YLEM

Carnets de voyage et sujets divers

Modérateur: Guardian

YLEM

Messagepar coriolan » 26 Sep 2011 18:41

Je viens de retrouver dans mes archives un conte que j'ai écrit dans les années 90. Pour vous distraire - enfin, je l'espère, je vous le rapporte ici :

CHAPITRE 1
Vianney


Il était une fois... Voyez, c'est bien un conte
Ce rêve que je fis et que je vous raconte.
Il était une fois, ou mieux, disons, qu'il est
Un garçon de quinze ans qu'on appelle Vianney.


Vianney Mangin est un jeune homme d’une quinzaine d’années qui vit chez ses parents, de nos jours, dans un joli petit village de Charente. Mon village. Consciencieusement mais sans grand éclat, il poursuit en classe de seconde au Lycée Guez de Balzac à Angoulême des études qui le mèneront, du moins l'espère-t-il, sur le chemin de la magistrature, comme sa soeur.

A 55 ans, Pierre, son père, qui pendant 20 ans a été le comptable de la verrerie Picot, se trouve au chômage depuis plus de six mois. Compressions budgétaires puis licenciements ont réduit à des proportions quasi-artisanales cette entreprise qui employait naguère 60 personnes. Le poste de comptable a été repris par le fils du verrier, financé par un contrat emploi-solidarité. Un CES, comme on dit. C'est la marque du temps !

L'ancien comptable et monsieur Picot sont restés en excellents termes et, certaines fins de mois, il n'est pas rare de voir le chômeur venir prêter main forte à son successeur ! Le besoin réunit toujours les braves gens.

Le temps de Pierre se passe surtout en démarches auprès des entreprises régionales et de l'ANPE, ainsi qu'en établissements de curriculum vitae sans parler des coups de téléphone à longueur de matinées... C'est dans ce climat habituel que la famille passe par tous les stades de l'espérance, de la joie, de la déception jusqu'au découragement. Mais chaque jour est suivi d'un autre jour.

Sa mère, Isabelle, 45 ans, tient un magasin de prêt-à-porter à Chalais, le chef-lieu du canton. Il s'agit d'une petite affaire qui a été créée il y a une dizaine d'années dans le seul but de placer les économies du couple, et qui, depuis six mois, est devenue la principale ressource financière du foyer. Aucun problème de gestion, ni de trésorerie. Une seule ombre au tableau, heureusement vite estompée, il y a quatre mois, en l'absence de Pierre alors en stage de reconversion (autre marque du temps), un contrôle fiscal du magasin a fait trembler la famille. Mais comme tout était en ordre, mis à part certains points de détail sans importance, aucune suite n'a jamais été donnée. On en a été quitte pour la peur !

Enfin Claudine, sa soeur aînée de plus de dix ans, est en dernière année à l'Ecole de la Magistrature de Bordeaux. Un bel avenir s'ouvre devant elle.

Au jour où commence cette histoire, Pierre Mangin est à la verrerie en train d'aider son remplaçant à clôturer les comptes de l'année écoulée. Avant de partir, il a chargé Vianney de surveiller l'arrivée du courrier, d'en prendre connaissance et de lui passer un coup de fil en cas d'une réponse favorable à sa dernière demande d'emploi.

Isabelle est à son magasin, et Claudine à Bordeaux.

La factrice passe et laisse deux enveloppes dans la boîte aux lettres. L'une vient de l'entreprise dont la réponse est attendue et l'autre de l'Hôtel des Impôts. Vianney prend connaissance de la première: "Nous avons le regret de vous faire savoir que etc." Très contrarié par cette déconvenue, sans s'en rendre compte, le jeune homme décachette la seconde enveloppe pour découvrir que le contrôle fiscal n'est malheureusement pas resté sans suite : le magasin serait redevable de 150 000 francs à titre de réintégration d'impôts et de 250 000 francs à titre de pénalités de retard. Autrement dit quatre cent mille francs ! "Quarante millions" pour les nostalgiques des...fifties. (Ca ne se dit pas ? Trop tard, c'est écrit !)

C'est la catastrophe ! Fourrant les deux lettres dans sa poche, Vianney se précipite comme un fou hors de la maison, vers les bois environnants.

Là, assis sur le haut du talus, en bordure du chemin qui mène aux vignes des Tissier, la tête entre les mains et les coudes fermement appuyés sur les genoux, il fixe l'horizon sans rien voir. L'herbe encore toute mouillée par les pluies de la veille le laisse indifférent. Un immense chagrin l'abîme tout entier et noie jusqu'à sa colère; comme un enfant qu'il est encore, il pleure...

- Qu'allons-nous devenir ? se prend-il à murmurer tout bas. Et puis... comment leur annoncer çà ?

Soudain, ressentant comme une présence à ses côtés, il se redresse vivement, sèche ses larmes en un tournemain et se rend à l'évidence qu'il n'y a personne.

- Ma foi, j'aurais bien juré que...

- M'entends-tu ? dit une voix tout près de lui.

-Pardon ? s'exclame l'enfant, surpris, après avoir constaté d'un rapide demi-tour sur lui-même qu'il est bien seul. Qu'est-ce que c'est ?

Eberlué, Vianney se penche, observe longuement, puis bafouille à mi-voix sans prendre le temps d'analyser le ridicule de la situation.

- Mais...je ne vois rien !

- Ne vois-tu pas, là, devant toi, un silex tacheté de roux ?

Effectivement, au bout du pied de l'enfant se trouve un caillou roux et luisant comme il en est des milliers dans les chemins creux de Charente. Un caillou que, quelques instants plus tôt, il avait pris dans sa main et rejeté violemment au sol, en un geste rageur.

Vianney tend la main à nouveau vers la pierre informe et, instinctivement, la porte à son oreille. Il entend alors un grand rire.

- Mais non ! Regarde, je n'ai pas de bouche. Ce que tu entends est bien ce que j'exprime, mais tu l'entends en toi, avec tes mots à toi et ton propre accent bien que ce ne soit pas dit à haute voix.

- Comment cela est-il possible ?

- C'est un secret. Mais rassure toi, je te le dévoilerai.

- Je suis fou, murmure le pauvre Vianney en fixant son silex avec un air de grande compassion. Je suis fou !

- Tu n'es pas fou et je ne suis pas une fée. Cela étant dit, sache que désormais tu peux me lâcher. Me mettre dans ta poche, par exemple. Maintenant que j'ai trouvé ta longueur d'onde, rien ne pourra plus nous séparer.

Vianney semble ne pas entendre. Son caillou le fascine et sa compassion se mue en crainte et respect. Il en a vu des cailloux, de toutes les formes et de toutes les couleurs ; dans sa chambre il en a même quelques uns, de ceux-là ramassés au hasard des vacances à Royan ou dans le Massif Central. Ce sont des cailloux jolis de forme, jolis de couleurs, des galets , des pierres trouées, bref de toutes sortes...Mais des comme celui-ci, il aurait vingt fois donné des coups de pied dedans plutôt que de se baisser pour en ramasser un seul. Et voilà qu'il en trouve un qui parle !

- Je connais tes problèmes, dit la pierre en coupant court à ses réflexions, et je vais t'aider à leur trouver une solution. Dès ce soir tu seras sur le chemin de la fortune, fais-moi confiance. Toutefois, en échange, j'ai besoin de tes services. Es-tu prêt à m'aider ?

- Bien sûr, balbutie l'enfant comme en un rêve. Que dois-je faire ?

- M'écouter d'abord, et répéter ensuite par écrit tout ce que tu auras entendu. C'est simple.

- Je n'ai pas de talent pour écrire, jamais je ne saurai.

- Tu sauras. Seul un enfant peut écrire ce que j'ai à t'apprendre. Crois-moi, j'ai essayé avec des maîtres de la plume, avec des savants même. Aucun ne m'a prêté attention. Les écrivains ont exclusivement besoin de suspense, et les savants de certitudes. Or je n'ai rien de tout cela, je n'ai que la vérité froide et humainement illogique. Ca n'intéresse personne ! Toutefois, comme il faut que cette vérité soit sue, je t'ai choisi. Rentré chez toi, tu mettras nos propos noirs sur blanc et, pour rendre leur lecture plus attrayante, tu les transcriras sous la forme d'un conte.

- Un conte ? fait en écho Vianney.

Puis, s'ébrouant comme un chien au sortir de l'eau:

- Pour sûr, je ne vais pas tarder à me réveiller !

- N'en crois rien, murmure la voix comme si elle parlait à son oreille. Puis, enchaînant :

- Ce que j'ai à te révéler est assez extraordinaire, tu en jugeras par toi-même, plus tard. Pour l'instant, je te demande tout simplement de deviser aimablement avec moi, et de tenter d'assimiler ce que je vais t'apprendre. Tu as l'intelligence pour cela, et si tu manques du savoir qui serait souhaitable pour comprendre vite, ne t'inquiète pas, j'en fais mon affaire. En un sens, c'est mieux que tu ne sois pas trop savant. Ce que l'on sait nuit souvent à ce que l'on cherche à savoir ! Une intelligence toute neuve est de loin préférable à une tête bien pleine (c'est votre Montaigne qui a dit quelque chose dans ce goût-là !). Alors dialoguons, veux-tu ?

- Ben...oui, répond Vianney un peu éberlué par ces propos.

- Dis-moi, sais-tu ce qu'est la vie ?

- Bien sûr. La vie...c'est tout ce qui vit, les gens, les animaux et tout.

- Et les végétaux, les plantes, de la petite fleur jusqu'au grand séquoia, n'est-ce pas ?

- Bien sûr, ne sait que répéter Vianney.

- Eh bien, tu as raison. Tout cela est un type de vie à base cellulaire. La vie cellulaire, tu as appris cela à l'école ?

Mais la caillasse rousse ne laisse pas de place à une réponse. Déjà, elle enchaîne comme si elle était pressée par on ne sait quel événement.

- Or la vie ne se manifeste pas exclusivement sous la forme cellulaire, mais beaucoup plus intensément sous la forme moléculaire, ce que tu appelles plus communément : la matière. Pour s'exprimer la vie moléculaire n'a pas besoin de parler ni d'écrire, il lui suffit de capter la longueur d'onde d'une forme de vie à base cellulaire pour transmettre ses messages à cette dernière, qui comprend ou non, en tire profit ou pas. Ah ! que de découvertes géniales ont dû le jour à ces messages extra-biologiques, découvertes qui ne devaient pas grand-chose à l'esprit humain, sinon d'avoir trouvé en lui un auditeur curieux et attentif à ce qui lui arrivait d'ailleurs. Hé ! oui, notre monde moléculaire s'exprime et, actuellement, tu en as la preuve. Tu serais mal venu de dire que je mens. Il s'exprime, mais ses moyens de communication n'étant pas les mêmes que ceux des humains, ces derniers ne risquent pas de les détecter derrière leurs microscopes. C'est une réalité qui ne peut que leur échapper.

Et ce n'est pas tout. Plus petit que la molécule, il y a l'atome; plus petit que l'atome, il y a la particule élémentaire; plus petit que la particule élémentaire, il y a l'ultimus. Et tout est vivant selon ses caractéristiques: vie atomique, vie particulaire, vie ultimique. Chaque type de vie a ses spécificités, mais toutes sont régies par la même loi qui veut que la communication parte toujours du stade inférieur vers le stade supérieur dans la hiérarchie de la complexification universelle. Suis-je bien clair ?

- C'est difficile de tout comprendre, s'excuse l'enfant, à moins que cela veuille dire que si je ne peux pas, de mon fait, entrer en relation avec une pierre, cette pierre, elle, le peut ?

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 27 Sep 2011 13:24

- Bravo ! Et ce qui est vrai pour nous deux l'est aussi pour les atomes qui composent chacune de mes molécules, et ainsi de suite jusqu'au stade le plus infime avec les ultimus composant chacune des particules de chacun des...

- Ultimus, interrompt l'enfant, je ne suis pas certain de savoir ce que c'est.

- Sans entrer dans le détail, tranche la pierre, sache seulement que c'est une boucle d'énergie, stade fondamental de tout, y compris de la lumière. Les savants de ce monde ne les ont pas encore découverts. En attendant, sache aussi que, partant de cette base ultime de l'univers (d'où le nom d'ultimus) des liens se sont tissés entre les différentes étapes de la complexification de la matière : un atome de carbone peut entrer en communication avec la molécule qu'il constitue, et il en va de même pour la molécule avec le rocher dont elle participe à la réalisation. Tout est vie dans la nature, et tout communie avec tout. Il n'y a vraiment que les hommes pour végéter en vase clos en se croyant les seuls à partager un privilège qui est universel!

- Les hommes et les animaux, s'enhardit Vianney.

- Bien vu ! Mais les animaux n'ont pas la capacité humaine d'accéder à la connaissance par le raisonnement. Tu me diras qu'ils l'ont d'instinct ? C'est vrai. Et c'est tant mieux.

- Et puis les arbres aussi, poursuit le jeune garçon soudain plus à l'aise. Mais eux, ils n'ont même pas l'instinct.

- Oh ! Ils ont bien davantage. Dans ce monde, parmi les formes de vie, disons 'classique', seules les plantes ont accès à la connaissance globale. Je dis les plantes, par là il faut entendre tout ce qui puise sa nourriture dans le sol pour vivre. C'est donc vrai pour la rose comme pour la fleur de pissenlit et...le grand chêne. La sève est pour eux le véhicule de la connaissance, de même que le conte que tu vas écrire sera pour les hommes de demain les racines du savoir.

- Ecrire ! Ca...je ne saurai pas ; je vous l'assure, se défend Vianney.

- Et moi je t'assure que tu méconnais tes possibilités. Je t'enseignerai la matière essentielle, et toi tu emploieras tes mots de tous les jours, sans fioritures, et ton conte s'écrira tout seul. Crois-moi. Autre chose, comme nous sommes destinés à nous revoir quelque temps et, je l'espère, à devenir de bons amis, je te prierai de me tutoyer et de m'appeler par mon nom.

- Tu as un nom ? s'empresse Vianney, heureux d'user de cette familiarité permise et enthousiasmé à l'idée d'avoir un ami aussi peu commun.

- Il faut bien que je m'en donne un, tout à l'heure j'ai lu dans ta pensée que tu me traitais de caillasse rousse ! Tu m'appelleras YLEM, en souvenir de votre vieil Aristote qui avait donné ce nom à la substance fondamentale d'où, quant à lui, procédait toute matière. C'était bien vu, et ça me flatte. Avant d'aller plus avant, y a-t-il quelque chose qui exige un éclaircissement pour ta bonne compréhension ?

- Ben...c'est-à-dire, hésite Vianney qui, à présent, semble avoir oublié ses soucis matériels, la semaine dernière, à la télévision, il y avait une émission sur les origines de la vie et si je n'ai pas tout compris, maintenant c'est sûr, je n'y comprends plus rien !

