et du silence infini. Ainsi va la vie de la planète !

Le commandant de bord nous signale le survol d'Addis Abéba, puis de Khartoum où se forme le Nil légendaire à partir du Nil Blanc et du Nil bleu. Puis nous entrons en Egypte où nous perdons le Nil. Un comble ! Nous le retrouverons pour le perdre à nouveau avant d'arriver au Caire pour un ravitaillement en carburant, comme à l'aller, à Louxor. Nous n'avons donc rien vu des temples de Ramsès ni d'Hatchepsout. Claudil pense sérieusement venir y voir de plus près, un de ces jours...


(à suivre)
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Re: KENYA

Messagepar coriolan » 31 Juil 2012 18:41

Comme nous l'avions prévu sans être grand devin, après le sable, la mer... Monotonie heureusement trouée à intervalles irréguliers par la fumée de quelque navire, paquebot ou pétrolier. De si haut, va savoir...

- Nous survolons la Sicile, annonce le commandant. Oui, bon. C'est une grosse île, quoi !

- A gauche de l'appareil, vous pouvez apercevoir le Stromboli. Nous, nous sommes à droite, et comme tout le monde s'est déjà levé pour voir, nous ne voyons rien. Enfin, il paraît qu'il fumait... Normal, on est dans les fumeurs.

- A gauche, vous apercevez l'île de Malte. Comme aurait pu le dire cet abruti de Bedos : Ma parole, il n'y en a que pour la gauche !

- A gauche, nous survolons Capri. On roule à gauche, ou quoi ? Faudrait savoir !

Et puis Napoli. Et puis plus rien...! On ne sait même pas quand ni comment nous sommes entrés en France. Pourtant on a guetté les côtes, dix fois on a cru reconnaître Marseille puis Aix, a moins que ça n'ait été Lyon...ou Genève et qu'on soit passé par la Suisse ! Perdus, nous étions perdus.

Puis nous avons espéré nous repérer à l'heure. Sachant que nous devons arriver à 18 heures 45, et qu'il est 18 heures nous sommes...nous sommes... Et nous supputons que nous sommes dans un rayon de...

- Quarante cinq minutes de l'arrivée, dit Jacky péremptoire.

Et à force de supputer, le temps passe plus vite qu'on ne le croit. Soudain, Josette qui refait surface, interpelle Jacky :

- Mais, là...Ce n'est pas...?
- Non...! lui répond Jacky toujours péremptoire. Puis se reprenant : Heu...si ! S i!! triomphe-t-il, c'est ça...

Les Claudes ne sauront jamais de quoi il est question, sinon qu'on arrive.

la surprise du retour[ :

Surprise de tous les voyageurs : nos rugbymen, sages comme des images, ne bronchent pas d'un pouce. Ils se font si bien oublier pendant tout le retour, que notre rapporteur du jour a oublié d'en faire mention. Et ce paragraphe est un addenda de dernière heure ! Que s'est-il passé, on n'en sait rien, mais il y a dû avoir des plaintes qui sont allées dans un sens et des semonces qui sont tombées dans l'autre... On ne sait pas d'où elles venaient, mais elles ont fait leur effet !

Notre avion, qui doit attendre une autorisation d'atterrissage tardant à venir, fait du surplace en tournant en rond. Et ça dure, ça dure comme s'il retardait l'instant où il devrait confier à sa chère terre lorraine bien grasse, la poussière d'Afrique cuite par le soleil, qu'il ramène dans ses soutes.

Enfin, il se décide. On descend ; on touche la piste, minute magique qui n'a d'égale que celle où l'on s'en arrache. L'avion roule quelques instants comme pour refaire connaissance avant de s'immobiliser définitivement. On applaudit, alors qu'on devrait pleurer.

...Nous sommes dans le hall d'entrée, derrière les vitres en train de regarder notre avion dont les soutes se vident. Nous essayons de repérer nos bagages au fur et à mesure que l'employé du fret les lance sans ménagement dans son chariot.

La première tournée arrive sur le tapis roulant, nos bagages n'y sont pas. On attend. Deuxième tournée, les Js récupèrent les leurs. Troisième tournée, le chariot revient à moitié plein alors qu'il reste une vingtaine de voyageurs à attendre.

Là, il y a un malaise. Les derniers passagers servis se sont retirés et une quinzaine de couples, dont les Claudes -c'est ça le plus grave !- n'ont pas leurs bagages. La voix monte contre une hôtesse de l'air qui n'y peut mais : c'est une nouvelle, ce dont Claudil se fiche éperdument ! Il panique, repense à ce qui s'est passé à Mombassa quand on l'a rappelé, et craint que ses valises aient pris un autre vol ! Il brode sur le souvenir d'un ami qui, ayant fait le voyage Buenos Aires-Paris, a vu ses bagages se promener jusqu'au Japon ! Il se voit déjà prenant pension chez Jacky pendant le temps nécessaire au rapatriement de ses affaires ! Et quand il brode comme ça, le Claudil, il devient fou ! L'hôtesse a intérêt a vite apprendre son métier, et ce qu'elle doit faire dans ce cas précis !

Heureusement, un jeune steward qui était de notre voyage, prend le problème en main, et téléphone au commandant qui est toujours à bord car, il faut dire qu'il n'a pas fini son périple : il continue jusqu'à Paris avec les rugbymen et d'autres passagers, bref tous ceux qui étaient déjà dans l'appareil quand nous y sommes montés, au départ de Metz, le 15 mai. Le commandant saisi du problème décide de ne pas décoller tant que tout le monde n'aura pas son bagage. Or le soutier est formel, il ne reste rien à descendre à Metz-Nancy-Lorraine. Il voit bien les bagages que le steward lui décrit par téléphone, mais comme ces bagages sont étiquetés "destination Paris" par l'aéroport de Mombassa, il ne peut rien retirer sans un ordre précis du commandant ! Et ça se comprend !

Avec le manifeste, le commandant pointe lui-même les noms des passagers restants et les noms figurant sur les valises et colis, et fait descendre les colis non-pointés. Dans ces non-pointés-là, les malheureux passagers retardés -dont les Claudes, c'est ça le principal !- retrouveront leurs petites affaires.

Au parking de l'aéroport nos deux véhicules nous ont attendus bien sagement. Sans plus les faire attendre, sans même prendre de leurs nouvelles, nous leur intimons l'ordre d'un démarrage en direction de Nancy. Heillecourt pour être plus précis, chez les Js. Sans plus attendre, mais sans précipitation pour autant, comme si nous voulions retenir encore entre nos doigts certaines subtilités incorporelles qui, nous le croyons, nous rattachent encore à Mombassa.

Les Claudes dîneront chez les Js ; merci Josette pour ce repas improvisé. Ils repartiront dés le lendemain vers leur Charente d'adoption les yeux encore plein d'un Kenya qui, pour ne pas valoir la Côte d'Ivoire (leur référence suprême) n'en valait pas moins le déplacement. La preuve, dans leur sacoche, il serre précieusement la cassette vidéo du film que Jacky a tourné dans les conditions périlleuses que nous savons ; et dans la voiture le radio-cassette diffuse le dernier tub d'un groupe kenyan dont ils ne connaissent pas le nom, mais qui hurle, et n'a pas fini de hurler :

- Kenya,a,a,a....Safari-Kenya, Kenya! Kenya,a,a,a... Safari-Kenya, Kenya!

Quand il ne résonnera plus dans la voiture, il poursuivra son travail de drogue euphorisante dans leur tête, à l'endroit où Claudel a semé, un soir magique, dans l'oreille de son Claudil :

- On reviendra, dis ?

Echoisy, le 30 mai 1995
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