- Ne cherche pas à établir des parallèles entre ce que je t'apprends et ce qu'on t'enseigne. Tout s'éclaircira sans effort au fur et à mesure, et je dirai même que ça ne saurait tarder. Mais, par curiosité, que disaient ces gens sur les origines de la vie ?

- Oh ! Personne n'était du même avis, mais tout le monde s'est mis d'accord pour conclure qu'on ne savait rien de certain pour l'instant. Je crois d'ailleurs que l'émission s'est terminée sur les mots de...heu, je ne sais plus qui mais de la Sorbonne : 'Le passage du domaine physique au domaine biologique est loin d'être connu'. Voilà ! Et tout cela après une bonne heure de débat. Tu as certainement une idée sur la question, toi. Que peux-tu m'en dire ?

- Ce problème est le type même du faux problème. On ne risque pas de trouver un passage là où il n'y en a pas ! Il n'y a aucune différence fondamentale entre les deux domaines physique et vivant, il n'y a que de la matière plus ou moins complexifiée. Exemple, prends trois éléments de base : des atomes de carbone, d'hydrogène et d'oxygène. Grosso modo tu sais ce que c'est pour l'avoir étudié en classe. Eh bien, ces atomes, mélange-les en les dosant : 7 d'hydrogène, 6 d'oxygène et 6 de carbone, et ces 19 atomes qui, séparément, n'avaient aucune saveur ne voilà-t-il pas qu'ils deviennent du sucre ? C'est ainsi, vois-tu, que la vie est à la matière ce que la saveur est au sucre. Elle est le fruit de la complexification naturelle. C'est tout simple, il suffisait d'y penser. En passant, rendons grâce à Aristote, encore lui, qui, dès le quatrième siècle avant l'ère actuelle, avait déjà écrit que le tout est plus que la somme de ses parties. Il faut croire que vos savants modernes ont oublié le brave Aristote. Le "plus" c'est la vie, c'est la saveur et c'est plein d'autres choses encore.

- Je ne comprends plus ! Tu dis que la vie est le fruit de la complexification et, tout à l'heure, tu parlais de vie ultimique. Comment l'ultimus, qui est une particule fondamentale donc non complexe, peut-il être vivant ?

- Ah ! Ah ! C'est qu'il est intéressant, le bougre ! Voilà une question pertinente ! Alors note que même au niveau le plus élémentaire il y a complexification et, tiens-toi bien, même le Néant est complexe, faute de quoi nous ne serions pas là, ni toi ni moi. Je ne voulais pas aborder la question du NIC (Néant Initial Complexe) dès aujourd'hui, mais puisque nous y sommes et que tu me sembles intéressé, allons-y.

Nous connaissons l'origine de la vie, elle est dans la matière. Connaît-on l'origine de la matière ? de l'univers ? Réponds-moi, toi qui regardes les débats scientifiques à la télévision.

- Du big bang, répond vivement Vianney fier de montrer qu'il sait tout de même quelque chose.

- Bien ! Et le big bang est l'explosion de quoi ?

- D'une particule de densité énorme qui, en explosant, a rempli le vide de particules fondamentales qui ont donné naissance à certains atomes dont l'hélium d'où la matière est issue.

Vianney a débité tout d'un trait, car c'est un sujet qui le passionne, à tel point qu'il découpe dans le Figaro tous les articles scientifiques traitant de cette matière. Il connaît ! Et intérieurement il rit car il pense à la tête d'Ylem - la métaphore est osée - qui là, a dû en prendre plein la vue...

- Mais c'est parfait docteur, ironise Ylem. Et cette particule initiale, d'où vient-elle ?

- Ben...C'est à dire que...

- Ah ! Voilà la particule d'achoppement ! Nous y sommes. Alors, pour masquer la difficulté, vos savants modernes ont risqué l'appellation de "fluctuation du vide!" ce phénomène découvert grâce à la mécanique quantique qui fait que, dans un volume d'espace vide, un grain d'énergie peut apparaître et disparaître très rapidement. En application de la théorie d'Einstein, le grain d'énergie pourrait être proportionnel à la masse d'une paire de particules qui disparaîtrait immédiatement. Ingénieux ! Et c'est sur ce modèle que le génial Stephen Hawking a imaginé l'apparition fugitive de deux particules en bordure d'un trou noir, l'une pénètrerait dans le trou noir, et l'autre s'en écarterait. Les particules ne pouvant se créer et se détruire que par paire, la particule rescapée du trou noir serait indestructible. Voilà une création ex nihilo ! La théorie de Hawking qui envisage ainsi la création d'un flot de particules, se poursuit jusqu'à évaporation du trou noir qui... Ho ! Mais ma parole, tu es en train de t'endormir.

En effet, depuis quelques instants, Vianney a bien du mal à suivre ce fastidieux monologue ! Mécanique quantique, Einstein, Hawking et ex nihilo, c'est trop ! Sa conscience est en train de refaire surface sur des réalités autrement plus dramatiques pour lui que la création de l'univers.

- Tu sais, reprend Ylem, je lis toutes tes pensées, comme toi tu lis un livre...et mieux même ! Tes problèmes, je te l'ai promis, seront réglés dès ce soir. Fais-moi confiance. Allons, le temps me presse, reprenons le fil. Et puis ne t'affole pas au seul énoncé de noms célèbres. Dis-toi que demain le tien sera tout aussi célèbre que celui d'Einstein. Si ! Si ! Je lis tes doutes, mais tu as tort. Enfin, tu le verras bien...Quant à certains termes tels que "mécanique quantique" et "trou noir", en principe, par à-peu-près, tu sais de quoi il s'agit. La mécanique quantique, c'est le dernier maillon actuel de la physique moderne, il est inutile de rentrer dans son détail, car c'est trop compliqué pour toi. Il est juste souhaitable que tu saches que vos scientifiques touchent du bout du doigt la création de l'univers grâce à des théories nouvelles issues de cette science. Toutefois, leurs explications relevant du délire mathématique, nous nous abstiendrons d'aborder le sujet. Quant au tour noir - enfin, ce que vos savants croient en connaître -, c'est une région de l'espace où la matière est si concentrée, donc où il règne une pesanteur si puissante, que la lumière elle-même ne peut s'en échapper. Tout ce qui passe à proximité est absorbée...y compris des étoiles. Alors tu penses, une particule !

Ceci nous ramène à nos moutons, je veux dire aux particules d'Hawking! Un seul ennui dans ce schéma séduisant que nous propose le brillant astrophysicien, c'est qu'il faut envisager l'existence initiale d'un trou noir dans le vide. Un trou dans un trou, en quelque sorte ! Mais trève de plaisanterie. L'idée est intéressante jusqu'à un certain stade du raisonnement, c'est-à-dire l'apparition d'une paire de particules, mais encore faut-il aller plus loin.

Ce qui heurte l'esprit logique de l'homme, c'est l'idée que quelque chose ait pu sortir du Néant, la création spontanée ex nihilo - je te signale en passant que ex nihilo veut dire "à partir de rien"-. Au début de l'ère actuelle, un vers du poête latin Aulus Perse a donné naissance à un célèbre aphorisme ex nihilo nihil ( rien ne vient de rien) qui a la vie dure puisque deux mille ans d'histoire n'ont pas changé cette façon de voir. Pourquoi ? Parce que, une fois pour toutes, on a considéré que le Néant était l'absence de tout et que, par voie de conséquence, il n'était pas un sujet de méditation. Eh bien, on a eu tort. Suis bien mon raisonnement: Entre le vide absolu et l'abondance de matière stellaire et interstellaire dont nous voyons l'espace rempli, entre l'inexistant et l'existant, il a bien fallu qu'il se passe quelque chose à un moment donné. On ne peut admettre une intervention matérielle extérieure au Néant initial, donc une volonté de création était incluse dans ce Néant lequel n'était pas vide absolument ainsi qu'on pourrait le croire. Le vide portait en lui, immatériellement, la puissance d'action.

- Eh bien, oui, s'exclame l'enfant, c'était Dieu ! Le créateur de l'univers !

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 28 Sep 2011 11:46

- Pas du tout ! Je te sais d'éducation chrétienne, mais essaye de faire abstraction de ta foi, tu n'y verras que plus clair. Il est évident qu'avec un dieu tout serait plus simple, mais avec la fée Hasard aussi ! Dans le doute, ignorons l'un et l'autre et nous verrons ce que l'avenir nous réserve à leur sujet. Je poursuis donc:

Le vide portait en lui, immatériellement, une puissance d'action qui n'était pas Dieu. En revanche, rien ne s'oppose à ce que cela fût l'énergie décrite par Hawking (1) avec ses deux particules qui s'annulent. C'est ainsi que, et là je prolonge et amplifie l'idée du physicien, admettant que le vide (0) est la synthèse de deux particules (+1) et (-1), du Néant (0) je peux extraire à volonté (+1) à condition d'en extraire simultanément (-1), et le Néant disparait. Voilà un exemple de création ex nihilo: je crée 1 en retirant -1 de 0. Là aussi, il suffisait d'y penser.

- Tout de même, réagit Vianney, retirer quelque chose de négatif de rien, c'est peut-être possible en mathématique quand il s'agit de réaliser une opération intermédiaire, mais ça ne l'est pas concrètement !

- Ca l'est, tranche impérativement Ylem ! Le distinguo que tu fais entre "abstrait" et "concret" est faussé par l'insuffisance de ton approche du concret. "Ton" concret n'est pas "mon" concret. Le tien repose sur tes connaissances, et celles-ci ne te permettent pas de tout juger. Contente-toi de recevoir ce que je sème en toi, et à la moisson tu me rendras justice. Je poursuis :

Dans l'équation originelle : 0 = (+1) + (-1)

(+1) est l'univers que nous connaissons, ou plus exactement la particule positive initiale d'où nous sommes issus, je l'appellerai l'Ontos (l'étant),

(-1) est l'anti-monde, par définition inaccessible à notre compréhension, je l'appellerai l'Antôn (l'anti-être), c'est la particule négative initiale nécessaire à la stabilité de l'Ontos dans le Néant.

Et puis il y a le signe (+) qui unit l'Ontos à l'Antôn, c'est le noeud énergétique qui garantit l'équilibre du Néant, faute de quoi le Néant lui-même ne serait pas."

- As-tu tout compris ?

- J'ai tout entendu, tout compris au fur et à mesure, mais je ne suis pas certain d'avoir bien assimilé l'ensemble, répond Vianney ébranlé tout de même par cette suite de raisonnements apparemment logiques mais qui, lui semble-t-il, pourraient bien cacher quelques contresens insoupçonnables.

- Ca ne fait rien. J'y reviendrai la nuit pendant ton sommeil, jusqu'à ce que tout soit parfaitement clair. Ensuite tu l'écriras, et après, lorsque tu auras des hésitations tu n'auras plus qu'à te relire. OK ? Je continue ?

- Ben oui, dit timidement Vianney, mais j'aimerais savoir où tout cela va nous mener, et surtout comment la création de l'univers va bien pouvoir régler les problèmes de ma famille...

- Ne mélange pas tout. Laisse-toi faire. Je poursuis.

Et, reprenant son exposé, Ylem de poursuivre effectivement de plus belle.

- De même qu'on peut écrire 0 = (+a) + (-a), on peut écrire aussi 0= (+x) + (-x), ou encore (+y) + (-y), etc., x et y exprimant d'autres types de particules débouchant sur d'autres réalisations que de la matière, donc totalement étrangères aux deux univers gémellaires issus de l'Ontos et de l'Antôn dont nous sommes nés. Ainsi donc, nous cotoyant, nous précèdant, nous suivant ou même nous chevauchant, on peut supposer une foule d'univers dont nous n'avons aucune notion. C'est fantastique, non ? Mais revenons au nôtre qui nous suffit amplement. Imagine, mon cher Vianney, ce terrible bras de fer, hors du temps et de l'espace, entre l'Ontos et l'Antôn, bras de fer qui stabilise le Néant ! L'équilibre est obtenu par la permanence de deux tensions ou de deux inerties d'égale puissance, et il faut qu'il y ait réciprocité d'action ou d'inaction. Or la réciprocité est en l'occurrence un idéal mathématique qui n'a rien à voir avec la réalité de la nature. L'Ontos, animé par la volonté intrinsèque d'être (en abrégé V.I.E. - admire le hasard de la langue française !) l'a emporté sur l'Antôn mû par la volonté de ne pas être. Sous la puissance de son énergie, l'Ontos a explosé en une multitude d'ultimus porteurs de V.I.E., et s'est répandu dans l'espace qu'il a engendré et engendre encore au fur et à mesure de son expansion. La suite, tu la connais : ultimus, particules fondamentales (mésons pi, muons, etc.), hydrogène, hélium, etc. Tout cela te va-t-il?

- Cette fois-ci, la V.I.E. de l'Ontos, c'est Dieu très certainement, se risque à nouveau Vianney qui voudrait bien que son enseignement religieux ne reste pas plus longtemps sur la touche.

- Non, t'ai-je déjà dit. Non ! A la formation de l'univers le Dieu auquel tu fais allusion n'existait pas encore. De plus, il n'a qu'un très lointain rapport avec la matière ainsi que tu l'apprendras plus tard.

- Mais alors d'où vient cette V.I.E.? persiste le jeune garçon.

- Nous en avons eu un avant-goût tout à l'heure avec la notion de "fluctuation du vide". Mais pour répondre à ta question, je vais me répéter en essayant d'être plus précis. Force ton attention encore quelques instants, tu as la capacité de comprendre et tu es à un doigt de la Vérité première, cela vaut un petit effort ! Ecoute moi bien : Un grain d'énergie proportionnel à la masse d'une paire de particules initiales, en l'occurrence l'Ontos et l'Antôn, est apparu dans le vide, selon le modèle proposé par Hawking (1). Ce grain d'énergie était égal à la somme de deux volontés opposées qui, en principe, auraient dû s'annuler. En la circonstance, et nous sommes là pour en témoigner, la volonté d'être (l'Ontos) l'a emporté sur la volonté de ne pas être (l'Antôn). C'est ainsi que le grain d'énergie s'est scindé pour la réalisation de deux destins physiques contraires - bien que complémentaires dans le Néant -, et depuis lors la "volonté intrinsèque d'être" anime notre univers. J'emploi à dessein deux termes: énergie et volonté. "Energie" lorsque je fais référence à une opération physique, et "Volonté" lorsque je tente de t'expliquer le processus actif inhérent à la matière, la Volonté Intrinsèque d'Etre. Cette "volonté" n'est pas consciente au sens humain du terme, mais elle existe. Elle est de l'énergie dirigée. Ne t'inquiète pas, je reviendrai ultérieurement sur cet aspect des choses. Note toutefois, pour une meilleure compréhension, que dans le langage courant "énergie" et "volonté" ont un sens commun. Si tu y réfléchis bien, cette analogie sémantique doit t'ouvrir des horizons nouveaux.

Ce sera tout pour aujourd'hui. Ce qui importe à ce stade de notre discussion, c'est que tu aies assimilé une esquisse du phénomène physique de création de l'univers, et que cette esquisse, bien qu'élémentaire, soit claire en ton esprit. Est-ce le cas ?

- Cela va déjà beaucoup mieux; enfin... je le crois.

- Bien. Avant de nous quitter, permets-moi de résumer brièvement les trois points essentiels de notre premier entretien. Il est indispensable qu'ils soient parfaitement assimilés, ne serait-ce que sous cette forme schématisée:

a)- la création de l'univers à partir du Néant. Souviens-toi de la formule : 0 - (-1) = 1,

b)- La complexité croissante de l'univers. Souviens-toi que l'énergie, synonyme de volonté, est la cause première de la Volonté Intrinsèque d'Etre qui habite la matière,

c)- Enfin, la vie, fruit de la complexité matérielle. Souviens-toi du mélange des 19 atomes et de la saveur du sucre. Le gourmand que tu es méditera sur ce dernier point tout à loisir.

Tu vas me demander pourquoi tous ces sujets de réflexion ? Et vers quoi pourront-ils bien nous conduire ? Sache que ce sont les trois bases indispensables à la grande révélation qui fera l'objet de notre prochain entretien, quand tu le voudras. Dès lors, fais-moi un signe, je suis à ton entière disposition.

- Mais, comment t'appellerai-je ?

- Tu as lu le conte des Mille et une Nuits "Aladin et la lampe merveilleuse", eh bien, tu vas m'emmener avec toi, et quand tu voudras me parler, tu me prendras dans ta main et me frotteras avec ton pouce, en pensant très fort "YLEM", comme si tu appelais quelqu'un. Le génie d'Aladin venait, moi, je viendrai.

- Et pour ce que tu m'as promis ? se risque timidement le jeune garçon...

- J'y viens, mais attention, autant tu peux clamer sur tous les toits la totalité des propos que je viens de tenir, autant ce qui va suivre doit rester secret. Il ne faut en parler à personne, ce soir du moins. Demain tu seras autorisé à en parler à tes parents ainsi qu'à ta soeur, mais cela ne devra pas sortir du cercle familial. Vous comprendrez pourquoi d'ailleurs sans que j'aie à m'expliquer davantage. C'est vu ? Bien. Regarde autour de toi, il y a des pierres de mon espèce avec des taches rousses. Prends-en une et rentre chez tes parents. Là, munis-toi d'une masse et...

...et la suite des propos d'Ylem s'engouffre dans le silence du monde des pierres.

(à suivre)

Notes et références

(1) Stephen Hawking, astrophysicien titulaire de la Lucaslan Chaire de mathématiques à Cambridge. Théorie de Hawking rapportée par John Gribbin "Naissance et mort de l'univers", article cité par le service documentaire de l'Encyclopaedia Universalis.

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 29 Sep 2011 17:11

.............................................

Les deux mains dans les poches, Vianney redescend le chemin caillouteux en direction de sa maison, qu'il aperçoit quelques centaines de mètres en contrebas. Sa main gauche froisse, sans plus y penser, les deux lettres fatidiques qui lui ont valu cette petite escapade, tandis que sa main droite serre, presque en douceur, la pierre toute chaude à son contact, la pierre savante qui parle, Ylem.

Oui, ses angoisses de tout à l'heure semblent s'être envolées et, comme un automate, la tête dans les nuages, encore plein de toutes ces choses extraordinaires qui viennent de lui être révélées, il marche.

Il y a quelques jours, des amis évoquant devant lui le mystère des OVNI, il se disait alors: "Oh ! que j'aimerais être le témoin d'une de ces curieuses apparitions". Et là, tout à coup, il réalisait que ce qu'il venait de vivre était autrement prodigieux ! Des hommes qui viendraient de l'espace, après tout, pourquoi pas ? Sur les millions de milliards de planètes de notre Galaxie, et les milliards de galaxies repérables - pour ne parler que de celles-là ! -, il n'y a rien de bien surprenant. Que des conditions identiques aient amené, ailleurs, la vie à se développer dans le même sens que chez nous, qu'y a-t-il d'aussi curieux qui vaille qu'on s'en étonne ? Que des planètes, plus vieilles que la nôtre, hébergent des civilisations techniquement plus évoluées pour qui la vitesse de la lumière serait comparable à celle de nos vieux tortillards, quoi de stupéfiant ? Alors, qu'on vienne nous rendre visite, à nous, pauvres sauvages cloués au sol, il n'y a vraiment pas de quoi se taper le derrière par terre ! Le curieux, c'est que la chose ne se soit pas faite plus tôt, et par vagues entières ! Mais, prendre un caillou dans sa main et l'entendre vous révéler les secrets de l'univers, ça c'est autre chose !

Ainsi Vianney soliloque-t-il chemin faisant...

Et puis soudain, il est saisi d'un doute. N'aurait-il pas dormi ? Sa pseudo-révélation ne serait-elle pas un simple rêve ? La présence du caillou dans sa main n'est certes pas une preuve.

- Non, se rassure-t-il, jamais un rêve n'aurait été aussi complexe. Et puis les rêves, au réveil, on ne s'en souvient plus, ou alors c'est très vague. Là, c'est clair. Je me souviens de tout. On part de rien en extrayant (-1) de 0 pour créer 1 et...

A cet énoncé Vianney marque un temps d'arrêt et fronce les sourcils.

- Ca, en revanche, ça n'est pas clair du tout ! J'en ai fait la remarque d'ailleurs...et il m'a rembarré.

Puis, haussant les épaules,

- C'est vrai que si l'on fait sienne la théorie de ce...Hawking, tout est possible. Donc, on part de rien et de là s'ouvre comme un grand angle aigu dont les deux côtés se perdraient à l'infini. Entre ces deux branches la complexité s'organise...Je la vois très bien: ici, au début, ce sont les ultimus ; là, l'hydrogène puis l'hélium ; là-bas, la matière qui se forme ; plus loin, les virus et les bactéries ; beaucoup plus loin, les poissons et les reptiles ; à mon horizon, les mammifères, puis l'homme. Et, à perte de vue, derrière mon horizon ? Dieu, sans doute? Car il faut bien qu'il soit quelque part, je le sais. D'ailleurs Ylem n'a pas dit le contraire...Ca fera certainement partie de la suite du programme quand j'aurai réglé cet autre problème, pas drôle du tout !

Et la main gauche de l'enfant extirpe de la poche de son pantalon les deux lettres froissées de l'Hôtel des Impôts et de l'entreprise sollicitée. Un coup d'oeil sur la première lui fait à nouveau hausser les épaules.

- 400.000 fr! Quarante millions de centimes ! Ils sont fous ! Et quand je pense que ces gens-là ne sont que des petits points minuscules à l'horizon de mon angle aigu !

Vianney replie néanmoins soigneusement ce courrier qui ne lui appartient pas, et poursuit son chemin.

- Tout de même, se reprend-il à songer, que le "tout" soit plus que la somme de ses parties, c'est vite dit ! Ainsi 2 serait plus que 1 et 1 ? Voilà une question à poser...

La perplexité le gagne à nouveau.

- Et puis...mais j'y pense tout à coup, il m'a développé l'avenir de l'Ontos c'est bien beau, et l'Antôn dans tout cela, que devient-il ? Qu'est-ce qui l'empêche de nous ramener à rien en se soudant purement et simplement à l'Ontos, puisqu'à eux deux ils forment le Néant ?

De plus, se souvenant d'un article du Figaro (2) traitant de certaines particules fondamentales, les neutrinos, qui n'auraient pas de masse, il s'exclame à haute voix :

- Ce n'est pas possible ! Si les ultimus sont les éléments constitutifs de tout ce qui existe, ils ont une masse. Or, les neutrinos constitués d'ultimus ont nécessairement une masse.

Cependant le Figaro était formel, et son dictionnaire Larousse (3) qu'il avait consulté pour savoir ce qu'était au juste un neutrino, était formel aussi : les neutrinos n'ont pas de masse !

Son front s'assombrit à nouveau, et ses sourcils se froncent de plus belle. Ca lui donne l'air buté d'un jeune dogue pas content du tout.

Le chemin descend ferme et, comme il a plu la veille, Vianney doit faire attention où il met les pieds. Il s'ingénie à éviter les petites mares qui se sont formées par endroit. Mais soudain, sur une motte de terre un peu trop glaiseuse, v'lan !, ses deux pieds partent en avant et l'adolescent se retrouve assis au beau milieu d'une flaque d'eau boueuse à souhait.

Le froid de ce bain forcé lui fait reprendre contact avec les réalités de la vie quotidienne, et cette fois le rêve lui semble ne plus faire aucun doute !

- Ma foi on va bien voir si j'ai été victime d'une hallucination ou si j'ai dormi ! gronde-t-il.

Et, tout dégoulinant d'une eau qui lui teinte en noir le derrière de son jeans, Vianney se relève en se frottant vigoureusement le coccyx. Puis sortant de sa poche le caillou censé connaître les secrets de la vie, il le frictionne non moins énergiquement que son postérieur.

- Si tu as vraiment un nom, dit-il d'un ton rageur autant par dépit de sa chute que dans la perspective d'avoir été berné, si tu t'appelles Ylem, je t'appelle. Viens !

- Voilà qui est bien ordonné mon jeune maître, entend Vianney très distinctement en reconnaissant la voix qui lui a parlé pendant plus d'une heure. Tu m'as appelé, je suis là !

(à suivre)

Notes et références

(1) Stephen Hawking, astrophysicien titulaire de la Lucaslan Chaire de mathématiques à Cambridge. Théorie de Hawking rapportée par John Gribbin "Naissance et mort de l'univers", article cité par le service documentaire de l'Encyclopaedia Universalis.

(2) "A la chasse aux neutrinos", article de Martine Castello, 'Le Figaro' de février 1986.

(3) Dictionnaire encyclopédique Larousse, édition de 1979 : NEUTRINO n.m. Particule élémentaire de masse nulle, de charge électrique nulle et de spin 1/2. (page 973)

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 30 Sep 2011 19:26

- C'est-à-dire que...bafouille le jeune garçon, il faut dire...

- Ne t'excuse pas. Ne t'ai-je pas dit que je lisais dans ton coeur comme en un livre ? J'ai tout compris. A ta place, j'aurais eu certainement les mêmes doutes. A vrai dire, j'attendais ton appel.

Ouf ! c'est un véritable soulagement ! Vianney est certain maintenant de ne pas avoir rêvé. A moins que son rêve ne se poursuive...et lui joue un remake de l'aventure de Tchouang Tchéou. Tchouang Tchéou, jadis, rêvait qu'il était un papillon, voltigeant de fleur en fleur, heureux de son sort et ignorant qu'il était Tchéou. Brusquement, s'éveillant, il s'aperçoit qu'il est Tchéou mais, à la réflexion, il ne sait pas s'il est bien le Tchéou qui a rêvé qu'il était un papillon ou s'il n'est pas un papillon rêvant qu'il est Tchéou ! Et le mystique de s'abîmer dans un songe taoïste... Mais Vianney, lui, n'est pas taoïste, et d'ailleurs Ylem ne lui en laisse pas le temps, qui coupe court à cette chinoiserie philosophique.

- Bien vu ton symbole de l'angle aigu, cependant il est incomplet. Le point de départ n'ouvre pas un angle à deux branches, mais à une multitude de branches. En fait il devient le centre d'une sphère, les ultimus sont propulsés dans toutes les directions, et l'expansion de l'univers croissant en volume et en complexité se fait à partir de ce centre-là. Voilà pourquoi toutes les galaxies d'une même génération s'éloignent les unes des autres.

Quant au "tout" supérieur à la somme de ses parties, je reprends l'exemple que tu suggérais: 2 > 1 + 1, et je dis attention ! Cette vision des choses est fausse au ras du sol, c'est-à-dire lorsque tu fais ton marché ou que tu paies tes dettes. Il en va de même d'ailleurs pour la loi de la relativité qui n'a aucune incidence palpable, pour le quidam, dans sa vie de tous les jours. Cependant, au-delà de la vie au quotidien, il y a la vie tout court, la vie implacable et inhumaine. C'est à ce niveau-là que je raisonne, et qu'il te faut toi-même penser. Comprends-moi bien :

Il ne faut pas confondre 1 et 1 avec 1 + 1. La conjonction "et" traduit une liaison, et une liaison n'est pas une union. Un homme et une femme, c'est une suite d'individus, le début d'une procession. En revanche, "plus" pris en tant que nom, c'est l'addition du comptable. "Plus", en ce sens, implique une obligation de résultat, mais qui n'a d'intérêt que pour celui qui attend ce résultat. Comme un franc plus un franc font deux francs, un homme plus une femme font deux individus : un couple stérile. Par contre, "plus" pris en tant qu'adverbe modifie, comme son nom l'indique, le contenu de l'énoncé. Un homme plus une femme, ce sont deux entités réunies qui peuvent faire quelque chose de plus, qui deviennent un "deux" actif : un couple géniteur.

Or, l'idée aristotélicienne s'attache exclusivement à un "tout" activé, lequel tend vers plus que lui-même. Un bémol cependant, et de taille, dans certains cas rarissimes, heureusement, il arrive que le "plus" soit négatif ! Veux-tu quelques exemples? A 15°C. 2 litres d'eau pure + 2 litres d'alcool pur ne font pas 4 litres d'eau alcoolisée, mais 3,955 litres ; dans un moteur triphasé monté en triangle, 2 amp. + 2 amp. = 3,4641 amp. et non 4 ; etc., tu peux en trouver d'autres en cherchant bien...En conclusion, il apparait plus prudent de dire que "Le tout peut être différent de la somme de ses parties", sachant que cette différence est constatable en plus ou en moins.

Puis, tranchant net : " tu avais, je crois, d'autres questions à me poser".

- Oui. Tu as beaucoup insisté tout à l'heure sur l'avenir de l'Ontos, mais...et l'Antôn dans tout cela, que devient-il ?

- J'ai beaucoup insisté sur l'Ontos, c'est vrai, mais c'est parce que seul l'Ontos nous intéresse vraiment. Il est la source de tout ce qui nous entoure, et nous concerne. Il est notre base originelle. Il n'en va pas de même pour l'Antôn qui, par la force des événements, entre dans le temps créé par l'Ontos, et devient en quelque sorte un univers parallèle, inerte, jouxtant le premier. Sa caractéristique oppositionnelle lui empêche toute expansion de même nature que celle de l'Ontos. Les anti-ultimus qu'il génère sont dénués de toute V.I.E., et l'antimatière qui en est issue ne va pas plus avant dans la hiérarchie de la complexification naturelle. L'Antôn reste un univers nain, et c'est ce manque d'envergure qui nous garantit la non-résurgence du Néant par annihilation pure et simple de l'Ontos. En revanche, si l'inertie de l'Antôn ne peut plus neutraliser globalement l'Ontos, elle a toujours la même intensité, et cela ne va pas sans poser de graves problèmes au sein de notre univers qui, partiellement (étoiles, voire galaxies entières), peut s'y engloutir. La matière ainsi absorbée reconstitue du Néant absolu au sein de l'Ontos ! Vos scientifiques appellent ce phénomène trou noir sans distinction d'espèce. En effet, ces trous noirs d'origine extra-universelle sont éternels, contrairement aux trous noirs résultant de l'effondrement de certaines étoiles sur elles-mêmes, qui eux se résorbent avec le temps.

Rassure-toi, la reconstitution partielle du Néant dans notre univers ne saurait s'étendre. L'Antôn n'aspire pas la matière, il l'absorbe seulement quand celle-ci s'y précipite, ce qui ne peut être que le fait d'un 'accident' compte tenu de la V.I.E. de l'Ontos.

Ta curiosité est-elle satisfaite?

- Autre chose, poursuit Vianney, si les ultimus sont les éléments constitutifs de tout ce qui existe, les ultimus ont une masse. Or j'ai entendu parler d'une certaine particule, le neutrino, qui n'aurait pas de masse. Cela me semble incompatible avec ta théorie, non ?

- Oh ! mais ce n'est pas une théorie. Les ultimus ont bien une masse et, par voie de conséquence, les neutrinos, tous les neutrinos sans exception, ont une masse. Il ne peut pas y avoir d'exception, cela tombe sous le sens.

Tu sais, dans ce domaine, les hommes ne peuvent jamais se faire une opinion définitive, car leur opinion repose sur des connaissances et ces connaissances évoluent plus vite qu'eux. Tiens, en ce qui concerne les neutrinos, ton opinion se fonde sur un article du Figaro en date de février 1986 qui sous-titrait: "Ont-ils une masse ? Si oui, c'est la face de l'univers qui serait changée ". Et comme ton dictionnaire, édition 1979, précisait que le neutrino était une particule élémentaire de masse nulle, tu en es resté à ce stade. Mais il faut évoluer mon jeune ami ! Regarde l'édition 1989 du même ouvrage, il nous dit que : "le neutrino est une particule fondamentale (!) de masse nulle ou...très faible". Et aujourd'hui, 1993, personne ne conteste plus la masse des neutrinos qui existent en 3 types d'ailleurs : le neutrino électronique, le neutrino muonique et le neutrino tauique. Beau parcours pour une particule qui, en 1930, n'était qu'une hypothèse mathématique ! Ainsi, tu vois, ce n'est pas la face de l'univers qui a changé, mais l'idée que s'en faisait la rédactrice de ton article de référence.

En conclusion, oui, le neutrino a une masse ; c'est indiscutable. Tout a une masse, y compris, tiens-toi bien, les photons ! Les rédacteurs des dictionnaires du monde entier n'en savent rien encore, il faut leur laisser le temps que les scientifiques le découvrent. Pour l'heure, ils disent que c'est parce qu'ils ont une masse nulle que les photons se déplacent à la vitesse de la lumière, eh bien, ils se trompent ! La vitesse de la lumière est égale à la vitesse des photons et elle est variable, voilà ce qu'il faut dire. En fait, et c'est un scoop que je te livre, c'est la masse du photon qui détermine la vitesse de la lumière. Mais garde-toi de répondre cela à ton professeur de physique, actuellement du moins...

Es-tu rassuré sur ces quelques détails et surtout sur ta crainte de n'avoir été que le jouet d'un rêve ? Allez, je suis certain que oui. Il faut que je disparaisse dans mon silence de pierre car, retourne-toi, je crois bien qu'on t'observe.

Vianney fait un prompt demi-tour et voit, effectivement, à quelques mètres de lui, le père Tissier appuyé à un piquet de sa clôture, qui le regarde en souriant.

- Ma foi, tu voudrais raciner que tu ne t'y prendrais pas autrement !

Le jeune garçon se sent virer au carmin quand il réalise qu'il est planté là, comme un soliveau, depuis plus d'une demi-heure. Il craint même que le vieux ne l'ait entendu parler tout seul en gesticulant comme un fou.

- Ben, oui...,bafouille-t-il, j'étais en train de réviser une leçon.

Et détalant comme un lapin, il laisse là le bonhomme qui s'en tape sur les cuisses en riant aux éclats.

- Ah! Jeunesse...jeunesse...Y a sûrement de la drôlesse là-dessous !

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 01 Oct 2011 11:43

CHAPITRE 2
Ahmed

Comme à son habitude quand il n'a pas cours, Vianney musarde dans l'atelier du verrier, admirant les exploits du souffleur et l'adresse du tailleur, ou prêtant main forte à monsieur Picot en train de faire du rangement.

Aujourd'hui Vianney semble particulièrement intéressé par l'examen d'un creuset où frémit de la pâte de cristal. Puis, soudain, sous le regard stupéfait du patron, il jette dans la cuve une poignée d'une espèce de poudre indéfinissable à premier abord, qui crépite au contact de la mixture soigneusement préparée.

- Mais qu'est-ce que tu as fait là ?

- Rien, bredouille le jeune garçon qui ne sait quelle contenance adopter, rien...c'était pour voir.

- Enfin, hurle le maître-verrier, tu n'es pas sans savoir le temps qu'il faut et ce qu'il en coûte pour préparer cette pâte ! Tu es fou, ou quoi ? C'est fichu maintenant !

- Mais non, je vous assure, risque timidement Vianney ; cette poudre est spéciale. Elle rend le verre incassable, je l'ai lu dans un livre de science.

Les deux ouvriers spécialisés se sont arrêtés, cois. Ils connaissent bien Vianney, cependant Marcel le souffleur, dit 'Goulavent", ne peut s'empêcher de persifler :

- Incassable! Incassable! Tu vas voir ce que ton père va te casser, à toi!

Tandis que Julien, dit "Taillenbiais", pour ne pas être en reste devant le patron, lance-t-il un tonitruant :

- C't'incroyab' !

- Vous verrez..., je vous assure..., bafouille lamentablement le profanateur.

- Je ne verrai rien du tout ! Et toi non plus ! File d'ici.

- Mais regardez la pâte ! Elle n'a rien; c'est tombé dans le fond.

Dubitatif, monsieur Picot se penche au-dessus de sa préparation en maugréant sourdement. Vianney préfère ne pas entendre ce qu'il grommelle sous sa moustache !

- Allez, va-t-en ! Je t'ai assez vu !

Un peu penaud, tout de même, devant la coalition de ceux qu'ils croyaient être ses amis, Vianney quitte l'atelier sous les quolibets qui le poursuivent :

- Casse-toi, gamin !

- C'est ça. Avec ta poudre...d'escampette !

- Ah ! ah ! ah !

Vianney rentre chez lui. Il a toujours dans sa poche les deux lettres fatidiques qui en rajoutent à sa désespérance. "Je leur dirai demain", se promet-il.

C'est l'heure du dîner, on passe à table. Les parents parlent de choses et d'autres, à bâtons rompus :

- Le magasin a bien été aujourd'hui,
- Tant mieux. Dis-moi l'entreprise d'avant-hier tarde bien à répondre.
- Bah! C'est bon signe.
- Et toi Vianney, qu'as-tu fait de beau?
- C'est mercredi aujourd'hui.
- C'est vrai.

Tout à coup, au dessert, monsieur Picot fait irruption dans la salle à manger des Mangin. Il est rouge d'émotion. Que se passe-t-il ?

Et le maître-verrier narre par le menu l'exploit de Vianney. Pierre n'a pas le temps de réagir, il ne lui en laisse pas le temps.

- Ce n'est pas tout. Tout à l'heure, Marcel, après un travail d'une bonne heure pour la réalisation d'une carafe exceptionnelle, sur commande, a eu un geste malencontreux et la carafe, une fois détachée de la pipette de soufflage, a chu sur le sol de l'atelier. Stupéfaction de tous, elle n'a même pas eu une éraflure !

S'adressant alors à Vianney :

- Mon garçon, il va falloir que tu t'expliques au sujet de ta poudre. Car, complètement ahuris devant le phénomène, Marcel et Julien se sont évertués, mais bien en vain, à tenter de mettre en miettes tous les petits sujets décoratifs qui venaient d'être réalisés avec le même bain. Il me faut une explication ! s'époumone le pauvre homme.

Vianney ne sait que dire :

- Il faudra que je retrouve le livre.

- C'est ça, va le chercher ! s'excite monsieur le Picot.

- C'est qu'il n'est pas ici. A vrai dire, je ne sais plus où j'ai lu cela...

- Ah ! non. Je veux savoir.

Il faut toute la patience d'Isabelle, la promesse absolue de Pierre qu'on retrouvera le livre en question et la fausse sérénité de Vianney, pour que le verrier consente à remettre cet entretien au lendemain.

Tout le monde se quitte très excité à la pensée des conséquences qu'on pourrait tirer d'une telle découverte car, le maître-verrier est formel, il s'agit bien d'une découverte et non de l'application d'une recette que tout le monde - et lui le premier - connaîtrait.

Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil mais peuplée de rêves étranges, Vianney se réveille. La teneur de ses rêves est sans équivoque, il y a de l'Ylem là-dessous. Il a vu l'Ontos et l'Antôn se scinder, il a vu le jaillissement d'une source d'ultimus, il a vu l'éclosion de la lumière et, dès cet instant, tout dans son esprit est devenu lumineux; il s'est senti lui-même lumière.

Vianney se fixe l'heure de midi pour parler à ses parents car maintenant il ne peut plus reculer. Selon qu'il a peur de leur annoncer la réception des deux lettres ou qu'il à hâte de partager la prodigieuse révélation d'Ylem, le temps va trop vite ou il se traîne...

L'heure arrive ! Il faut y aller, Vianney se jette à l'eau. Le secret d'Ylem d'abord : stupéfaction ! Les deux lettres de la veille ensuite : effondrement !

Mais Vianney les rassure : la poudre de pierre va les sauver, et puis n'ont-ils pas à leurs côtés le plus formidable des appuis ? Qu'est le fisc comparé à une pierre qui peut vous révéler les secrets de l'univers et, surtout, qui rend le verre incassable ?

La famille Mangin reprend espoir, mais un espoir erratique qui joue au yo-yo.

L'après-midi est surtout marquée par les allées et venues de monsieur Picot qui vient aux nouvelles. Rien ! Bien entendu on ne peut rien lui dire...Ylem l'a formellement interdit !

Au cours de la nuit suivante, Vianney qui, tracassé par quelque chose, ne dort pas, fait appel à Ylem. Celui-ci, prompt comme l'éclair, se manifeste aussitôt:

- Tu m'as appelé?

- Oui. Deux choses ma tarabustent. La première : pourquoi m'as-tu fait promettre de ne rien dire à mes parents hier, pour me le permettre aujourd'hui ? Pourquoi ce différé ?

- Mais parce que j'ai voulu éprouver ta capacité à garder un secret. Tu as réussi à me convaincre ; c'est bien.

- Et si j'avais parlé ?

- Ta précieuse poudre n'aurait plus été que du sable, et carafe et verroteries se seraient pulvérisées sous les coups mémorisés dans le cristal. Ne prends pas cela pour une menace, mais sache que les choses ont la mémoire longue, la mémoire de l'éternité. Et la seconde question ?

- Heu...balbutie Vianney ébranlé par ce qu'il vient d'entendre, heu...c'est Dieu. Tu ne m'as pas répondu franchement sur ce sujet... Dis-moi, Dieu existe-t-il ?

- Bien sûr.

- Quand m'en parleras-tu ?

- Dès demain matin. Fais venir à la maison ton meilleur ami, je poursuivrai en sa présence ma révélation. Nous parlerons de Dieu.

Demain matin, ça tombe bien, il n'y a pas de cours et les parents de Vianney seront absents pour toute la journée.

Avec Ylem ça ne pouvait 'que' tomber bien !

Vianney a un ami qui lui est particulièrement cher, Ahmed, petit-fils de harki. Ahmed est né à Angoulême il y a quinze ans, c'est dire qu'il a l'âge de Vianney et que, habitant le même village, ils ont fait leur scolarité ensemble. Ils fréquentent actuellement la classe de seconde au lycée Guez de Balzac. Vianney aime d'autant plus Ahmed qu'il le sent délaissé par la plupart des autres élèves qui le traitent en étranger, avec plus qu'une petite pointe de racisme. Vianney ressent la peine d'Ahmed, la partage, et offre à son ami, tout naturellement, son affection.
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 02 Oct 2011 12:36

Vianney fait entrer Ahmed dans sa chambre:

- Assieds-toi. Celui que je vais te présenter m'a demandé cette nuit de faire venir mon meilleur copain chez moi, afin de l'initier à un grand mystère... Assieds-toi donc, et cale-toi bien.

Surpris, Ahmed s'assied sur le bord du lit et lance un regard interrogateur à son ami.

- Il y a deux jours, enchaîne Vianney, j'ai eu une révélation assez extraordinaire. Regarde cette pierre, elle a un nom. C'est Ylem.

- Ylem ?

- Ylem. Prends-la dans ta main, tu vas voir par toi-même. Maintenant, tiens-la du bout de l'index et du majeur, et masse-la avec ton pouce comme si tu faisais le geste qu'on utilise quand on veut signifier qu'une chose est chère.

Ahmed s'exécute et soudain, en poussant un cri, lâche la pierre qui roule sur la moquette.

- Qu'est-ce qu'il y a, s'enquiert Vianney ?

- Tu n'as rien entendu ?

- Non. Qu'est-ce que c'était ?

- Quelqu'un, ici, devant moi, m'a dit: "Bonjour Ahmed". Y-a un truc !

- Il n'y a pas de truc, lui dit Vianney qui, se baissant pour ramasser la pierre, poursuit en disant à haute et intelligible voix, sur un ton un peu dépité :

- Seulement j'aimerais bien participer à la conversation, si c'est possible !

- C'est possible, retentit la voix d'Ylem, tandis qu'Ahmed, tout pâle, bondit comme un diable hors de sa boîte.

- Là, tu as entendu cette fois? Quelqu'un a dit: "C'est possible" !

- Ce quelqu'un c'est Ylem, lui répond en souriant Vianney tout en lui tendant la pierre, c'est Ylem. Ylem, c'est le nom de la pierre.

- Une pierre...une pierre qui parle ?

- Quand je te disais que c'est assez extraordinaire. La pierre parle en nous, et elle peut même parler en présence d'autres personnes sans que celles-ci ne se doutent de quoi que ce soit. Cette nuit, par exemple, elle m'a répété au moins deux fois tout ce qui a fait l'objet de notre premier entretien, et la porte de ma chambre était grande ouverte.

Ahmed, bouche bée, écoute son ami et visiblement n'en croit pas ses oreilles :

- Dis-moi que je rêve !

- Non. Tu ne rêves pas plus que je n'ai rêvé avant-hier, ni cette nuit. Ylem parle !

- Et...qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

- Ah! voilà le problème. Il va falloir que je t'explique où j'en suis si je veux enchaîner la suite de la révélation d'Ylem en ta présence...

- Pas du tout, le rassure Ylem, au fur et à mesure de notre entretien je vais imprimer dans le cerveau de ton ami l'essentiel à savoir pour une bonne compréhension de l'ensemble. Ce soir, puisque maintenant j'ai décodé sa longueur d'onde, je l'informerai plus en détail. Quant à toi, Vianney, inutile de continuer à me masser ! Le contact est établi, mets-moi dans ta poche.

- Non, riposte l'adolescent, j'aime mieux te sentir dans ma main.

- Voilà bien la première déclaration d'amour entre un humain et une pierre !

Ahmed, toujours un peu pâle, esquisse un sourire. Cette fois le charme est bien pris, Ylem peut poursuivre son travail initiatique.

- Avant toute chose, commence Ylem, surtout n'hésitez pas l'un ou l'autre à m'interrompre si quelque chose vous semble un peu trop...disons hermétique. Il faut que tout soit clair dans vos esprits, et coule de source. Allons-y.

Toi, Vianney, tu es de confession chrétienne - catholique, pour ne pas faire de ségrégation - et toi, Ahmed, tu es musulman. Bien. Demain nous serons avec Rachel qui, elle, est de confession juive...

- Rachel ? coupe brutalement Ahmed, mais ce n'est pas possible !

- Ah ! tu ne vas pas commencer, s'il te plait ! Les affaires de la Palestine ne nous concernent pas. En tout cas, ne compte pas sur moi pour prendre position. C'est un problème d'hommes, ce n'est pas un souci de pierre.

- Là n'est pas la question, intervient Vianney, Rachel est malade. Gravement malade. On parle de cancer...

- Oui, je le sais. Mais ce matin elle va mieux. Demain vous irez lui rendre une petite visite, ses parents ne feront aucune objection, bien au contraire. Faites-moi confiance. Donc, je reprends.

L'un et l'autre, vous croyez en un Dieu car, comme le dit le Nouveau Catéchisme de l'Eglise Catholique: "Le désir de Dieu est inscrit au coeur de l'homme", et ce depuis la nuit des temps. Cela ne prouve pas que Dieu existe, mais cela pose question car d'où vient que ce désir, ce besoin, est universel ? On a dit beaucoup et n'importe quoi, et pas forcément n'importe qui. Tenez, votre grand La Bruyère, n'a-t-il pas trouvé le moyen d'écrire: "Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point: j'en conclus que Dieu existe." Faut le faire !

Soyons sérieux. J'ai dit en substance, avant-hier, que la vie était le fruit de la complexification naturelle, celle-ci résultant du fait que le tout est généralement plus que la somme de ses parties. La vie animale, ici-bas en fin de chaîne de cette complexification, est non seulement complexifiée mais complexifiante à son tour par l'assemblage de ses parties. Et le "plus" qu'elle dégage n'est autre que ce que vous appelez l'âme. Eh ! oui ! l'âme animale, avec pour chef de file l'âme humaine plus élaborée mais de même nature.

Lorsque les éléments qui composent l'homme retournent à l'ensemble commun, je veux dire : lorsque l'homme meurt, que devient le 'plus' du vivant ? L'âme ? Eh bien, l'âme - dont vous saurez plus tard ce qu'elle est réellement - rejoint la masse des autres âmes réunies depuis l'origine des temps. Par sa personnalité et son adjonction à toutes les autres, elle complexifie cette masse qui s'accroît d'un 'plus' selon la loi de la nature...

- Et c'est Dieu ! s'exclame Vianney, violemment ému par cet aspect insoupçonné des choses.

- Cette fois-ci, c'est bien vu! Mais ce n'est pas si simple. Il va falloir te débarrasser de ta notion d'un Dieu infiniment bon, infiniment juste, et que sais-je encore...

- Mais...il est infiniment grand et miséricordieux tout de même, hasarde Ahmed ?

- Infiniment grand ? Pas du tout. Il est inclus dans l'univers matériel qui n'a qu'un lointain rapport avec son existence spirituelle. Infiniment miséricordieux ? Mon pauvre enfant, la miséricorde est un sentiment humain qui n'a pas cours en dehors de l'humanité ! Dieu, c'est quoi par rapport à l'homme ? Le papillon, c'est quoi par rapport à la chenille ? Rien, ou presque...Eh bien, Dieu est une forêt de papillons et l'homme une chenille. Excusez du peu ! Et cependant sans la chenille pas de chrysalide, et sans la chrysalide pas de papillon ! Mais pas de miséricorde pour autant. C'est la loi !

- Mais alors, interrompt Ahmed, si nous ne sommes rien pour Dieu, si notre conduite l'indiffère, on peut faire tout ce qu'on veut sans craindre quoi que ce soit après la mort ?

- Absolument. Crains seulement la loi des hommes, ça ne sera déjà pas si mal pour établir ta morale de vie.

- Oui mais, remarque Vianney, si j'ai eu une conduite détestable, mon âme sera détestable et je risquerai de contaminer la masse...

- Ce ne sont pas les actes commis qui souillent l'âme, mais uniquement les raisons qui poussent à les accomplir. Or, la masse n'étant pas constituée que d'âmes humaines, et les actes de vos frères 'inférieurs', les animaux, étant exempts de toutes intentions, la masse revêt, dans son ensemble, une certaine couleur rassurante que la noirceur relative d'une âme de criminel ne saurait troubler. Cette dernière se trouve diluée dans l'immensité qui l'absorbe et son incidence est négligeable. (voir annexe n° 1).

Avant d'aller plus loin, et pour me débarrasser du terme impropre de 'masse', apprenez que cet ensemble qui s'ordonne en vue de l'accomplissement d'un dessein que je vous dévoilerai, est ce que vous appelez Dieu, mais c'est un Dieu naturel bien qu'inaccessible à l'homme. Ce Dieu répond au sigle de GNOS, c'est-à-dire Gouvernement Naturel d' Ordre Supérieur. Sa spiritualité et sa mémoire sont la 'gnose'.

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 03 Oct 2011 12:52

- Ce nom divin vient d'un mot grec, interrompt Vianney toujours heureux de faire étalage de ses connaissances.

- Oui, acquiesce Ylem, à moins que ce ne soit le contraire.

- Cela n'a pas grande importance, tente de conclure Ahmed.

- Hé! Peut-être que si ! Aristote, toujours lui, n'écrivit-il pas: "Voulez-vous découvrir avec certitude la vérité ? Eh bien, séparer avec soin ce qu'il y a de premier, et tenez-vous à cela". La Grèce, ce n'est pas la Mésopotamie, mais cela nous en rapproche singulièrement.

La Mésopotamie ! Ah ! Voilà un nom qui réveille chez Vianney des souvenirs autrement plus anciens que ceux qu'ils sont censés évoquer : sa classe de 6ème !

- La Mésopotamie, c'est quoi déjà ? Et c'est où ?

- La plus ancienne civilisation de l'humanité, à deux pas de l'Eden biblique. Coïncidence ? Peut-être pas tant que cela...Quoi qu'il en soit, pour en revenir au dieu qui nous concerne, que vous l'appeliez Yahvé, Zeus, Jéhovah, Allah, Jupiter, Amon, El, Bellemus, Odin, Atman, etc., notez que tous ces dieux existent bel et bien puisqu'ils ont été enfantés par la spiritualité humaine, mais qu'ils ne sont que des émanations d'une entité psychique unique, et qu'ils répondent au nom générique de Gnos.

- Mais, s'indigne Ahmed, on retombe en plein paganisme !

- Bien vu, jeune homme. Le paganisme est vieux comme le monde, et sans le totalitarisme du christianisme et de l'islamisme, le monde païen aurait perduré jusqu'à nous. Je vous rassure tout de suite, il renaîtra de ses cendres et il a encore de beaux jours devant lui.

- Le paganisme ? Mais c'est rétrograde ! s'insurge Ahmed.

- C'est toi qui le dis ! N'oublie pas que la notion d'un dieu unique est née dans le désert. Pour enfanter d'un dieu sec comme le sable et le simoun, l'idée ne pouvait nicher que là. Sache que, sans la dissidence d'Akhénaton, le pharaon hérésiarque et inventeur du monothéisme, Moïse n'aurait jamais rêvé sa folle aventure, et ses deux fils spirituels, Jésus et Mahomet, seraient restés dans les limbes de l'histoire.

Là, pour les jeunes gens, la Mésopotamie... passe encore. Mais Akhénaton ! Qu'est-ce que c'est que celui-là ? Et qu'est-ce que Moïse peut bien avoir affaire avec lui ?

Ylem qui remarque la difficulté, précise :

- Akhénaton, fils d'Aménophis III, fut le quatrième pharaon de la XVIII dynastie. Ca nous rajeunit de quelque 34 siècles. Une paille ! Il commença son règne sous le nom d'Aménophis IV. L'Egypte rendait alors un culte officiel au dieu Amon associé au dieu-soleil Ré, Amon-Ré.

Sous la pression des prêtres adorateurs des dieux déchus : Osiris, Horus, Isis, etc., une cabale se fomenta et le jeune pharaon prit parti lui aussi contre Amon-Ré, non pour restaurer le culte ancien, mais afin d'établir une nouvelle religion dont il serait, seul, le serviteur suprême, désarmant du même coup le puissant et tentaculaire clergé au service d'Amon-Ré.

Le pouvoir lui en donnant la possibilité, il imposa donc son nouveau dieu "Aton" qui, en langue égyptienne, signifiait "disque du soleil", en hommage à la force vitale sans quoi rien n'existe: "O vivant Aton, principe de vie !" (Hymne au Soleil d'Akhénaton). Cette force étant unique, il en fit un dieu unique, puis abolit le polythéisme ancien et alla jusqu'à changer son nom d'Aménophis, en Akhénaton (celui qui est agréable à Aton).

Et le monothéisme était né. Quant à Moïse, sachant que les ancêtres d'Akhénaton se sont appelés successivement: Kamosis, Ahmosis, et Touthmosis, il faut que vous soyez aveugles pour ne pas avoir fait un rapprochement entre ces "mosis" et ce "moïse" qui fut pris en "amitié" filiale par la fille de... Pharaon (Ex: 2:10) ! A noter qu'en hébreu Moïse est devenu "Mosheh", c'est-à-dire "tiré des eaux", justifiant ainsi le récit mosaïque que l'on connaît. Ce sont les nécessités de la légende...

Avec Moïse, continuateur de l'esprit d'Aton, apparait Yahvé, le dieu jaloux des autres dieux; Yahvé le protecteur de la nation hébraïque qu'il choisit pour son service sacerdotal. Vous savez la suite...

Bref, pendant que le désert accouchait de son monstre envieux et belliqueux, dans les pays florissants, aux couleurs vertes, jaunes, rouges et bleues, les dieux de la forêt, des moissons, des fleurs et de la mer s'épanouissaient. Ils vivaient en harmonie avec l'univers, au coeur des cités, au milieu des hommes qu'ils régissaient sous des lois faites pour tous, y compris pour eux-mêmes. Allez trouver cela quelque part actuellement ! Les dieux étaient des amis accessibles. Que souhaiter de mieux ? Et puis, sous l'invasion barbare, de la chrétienté d'abord, vers l'occident, et de l'islam ensuite, vers l'orient, les dieux se sont couchés. Mais ils dorment. Et c'est vous qui allez les réveiller, au nom du Gnos.

- Excuse-moi, interrompt Vianney, si j'ai bien compris ce que tu as dit, tu me demandes, à moi chenille, de faire quelque chose en faveur de la forêt de papillons qui m'ignore... c'est bien cela ?

- Absolument.

- Mais pourquoi le ferais-je ?

- Parce que la société humaine va vers sa perte, et qu'il est grand temps de la secouer. Il faut établir une société nouvelle sur d'autres bases que celles qui mènent au chaos. Tout est mensonge, même dans le sacré. Bien sûr que oui, même dans le sacré !

Et jetant en vrac tout ce qu'il semble 'avoir sur le coeur' depuis deux millénaires, Ylem de s'emballer:

- D'abord les juifs, qui se veulent être le peuple élu d'un Dieu ! Peut-on imaginer plus pyramidale vanité ? Plus phénoménale bouffissure d'orgueil ? Plus extravagante mégalomanie ? Que dis-je, mégalomanie ? hypermacromanie ! Et les peuples civilisés qui ne disent mot de crainte d'être taxés d'antisémitisme !

Et les catholiques ! 'Catholique' vient du grec 'katolikos' qui veut dire 'universel', alors que le monde regorge de croyances les plus diverses. Et personne ne bronche; c'est normal ! Il y a tromperie, mais on ne dénonce pas l'abus de confiance, la duperie. Vieille réminiscence de l'inquisition, sans doute, on se retranche derrière l'ignorance étymologique. Ben, voyons !

Et les musulmans ! En arabe islâm veut dire 'soumission'. Là, c'est le contraire : pas de mégalomanie, pas de prétentions, c'est le rabaissement pur et simple de l'individu. Mektoub et Inch' Allah, sois soumis ! Or le Gnos n'a que faire de la soumission ou de l'insoumission des hommes, ses desseins passent par des voies que seuls des imposteurs peuvent se vanter de connaître.

Il faudrait peut-être, enfin, que la multitude comprenne que tout ceci n'est que mensonge et dénonce ces croyances qui brisent l'homme dans sa mission d'homme. De plus, comble d'aberration, tous ces êtres intelligents et pieux, au nom de leurs principes religieux divergents - dont chacun des ministres revendique l'authenticité historique, s'autodétruisent pour la plus grande gloire de "leur" Dieu qu'ils prônent à l'envi ! Si personne ne sait faire valoir la stupidité de ce comportement, l'humanité court inéluctablement à sa perte. Le Gnos lui-même est en danger de mort !

- La mort de l'homme tuerait Dieu ? s'exclame Vianney, plus surpris par cette éventualité que par la virulence du réquisitoire.

- Sans aucun doute, et vous comprendrez pourquoi demain. Pour cela, écoutez-moi bien, il va vous falloir d'abord assimiler deux choses essentielles: l'évolution de l'univers et la constitution du Gnos.

En ce qui concerne le premier point, l'univers est comme une immense baudruche extensible, caractéristique qu'il conservera jusqu'au 'jour' où, lorsque le souffle énergétique initial ne pourra plus assurer son expansion, il cessera de s'étendre. Le ballon se contractera, regroupera ses mondes épars, se tassera, s'effondrera sur lui-même; le tout ne deviendra plus qu'un point, puis...plus rien. L'immense énergie de l'Ontos aura rejoint la force d'inertie de l'Antôn, au sein du Néant reconstitué. Notez que l'Ontos originel serait apparu à un observateur avisé comme une minuscule poussière générée spontanément, poussière qui, à vue d'oeil, serait devenue petit pois, ballon de football, dôme des Invalides, Lune, Soleil, Galaxie, amas galactique puis univers. Ceci dans un sens, puis dans un sens opposé après être parvenu à la valeur critique de l'univers, c'est-à-dire au moment où sa force de gravitation qui l'attire au centre devient plus importante que sa force d'expansion qui le disperse. Et puis, comme un yo-yo, l'univers resurgit du Néant, s'y replonge, etc.

A l'heure où je vous parle, l'univers a déjà connu plus de dix big-bangs suivis d'autant de big-crunchs (moins un, bien entendu !). Vous ne pouvez pas en avoir le souvenir, mais je vous assure que vous vous connaissez depuis plusieurs éternités (étant entendu par éternité, une existence complète de l'univers).

- Ainsi donc, c'est vrai ! exulte Ahmed, les Arabes ont raison quand ils disent "mektoub", c'est écrit! C'est bien écrit...et depuis toujours !

- Oui, l'histoire a déjà été écrite plus de dix fois, mais hélas ! elle a été librement lue et relue chaque fois de la même façon ! Toutefois, aujourd'hui, plus exactement depuis avant-hier, il y a un fait nouveau : moi. En me révélant, je suis devenu l'élément intrus qui n'a jamais été écrit. Mon intervention a été rendue nécessaire afin d'éviter que la triste épopée terrestre ne se termine comme d'habitude, c'est-à-dire mal...

- La terre ! la terre ! coupe Vianney, La terre n'est pas le centre de l'univers tout de même ! Tu ne parles que de la terre !

- C'est vrai. Mais si ailleurs c'est différent, ça revient au même. On dirait que les civilisations universelles se sont donné le mot pour tirer à hue et à dia ! Quoi qu'il en soit, et ne t'en déplaise, en ce qui me concerne c'est la Terre qui m'intéresse. Vous aussi d'ailleurs, non ? La Terre doit être l'unique objet de nos préoccupations. Et il va y avoir fort à faire car à partir de ce moment le destin de l'humanité doit changer. Ceci étant, j'ignore bien entendu comment ce cycle se finira - c'est l'inconvénient - mais ça ne saurait être pire que ce qu’il en fût… précédemment !

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 04 Oct 2011 14:57

- Tu veux dire que nous inaugurons une ère nouvelle ?

- Bien vu garçon, et cela personne ne le sait encore, et personne ne pourra jamais le prouver, mais c'est ainsi.

- Qu'aura-t-elle de différent avec heu...l'autre ? hasarde Amed qui ne sait pas très bien comment formuler sa question.

- Eh bien, à vrai dire, je n'en sais rien. Tout au plus puis-je te faire savoir ce qu'il faut en espérer par rapport à ce que nous connaissons.

- 'Nous' ? Qui c'est 'nous' ? s'excite Vianney.

- Nous ? Ce sont tous ceux qui savent, c'est-à-dire la nature, notamment les pierres, véritables répertoires de la mémoire des particules primordiales, les ultimus. Chaque pierre possède en mémoire la totalité de l'histoire de toutes les éternités passées - chacune différant toujours un peu des autres. Et puis, il y a surtout les arbres qui ne sont pas seulement les bibliothèques du passé, mais encore du présent récent. Je m'en expliquerai plus tard, revenons à ce que nous savons.

Parvenu au point d'équilibre entre sa force d'expansion et sa force de gravitation, l'univers, je l'ai déjà dit, s'effondre et retourne au Néant pour renaître. Que devient le Gnos ? Substance incorporelle, il entre dans le Néant d'où il rejaillit sous sa propre impulsion, et c'est la re-création. En ce qui concerne la V.I.E. des ultimus, elle reste attachée à la particule ontoïque de base et, quand l'Ontos et le Gnos explosent à nouveau, chaque particule ultimique connaît, à d'infimes différences près, son cursus au sein du nouvel univers. Voilà pour ce qui est de l'évolution spirituelle et matérielle de l'univers.

- Mais le rôle spécifique des arbres, dans tout cela ?

- Vianney l'impatient ! Voilà comment on devrait t'appeler. Un peu moins d'agitation que diable !

- 'Que diable!', pouffe Ahmed.

- Bon. On remet la suite à demain ?

- Non! Non! s'écrient, unanimes, les deux garçons.

- Alors un peu de silence s'il vous plait ! Voyons maintenant, et plus précisément, la constitution du Gnos. L'homme, vous le savez, est doté de la faculté de penser. Passons sur le phénomène chimique qui est lié au fonctionnement du cerveau et qui conditionne la pensée elle-même, pour ne nous intéresser qu'à la partie électrique, celle qui voyage, donc celle qui peut se capter.

Si, sur le plan physique, une onde électrique se capte et se mesure, l'idée que véhicule l'influx nerveux, onde de nature bioélectrique, ne se capte pas encore. Tout au plus l'aiguille de l'oscillographe lors d'un encépha-logramme vous renseigne-t-elle sur l'intensité de cette idée, ce qui n'est déjà pas si mal car elle vous apprend que l'onde était bien porteuse d'une information.

Que devient l'idée portée par l'onde ? Elle devient ce que devient l'onde elle-même, c'est-à-dire qu'elle se propage indéfiniment, infiniment faible, certes, mais néanmoins. Vous noterez que les actes dont elles furent les instigatrices ayant été exécutés, ces pensées 'passées', vides de leur pouvoir de décision, n'appartiennent pas plus à ceux qui les ont conçues que l'onde n'appartient au caillou qui l'a provoquée. Ces pensées qui n'appartiennent plus à l'homme poursuivent leur chemin, et ce chemin est le début d'une autre histoire extra-humaine. Nous y reviendrons.

Dès le premier instant où un cerveau se met à fonctionner, une onde se dégage de ce cerveau et continue à s'en dégager jusqu'à la mort, qu'il s'agisse d'un cerveau humain ou d'un cerveau rudimentaire, pourvu qu'il soit apte à structurer des images cérébrales, à penser. Il sort, en fait, de chaque individu une espèce de long ruban magnétique qui consigne toute sa vie active pensée. Le déplacement de l'onde, à l'extérieur du cerveau, a l'aspect d'une circonvolution s'évasant au fur et à mesure qu'elle s'éloigne, mais toujours reliée au penseur tant que ce dernier est en vie. La vision horizontale qu'on pourrait en avoir ferait songer à la surface plane d'une mare troublée par la chute d'une pierre en son centre; la vision verticale évoquerait une mini-tornade, une spirale dont la base serait le point d'émission du cerveau. Pour plus de facilité, je vous propose de convenir d'adopter la dénomination de 'spirale' pour cette onde, en gardant présents à l'esprit sa nature électrique et son contenu.

Ainsi donc chaque individu dispose d'une annexe immatérielle, porteuse de son passé, qu'il peut remonter à volonté en diffusant à l'intérieur de la spirale l'énergie nécessaire à cette recherche. En matière de mémoire, le cerveau ne saurait mieux être représenté que par un appareil enregistreur duquel s'échapperait en permanence une bande magnétique qui recèlerait toutes les sensations perçues par lui, qu'il en ait eu conscience ou non. De la qualité de la bioélectricité émise par le cerveau dépend la fidélité du souvenir. En effet, la spirale magnétisée lors de l'enregistrement d'un événement est parcourue par un courant bioélectrique qui maintient à volonté l'événement passé au niveau du présent, sur simple décision réflexe du cerveau. Pour 'fouiller' dans ses souvenirs, ce dernier émet un courant qui remonte la spirale, sélectionne le ou les événements qui lui sont nécessaires, les réactive, s'en imprègne (photocopie, en quelque sorte) et transporte ses informations au circuit neuronique concerné.

Sur ce schéma, et compte tenu de la puissance de la magnétisation ou de la réactivation, vous aurez tout le loisir d'étudier les phénomènes de la mémoire dûs au vieillissement, à un choc, à la transmission de pensée, etc. Je n'entrerai pas dans ces détails.

Voilà, en gros, le fonctionnement de la pensée. Mais celle-ci ne vaudrait pas la peine qu'on s'y attarde s'il n'y avait pas une suite postérieure à la vie de l'homme.

Point final de la vie, la mort de la communauté cellulaire qu'est l'homme, c'est essentiellement la mort des organes et surtout, serais-je tenté de dire, du cerveau puisque c'est grâce à lui que l'homme sait qu'il vit. Avec le cerveau qui cesse de fonctionner, cesse de fonctionner l'appareil enregistreur et cesse de défiler la bande magnétique qu'est la spirale mnémonique.

Que devient la spirale après rupture définitive des relations avec son cerveau ? Elle n'est plus irriguée, elle n'enregistre plus rien. Emportée par le tourbillon universel, elle se ferme sur elle-même, devient un cercle en léthargie, mais porteuse d'un passé complet, d'une 'vie' maintenue en suspension dont tous les éléments (images énergétiques) sont conservés en équilibre entre eux par aimantation. Elle reste le témoin d'une vie passée, et surtout entre dans une autre dimension qui lui révèle enfin sa raison d'être et d'avoir été, la nécessité de sa conception par un être matériel, et, par là même, la raison d'avoir été de cet être matériel.

Depuis des millénaires, c'est par millions de milliards que des spirales ont été ainsi livrées à elles-mêmes. Or, que se passe-t-il lorsqu'une multitude d'éléments magnétiques, de même nature, est éparse dans l'infini ? Un jour ou l'autre, un siècle ou l'autre, un millénaire ou l'autre, il y a rencontre et association. Les courants s'unissent et il y a formation d'une immense concentration (puissance magnétique peu commune) de tout ce qui a fait l'histoire des êtres vivants avec, pour commencement, la mémoire du premier organisme pensant et, pour fin constamment renouvelée, le vécu intégral de chacun. Et cette concentration qui est éternelle a les dimensions de l'univers. C'est ainsi que, tout à coup, le vestige de l'homme devenu spirale prend la mesure de l'éternité en prenant conscience de son existence spirituelle, et qu'il découvre qu'au-dessus de la biosphère il y a la psychosphère, et que cette psychosphère est sa seule raison d'avoir été.

La psychosphère n'est qu'un stade intermédiaire, celui d'un agrégat temporaire de spirales puisque, en effet, la nature veut que tout aille en se complexifiant. Après un temps donné - qu'il importe peu de chiffrer puisqu'il n'est pas significatif -, la psychosphère s'aménage comme si elle refusait plus longtemps de n'être qu'une juxtaposition de membres individualistes. Des spécialités se créent, des fonctions se mettent en place, des ensembles de spirales regroupées par affinité deviennent, par nécessité, les éléments d'un nouvel agencement. La psychosphère se mute en organisme vivant et, comme fruit de cette complexification, le Gnos apparait.

Le Gnos, c'est cela. L'impatient a-t-il tout compris ?

- Pour comprendre, j'ai compris ; reste à savoir ce que j'en retiendrai.

- Tout. Je te l'affirme. Et toi, Ahmed ?

- Pas tout, mais j'ai confiance en ton pouvoir.

- Restent les arbres, la forme de vie la plus importante de l'univers. Au préalable, il faut savoir que l'homme a une double nécessité d'être : la première, on l'a vue, tout au long de la vie de l'individu pensant, c'est l'élaboration d'une spirale destinée à alimenter spirituellement une entité supérieure, le Gnos ; la seconde, après la mort de l'organisme vivant, c'est le pourrissement des cellules cérébrales qui, mêlées à l'eau et aux sels minéraux du sol, constitueront la sève nourricière puisée par les racines profondes des grands arbres.

Cette sève nourricière sera donc porteuse de micro-organismes résiduels des matériaux physico-chimiques ayant participé à la formation de spirales. C'est ainsi que, par adhérence infime, des dilutions homéopathiques d'âme, de conscience humaine, circulent dans les tissus végétaux.

Je terminerai mon exposé là-dessus pour aujourd'hui. En synthèse, souvenez-vous que la spirale, élément spirituel, devient une composante de la faculté de décider d'un Dieu ; que la sève psychophore (littéralement 'porteuse de psychisme'), élément matériel, devient une composante de la faculté divine d'agir sur la nature car l'arbre est le seul lien par lequel le Gnos peut avoir une action sur l'univers, de même qu'il est le seul lien par lequel l'humanité peut s'adresser au Gnos. Reste à savoir comment, eh bien, nous le verrons demain avec Rachel.

Ce dernier entretien sera le plus important car il vous révèlera le dessein du Gnos, et son moyen pour le réaliser... grâce à l'homme.

A demain les enfants. Rêvez d'arbres et sachez que la porte de la bibliothèque de l'homme le plus riche du monde ne pourra jamais cacher, aux yeux des curieux, le milliardième des trésors que les fibres de son bois n'en contiennent.

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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 05 Oct 2011 12:50


CHAPITRE 3

Rachel

Pierre Mangin s'est rendu compte, par lui-même, de l'incroyable résistance de ce nouveau cristal qui, aucun doute là-dessus, est incassable. Il a même constaté que la poudre se déposait très rapidement au fond du creuset comme si son seul contact avec la matière était suffisant pour donner à celle-ci son étonnante particularité.

Que de perspectives commerciales s'ouvrent à l'ancien comptable d'usine ! Posséder le monopole d'un cristal défiant les chocs, c'est un véritable trésor : le monde entier s'arrachera cette verrerie de haute qualité, sans parler de l'industrie qui s'en emparera à coup sûr. Et puis, pas de crainte de lassitude engendrée par la possession d'un produit indestructible, la mode, comme toujours, jouera son office ; on peut être assuré d'une clientèle mondiale à vie !

Rentrés chez eux, Pierre et Isabelle se concertent en présence de Vianney qui considère que c'est bien la moindre des choses ! Il fera ses devoirs...demain.

Pierre soudain retrouve son dynamisme de cadre frustré pendant six mois ; il propose que, sans attendre, on dépose un brevet au nom de Vianney. Qu'ensuite on crée une société commerciale pour la gestion du brevet. C'est déjà bien clair dans son esprit, cette société sera composée des quatre membres de la famille (Vianney étant, jusqu'à sa majorité, représenté par leur notaire familial).

Pierre et Isabelle étant mariés sous contrat, et le magasin ayant été acheté au nom de Pierre, dès demain on le met en vente et, ceci réalisé, on met la S.A.R.L. gestionnaire du magasin en état de faillite, les impôts n'ayant plus qu'à se servir sur l'actif...s'il en reste ! L'ancien comptable sait bien que le procédé ne relève pas de la plus haute moralité, mais enfin il a sur le coeur près de quarante millions de griefs !

Et il se joue un remake de 'Perrette et le pot au lait', il rêve : le produit de la vente du magasin sera réinvesti en totalité dans la publicité et le démarchage auprès des gros industriels du verre dans le monde entier. Bien entendu Vianney restera le propriétaire de son brevet et, en tant que tel, le fournisseur exclusif de poudre à la verrerie. Les choses devront être ordonnées de telle sorte que personne ne puisse avoir accès à la poudre et n'apprenne jamais sa véritable nature. Pour se faire, il devra être mis en place au fond de chaque creuset, ou four à bassin, un système de récupération de la poudre de silex déposée.

Quant à monsieur Picot - question soulevée par Isabelle -, il réalisera l'exécution des commandes et celles-ci contribueront non seulement à redonner à la verrerie ses dimensions d'autrefois, mais encore à doubler le personnel employé à l'époque la plus faste. Sous réserve qu'il s'agrandisse, on lui assurera l'exclusivité.

Pierre dirige son monde et ses projets comme un chef d'orchestre ses musiciens.

Isabelle et Vianney sourient à l'avenir.

Quant à Claudine, dans un an c'est la magistrature et, bien sûr, la place de conseil juridique de l'entreprise à temps partiel, à moins que, sait-on jamais, à temps complet...

Ainsi tout le monde trouve-t-il son compte dans cette organisation bien close qui prend des allures de société occulte. Ylem avait tort de s'inquiéter, il est tout à fait inutile d'exiger le secret ; il peut dormir tranquille sur ses molécules, ça ne sortira pas du cadre familial.

...Et la nuit se passe sous la bienveillante omniprésence du mentor de Vianney, qui semble avoir étendu sa protection sur toute sa famille.

-o-

Avec sa tête triste rentrée dans les épaules, et son dos voûté comme si elle portait tout le malheur du monde, Rachel est une petite boulotte, très brune au teint mat bien qu'un peu pâle. Pour l'heure son front bas plissé de mille petites rides, ses yeux grands ouverts comme des boules de loto et sa bouche bée sont les signes indiscutables d'une attention très soutenue. Assise sur une chaise, les jambes tendues, elle fixe son regard droit devant elle, tandis que sa main gauche presse Ylem convulsivement.

A ses côtés, Vianney et Ahmed silencieux l'observent à la dérobée...et cela fait une demi-heure que ça dure !

Quand ils sonnèrent chez Rachel, l'adolescente était debout ainsi qu'Ylem le leur avait laissé entendre. Sa mère, ravie que sa fille ait enfin un peu de distraction, avait donné son accord avec empressement au souhait des enfants de rendre visite à la jeune fille.

- Mais une heure et pas plus, avait insisté la bonne femme, hier encore Rachel était couchée. Il ne faut donc pas abuser. S'il vous plait, veuillez passer au salon, je vais vous servir des rafraîchissements. Et puis, si vous le permettez, je profiterai de votre présence à la maison pour aller faire quelques courses.

Dès qu'ils furent seuls, Vianney mit Rachel au courant de ce qu'avait exigé Ylem. Quand elle sut qui était Ylem, Rachel, septique, se plia néanmoins de bonne grâce à la curieuse expérience à laquelle on la conviait.

Ylem avait recommandé aux garçons de rester avec Rachel le temps de la diffusion mentale de la gnose, la présence d'initiés devant favoriser l'opération de transit spirituel.

Pas un mot ne fut prononcé à haute voix par Ylem et, au sursaut que fit Rachel au premier contact qu'elle eut avec la pierre, les jeunes gens comprirent que l'initiation de la jeune fille avait commencé. Et depuis, ça dure, ça dure...

Soudain Rachel se détend, et la voix d'Ylem résonne joyeusement dans la pièce :

- Voilà. Mon trio apostolique est au point. Qu'en pense la nouvelle recrue ?

- C'est incroyable, répond Rachel d'une voix pâteuse comme en un rêve. Tout ceci est dément ! Jamais personne ne pourra croire un pareil récit...

- Nous y croyons, nous, l'interrompt brutalement Vianney tandis qu'Ahmed approuve d'un véhément signe de tête. Nous y croyons et tu y croiras lorsque tu te seras familiarisée avec ce que tu viens de découvrir. Je te donne deux jours.

- Mais ma famille va me prendre pour une folle !

- En principe, nul n'est prophète chez soi, l'encourage Ahmed, mais Ylem nous inspirera et, avec le temps, nous saurons être éloquents et convaincants.

- Avec le temps, soupire Rachel, peut-être, mais le temps m'est compté, je le sais.

- Quoi ? Comment ? se rebellent les garçons. C'est faux ! Ylem ne t'aurait pas choisie. N'est-ce pas Ylem ? Dis le lui.

- Qui t'a dit que tes jours t'étaient comptés ?

- Personne, bien sûr, répond la jeune fille, mais j'ai surpris une conversation entre mes parents et le médecin, qui soit dit en passant est le plus grand cancérologue du Poitou-Charente, et leur entretien ne m'a laissé aucun doute quant à mon avenir qui se limite à trois mois tout au plus.

Un silence pesant s'abat un instant dans la pièce et l'angoisse que ressentent Vianney et Ahmed est d'autant plus grande qu'ils s'attendaient à une dénégation formelle et immédiate d'Ylem. Or, il n'en est rien. Rachel comprend ce qui se passe en eux, et c'est d'une voix triste qui se voudrait moqueuse qu'elle enchaine, en leur tendant la pierre :

- Vous voyez, même elle, avec l'aide du Gnos, n'y peut rien.

Enfin la voix d'Ylem troue le silence qui semblait s'installer à nouveau.

- Il y a un saule pleureur au fond de ton jardin, près de la rivière.

- Oui, répond Rachel un peu interloquée, oui, c'est moi qui l'ai planté, avec mon père, il y une dizaine d'années.

- Quand nous partirons tout à l'heure, tu iras cueillir un de ses rameaux pendants et, ce soir, tu t'en ceindras le corps à même la peau. Tu ne t'en sépareras plus pendant six mois. Si on te demande ce que c'est, ou à quoi cela rime-t-il, tu diras que c'est un voeu. Fais moi confiance. Dans un an ton éminent cancérologue clamera à qui voudra l'entendre que tu es une véritable miraculée. Mais toi, tu sauras que cette guérison n'a rien d'exceptionnel, chaque type d'arbre a sa raison d'être et sa spécialité dans la nature. Celle du saule est la lutte contre la multiplication désordonnée des cellules biologiques, en l'occurrence ton cancer. Il suffit de le savoir.

Ah ! Avant de passer aux choses sérieuses et tant que nous parlons d'arbres, il m'est revenu ta remarque un peu vive, Vianney, quand je t'ai fait savoir qu'il te faudrait intervenir auprès des humains, au nom du Gnos. " Pourquoi le ferais-je, m'as-tu répondu, puisque lui ne fait rien pour moi ? " Permets-moi de te dire que ce qu'il fait pour toi n'est pas à ton échelle, et tu l'ignores parce que tu n'es pas encore au courant de son dessein. D'autre part, sache qu'il ne peut pas plus te joindre que toi tu ne pourrais me joindre si je ne t'avais pas interpellé en premier. Toute proportion gardée, les rapports sont exactement les mêmes. Le Gnos n'ignore pas l'homme mais c'est à l'homme de faire le premier pas vers le Gnos. Maintenant que tu as la chance de connaître son chemin d'accès, l'arbre, va communier - au vrai sens du mot communicare - au coeur d'une forêt, crois-moi, ta démarche ne sera pas vaine. Souviens-toi que la forêt est le lieu idéal pour s'unir à celui que chacun de vous appelle Dieu.

- Et il répondra lui-même, comme tu le fais, s'informe Ahmed ?

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 06 Oct 2011 13:47

- Non, bien sûr. N'oublie pas qu'il n'a pas de support matériel. Cependant la réponse à ce que tu lui demanderas s'imposera à ton esprit, et ce que tu feras alors sera ce qu'il aura voulu que tu fasses.

- D'autres gens connaissent-ils ce moyen de s'adresser à Dieu ? interroge Rachel qui, somme toute, semble décidée à se laisser embarquer dans cette folle histoire.

- Les anciens le savaient, qui tenaient leurs réunions au fond des bois de préférence aux cavernes ou aux catacombes comme le firent les premiers chrétiens. Mais d'autres l'ont utilisé sans le savoir, et ont puisé au coeur du Gnos (ou Dieu, comme tu dis) ce qui, aux yeux des humains, est passé pour du génie. Ce sont les de Vincy, les Bach, les Mozart, les...

- Nostradamus, peut-être, interrompt selon son habitude le bouillant Vianney.

- Bien vu ! Nostradamus, hé ! oui. Surtout Nostradamus. Un des rares à qui les hommes doivent le privilège de détenir un début de preuve de la loi des cycles de l'univers.

- Une preuve ? exulte le jeune homme.

- En quelque sorte, si l'on compare les centuries II quatrain 97, VI quatrain 6 et IX quatrain 68 qui nous apprennent la mort d'un individu (en l'occurrence le pape) à trois dates différentes : en mai, en juin et en décembre. Il s'agit bien de la fin du même personnage, mais à des cycles différents. Les trois narrations ne relèvent pas de la même éternité. Les faits sont sensiblement identiques : le Vatican est pillé, le pape fuit et meurt en France de mort brutale, assassinat, tuerie... Je ne veux pas m'étendre davantage sur ce chapitre, mais en fouillant bien Nostradamus vous devez trouver d'autres éléments concordant en faveur de la loi des cycles. Une remarque importante : chez Nostradamus il ne faut pas chercher à replacer les événements dans un ordre historique connu, le discours in soluta oratione (sans ordre) de l'auteur n'est qu'apparent et, de son propre aveu, tout deviendra clair quando submovenda erit ignorantia (quand l'ignorance aura été dissipée).En principe, voilà qui est suffisamment éloquent. L'est-ce bien pour vous ?

- Ca l'est. Très bien, s'enflamme Vianney. Bon, tu devais nous parler du dessein du Gnos...

- Du calme ! Un point de détail encore. Ahmed, hier au soir je t'ai surpris en train de t'acharner, bien inutilement, sur un traité de physique quantique. D'abord, ce n'est pas de ton âge, c'est beaucoup trop calé pour toi, et tes études présentes et à venir ne justifient pas un tel effort d'attention. Ensuite, crois-moi, cette conception moderne de la physique est loin d'être au point. Dans quelques années un physicien, qui est encore à naître, découvrira la physique globale où, entre autres particularités, il sera établi que la lumière est non seulement corpusculaire et ondulatoire, mais également particulaire, c'est-à-dire qu'elle génère de la matière. Tout est lumière mais à des stades plus ou moins évolués. Votre chair est lumière ; vos os sont lumière ; ces feuilles qui, dehors, bruissent sous le vent sont lumière ; ce vent lui-même est lumière. Ca c'est un scoop ! Autre scoop, et pas des moindres : la lumière est non seulement déterminée, elle est aussi prospective ! Et vous le savez déjà, vous à qui j'ai dévoilé la 'volonté intrinsèque d'être' de l'Ontos, volonté transmise aux ultimus donc à la lumière puis, par radiation, à la matière...Mais je n'irai pas plus avant, ce serait inutile. Il vous suffit de prendre note du prospectivisme de la matière, c'est assez pour votre éclairage personnel.

- Et le prospectivisme, c'est...quoi, au juste ? se hasarde Ahmed.

- C'est une orientation objective vers l'avenir. La matière n'a pas de conscience, elle n'est pas 'intelligente' au sens humain du terme, mais elle sait et va en conséquence. Tout autour de vous des exemples foisonnent qui en attestent ; la sagesse populaire les a montés en dictons. Il vous suffit de regarder et d'écouter les gens les plus simples.

C'est ainsi que grâce à ce physicien de l'avenir, l'humanité n'a pas fini d'être outragée ! En effet, selon votre Freud, elle avait déjà connu trois offenses:

- l'offense cosmologique, d'abord, avec Copernic qui a détruit la croyance selon laquelle la Terre était au centre de l'univers;

- l'offense biologique, ensuite, avec Darwin qui a montré que l'homme n'occupe pas une position privilégiée dans l'échelle des espèces;

- l'offense psychologique, enfin, avec l'illustre psychanalyste lui-même qui a mis en évidence l'impuissance de l'homme à être maître de son propre monde intérieur.

Elle va donc essuyer sa quatrième offense, l'offense noétique quand le scientifique, l'homme de Grand-Savoir, découvrira que son intelligence et sa conscience ne sont, au fond, qu'un pis-aller devant l'instinct et l'intuition.

Un long silence suit ces derniers mots. Ylem semble attendre une intervention de Vianney qui, surprise, se tait. Les trois enfants s'observent sans mot dire. Le regard de Rachel est soudain lointain : comme si un nouvel avenir lui était enfin dévoilé, elle sourit. Vianney s'agite sur sa chaise, boit un verre d'orangeade sous le regard réprobateur d'Ahmed qui n'ose en faire autant... et puis se décide, va tendre la main mais son geste est coupé net ; la voix d'Ylem le saisit :

- Vous voici prêts à recevoir la grande révélation du Gnos. Ecoutez-moi, enfants de la Terre. Si les choses restent en l'état, si les êtres vivants ne prennent pas en main leur devenir, c'est-à-dire le devenir de leur univers et du Gnos, ils sont destinés à poursuivre sans fin ce jeu de yo-yo qui consiste à sortir du Néant, y rentrer, en ressortir, y rentrer à nouveau, et ceci indéfiniment. Les quelques variantes dans le déroulement de la vie sociale des individus n'ayant aucune incidence sur le mouvement cyclique de la matière, ce serait la victoire de l'Absurde sur l'Esprit qui rendrait vaines les créations successives du Gnos puisque celles-ci doivent être suivies d'autant d'anéantissements.

Conscient de cette fatalité, le Gnos a décidé de réagir bien qu'il ne puisse intervenir directement sur la matière, et c'est là que l'homme entre en oeuvre dans son plan. Je vous ai dévoilé la fonction de l'arbre puisant dans le sol la sève psychophore, vous savez maintenant que cette sève psychophore est l'élément matériel le plus proche de l'essence spirituelle du Gnos et que, de ce fait, l'arbre est le trait d'union idéal entre la matière vivante et ce que vous appelez Dieu. Eh bien, cela est la plate-forme du projet divin car le dessein du Gnos repose exclusivement sur la multiplication des arbres porteurs de conscience humaine. Pour y parvenir, il entend favoriser l'universalisation de la présente révélation, et d'instituer un rite mortuaire consistant à enterrer les morts à même le sol, et à planter sur chacun d'eux un arbre aux racines profondes.

Par les feuilles et les branches mortes des arbres, la substance cérébrale absorbée et fixée dans les cellules végétales prendra possession des herbes et des mousses, sera portée par les vents et redistribuée au travers de nouvelles plantations (voir annexe n°2). C'est ainsi qu'elle s'étendra à l'ensemble de la végétation jusqu'aux moindres nucléoles puis, au niveau le plus infime, jusqu'aux ultimus fondamentaux. Trente générations de terriens peuvent suffire pour assurer au Gnos une maîtrise totale de la planète. Ainsi donc l'homme, du fait de son existence et de sa mort aura-t-il créé les deux leviers psychique et physique nécessaires à la pérennité de l'univers : l'esprit du Gnos et l'âme de la matière. Et de son vivant ne se posera-t-il plus les sempiternelles questions : qui suis-je ? d'où viens-je ? où vais-je ? Par la révélation du dessein du Gnos, désormais il saura !

Le message que je vous confie aujourd'hui est très largement diffusé - en cet instant même - dans le reste de l'univers, à toutes les formes de vie qui existent. Aussi, quand la totalité du psychisme répandu dans la matière pourra servir de moyen d'action physique au Gnos, sa volonté de puissance sera dès lors en mesure de compenser la force universelle de gravitation. Je dis bien compenser car, en effet, il ne s'agit pas de la vaincre, ce qui aurait pour conséquence la dispersion éternelle de l'univers avec les effets que l'on suppose : expansion sans fin, refroidissement du cosmos, extinction progressive des étoiles après épuisement de leur carburant nucléaire, raréfaction de la matière dans un espace de plus en plus vaste donc amenuisement du nombre des nouvelles étoiles, multiplication des trous noirs, etc. Ce serait, dans cette hypothèse, la victoire de la matière sur l'esprit : le Gnos se perdrait dans l'infini ; ce serait surtout la victoire de l'Inutile qui n'aurait d'égale que la victoire de l'Absurde conjecturée par l'évocation du yo-yo cyclique. Ce scénario est heureusement fort improbable quand on sait que le Gnos est aux commandes alors qu'il est le fruit suprême de la complexification et du prospectivisme.

Enfants de la terre, ce message vous dit implicitement mais clairement quelle est votre mission, quel est votre devoir.

Avez-vous des questions à formuler ?

Cette fin brutale de l'exposé surprend les enfants mais, comme toujours, c'est Vianney qui refait surface le premier :

- Tout de même, cela fait quinze milliards d'années que l'univers existe, deux à trois milliards que la vie a commencé à proliférer avec les premières bactéries, deux millions d'années que l'homo habilis a laissé des traces de ses travaux, et c'est aujourd'hui que le Gnos décide d'agir ? Grâce à trois jeunes qui, très certainement, n'ont pas tout compris ! Qui n'ont même pas leur bac ! Ca demande des explications, non ?

- On se calme ! Tout au long de chacun des cycles des essais ont été tentés qui n'ont pas abouti. Le Gnos s'est fait connaître par divers intermédiaires, signes et impressions psychiques. Ses intermédiaires ont été trahis, et leurs messages ont été détournés au profit d'idéologies étrangères ; ses signes et impressions n'ont pas été compris. En fait, l'homme n'a jamais été en phase avec le Gnos. Aujourd'hui, et c'est nouveau, il semble l'être et la tentative de sauvetage de l'univers peut être réalisée grâce à vous. Pourquoi des enfants ? Parce que seuls les enfants ont l'avenir devant eux. Ils n'ont pas le bac, c'est vrai. Mais qu'est la connaissance humaine à une date donnée par rapport aux possibilités d'un être intelligent ? Ces possibilités vous les avez et, moi aidant, ce qui n'est pas encore compris ne saurait tarder à l'être.

- Mais, intervient toujours timidement Rachel, trois autres enfants du futur, plus évolués, plus éloquents, n'auraient-ils pas été plus aptes ?

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 07 Oct 2011 16:47

- Le futur est gravement compromis. Contrairement à tout ce qu'ont pu pronostiquer vos astrophysiciens modernes, le seuil critique d'équilibre des forces d'expansion et de gravitation n'est pas pour dans quarante cinq milliards d'années, mais dans un millénaire. Le big crunch est virtuellement en marche ! Ces messieurs qui, entre parenthèses, ont au moins leur bac, ne savent pas tout de l'univers, tant s'en faut ! Bref, il y a urgence pour la mise en place des leviers d'action du Gnos et, ne vous en déplaise, ces leviers passent par vous.

- En ce qui concerne la compensation de la force de gravitation, hasarde Ahmed à son tour, il s'agira d'un travail de tension soutenue et permanente si l'univers doit rester en état d'équilibre éternellement. Comment le Gnos conçoit-il le fonctionnement de cet univers statique, et que deviendra la vie sociale de l'humanité ?

- Pour la compensation des forces le mot 'travail' ne convient pas. Le point d'équilibre ayant été atteint par la volonté du Gnos, et cette volonté ayant été impressionnée dans la matière, c'est la nature qui assurera la permanence de l'effort sans contrainte aucune ni pour l'homme, ni pour le Gnos. Ce sera la cinquième force naturelle. En ce qui concerne le fonctionnement de l'univers statique, aucun problème : la nature prendra ses marques où elle se trouvera définitivement stationnée. Les rapports intergalactiques et interplanétaires n'en seront aucunement affectés. Quant au mode de vie future des sociétés humaines, ce n'était le souci de personne avant cette révélation, pourquoi modifierait-elle quoi que ce soit ? Les hommes vivront comme ils ont toujours vécu, cherchant à percer les secrets de l'univers et à vivre le plus longtemps possible. Les milliards de millénaires qu'ils auront à leur disposition changeront sans doute le contenu de leurs recherches au fur et à mesure que le temps s'écoulera, mais pas leur sens. Aucun bouleversement de la société n'est donc à craindre sur ce plan ; le reste dépendra du Gnos qui, grand débiteur envers l'humanité, saura certainement s'en souvenir.

- Oui, bon, bien sûr, coupe Vianney comme à son ordinaire, mais autre chose me turlupine et pas qu'un peu. Tu parles de mission, de devoir qui nous incombe et tout, comment envisages-tu notre participation ?

- Très simplement. Vous avez chacun un potentiel de cent cinq années de vie en parfait état physique et mental. Rachel et Ahmed vont partir ensemble en missionnaires et, dans chaque ville africaine, américaine puis asiatique, ils constitueront un noyau de trois personnes qui seront chargées, à leur tour, de former d'autres noyaux au-delà d'un certain rayon d'influence à déterminer. Des brochures de vulgarisation seront imprimées dans les dialectes locaux et diffusées par les soins des responsables de noyau...

- Mais, interrompt cette fois très vivement le jeune garçon, tout cela va exiger des fonds relativement importants. A Rachel et Ahmed, déjà, pour vivre ; aux imprimeurs, ensuite, sans parler des frais de diffusion. Qui financera la réalisation de ce gigantesque projet ?

- Toi, mon jeune ami. Ton invention va te rendre multi-milliardaire, il te faudra reverser les deux tiers de cette fortune à Rachel et Ahmed qui financeront sur place, et au mieux, leur campagne de propagande.

- Hé ! Attention, hurle Vianney, je ne suis pas tout seul dans l'affaire, il y a mon père, ma mère et ma soeur.

- Je le sais bien, c'est moi qui te les ai désignés comme associés. Eh bien, ces associés, il te suffira de leur expliquer que les bénéfices de l'entreprise ne leur appartiennent pas en totalité, et qu'au-delà d'un tiers les fonds sont la propriété de l'Oeuvre.

- Et s'ils refusent ?

- Et si ma poudre n'agit plus ? Sache que si le prospectivisme physique régit et oriente la matière dans un sens unique, le chemin parcouru n'est qu'une succession de faisceaux de voies possibles convergentes, et que les voies possibles de ces faisceaux sont les parts du hasard. La caractéristique que tu connais de l'alliage d'une certaine pierre à de la pâte de verre est une voie parmi d'autres possibles. Tu sais, le prospectivisme de l'univers ne serait absolument pas affecté si, par hasard précisément, le dit alliage rencontrait soudain une incompatibilité...

- Ylem ! proteste Vianney, mais tu me fais du chantage !

- Pas du tout, je poursuis ma mission d'information. Ainsi donc, voilà Rachel et Ahmed par les chemins. Toi, resté en France, tu commenceras par créer ton premier noyau entre ton père, ta mère et ta soeur. A charge pour eux de poursuivre l'Oeuvre comme je l'ai dit, en faisant de même. Ceci fait partie du plan d'ensemble, un refus à ce niveau de base et tout s'effondre. A toi de convaincre.

Vianney baisse la tête, un peu honteux de son comportement qui le découvre à ses amis sous un jour qu'ils ne connaissaient pas. C'est Rachel qui vient à son secours en changeant de sujet.

- Dis-moi, Ylem, as-tu bien estimé l'importance du travail à accomplir et du temps que cela va prendre ? Te rends-tu bien compte que notre message va aller à l'encontre de sentiments religieux solidement implantés : islamisme ici, catholicisme et protestantisme là, hindouisme et bouddhisme là-bas ? Une vie, même longue, n'y suffira pas ! Nous n'en verrons pas la fin.

- Sans doute, mais qu'importe si Moïse ne doit pas voir la terre promise ! Toutefois ne vous inquiétez pas, le message passera certainement beaucoup moins lentement que vous ne le craignez. Vous disposez du temps, vous aurez l'argent et vous acquerrez la notoriété. De plus, notre ami Vianney, richissime envié ne va pas perdre son temps: sollicité de toutes parts il briguera la députation, deviendra ministre, Président - en ces temps-là on dira "Gouverneur"-, puis Président des Etats Amis d'Europe. Voilà le pouvoir de l'argent ! Rassurez-vous, le système économique qui le mènera au pouvoir sera le premier combattu par la restauration de la société antique, qui aura pour second effet, à la fin de votre vie, de faciliter l'universalité de la nouvelle foi en un Dieu, disons...naturel.

- Quelle société antique ? interroge Ahmed.

- La société de forme indo-européenne caractérisée par ses trois fonctions autonomes mais formant un tout indissociable : la fonction souveraine (ceux qui savent et dirigent) ; la fonction guerrière (ceux qui se battent et défendent) ; la fonction productrice (ceux qui travaillent et nourrissent). Trois fonctions d'égale puissance sur lesquelles s'érigera une nouvelle échelle de valeurs qui ne fera plus référence à la productivité seule, ni à la notion de profit.

La société aux trois fonctions sera restaurée par Vianney quand, en qualité de Président, il aura fait adopter par l'immense majorité des nations sa Constitution de l'an I et donné le jour à la future devise universelle: " Devoirs et Droits ".

- Devoirs et droits ? reprend Vianney sans comprendre.

- Oui. Aujourd'hui devise terrible et impensable qui met en évidence le devoir primant le droit, et subordonnant le droit de vivre au devoir d'être. Mais demain règle d'or d'un monde meilleur, moins assoiffé de libertés fallacieuses et d'égalitarisme utopique. Autre temps, autre mentalité pour vivre une ère nouvelle héritière de problèmes ancestraux.

D'ores et déjà je vous laisse méditer tout à loisir ce principe du futur qui fera le bonheur des peuples et préparera le règne du Gnos.

Y a-t-il d'autres questions ?

Les enfants se taisent, pris de vertige devant l'ampleur de la tâche qui les attend, et d'angoisse à l'idée de ses conséquences brièvement entraper-çues...

- Et, demande Rachel, on commence quand ?

- Dès que tu seras rétablie ma chérie, tu te mettras en chemin avec Ahmed. En attendant, tous les deux, vous allez commencer à constituer votre premier noyau au sein de votre milieu familial.

- Ce sera facile pour Rachel et pour moi, intervient Vianney, nous aurons une preuve à leur faire toucher du doigt : Rachel, sa guérison, et moi, ma poudre. Mais Ahmed, lui, il n'a rien.

- S'il a la foi, il a tout !

- Mais cela ne lui donne rien, persiste Vianney.

- Nous n'en sommes pas à distribuer des récompenses. Ahmed trouvera son compte ailleurs, et plus tard. Voilà, s'il en est besoin, l'illustration du sentiment que j'ai de l'égalité. Il n'a rien, oui, et alors ?

- Je n'ai besoin de rien, je t'assure, proteste Ahmed gêné de se trouver sur la sellette. La richesse de ton message surpasse tous les biens dont tu pourrais me combler. Et c'est moi qui te remercie.

- Mes enfants, coupe brutalement Ylem comme s'il craignait d'être gagné par une quelconque émotion humaine, nous allons nous séparer. Cette nuit encore je peuplerai vos rêves pour réactiver toute cette connaissance nouvelle dont vous venez d'être imprégnés, et puis, considérant que vous détenez tous les éléments vous permettant de mener à bien votre mission, je regagnerai mon domaine du silence.

Je ne vous quitterai pas tout à fait cependant car, Vianney, ce soir tu me réduiras en poudre et...

- Ah ! non ! Je te garde tel quel, s'insurge le jeune homme.

- Fais ce que je te dis, poursuit Ylem gravement. Tu vas donc me réduire en poudre et me jeter dans un bain de pâte de verre. Des trois services que tu feras confectionner avec cet alliage exceptionnel, tu en remettras un à Rachel et un autre à Ahmed. Quand vous serez abattus par un surcroît de travail, ou par le doute, vous prendrez le temps de vous asseoir et de lever un verre à notre coopération. Cette façon de nous embrasser du bout des lèvres et du cristal vous redonnera tout le courage dont vous aurez besoin. Et il vous en faudra souvent mes pauvres enfants.

Je vous dis adieu...
.................................................................................................................

Plus un mot, plus un son...Le silence devient vite pesant.

Vianney qui n'a pas quitté des doigts sa petite pierre, la masse vigoureusement. Rien !

Les enfants se regardent en silence. Tout à coup ils sont effroyablement tristes. Une larme coule sur la joue de Rachel, larme qu'elle essuie vivement d'un revers de la main quand une voix familière la surprend soudain :

- Rachel ? Tu es là, mon cœur ? Et tes amis ? Vous êtes restés au salon par ce temps magnifique ? C'est fou !

La voix s'éloigne, puis :

- Oh ! Viens voir le saule que j'ai taillé hier, c'est incroyable ! Depuis ce matin on dirait que ses rameaux ont pris un mètre.

(à suivre)
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Re: YLEM

Messagepar coriolan » 08 Oct 2011 18:56

EPILOGUE

Dix ans ! Le temps a passé. Complètement 'noyautée', l'Afrique est l'exemple même de la réussite du travail de Rachel et Ahmed, lesquels s'apprêtent à se rendre au Brésil selon le plan prévu pour la conquête de l'Amérique, puis de l'Asie. L'Asie qui sera le dernier continent, et le plus difficile à conquérir.

Le système utilisé par les deux missionnaires s'est avéré payant : à partir de neuf noyaux constitués, soit vingt sept personnes, celles-ci forment un comité de gestion chargé de la tenue des statistiques et de l'émulation de l'ensemble des chargés de mission du pays, qui croissent en progression géométrique. A la huitième année du périple en Afrique, il a été prévu des Assemblées Nationales organisées par chaque comité de gestion, étant convenu que l'Assemblée la plus importante (ramenée en pourcentage par rapport au nombre d'habitants), percevrait, pour l'intensification de sa propagande, la coquette somme de IOO OOO Fr. C'est le Sénégal et le Libéria qui se sont partagés le prix avec 43% de participation. L'Algérie venait en queue de peloton avec 8%.

Rachel et Ahmed se sont mariés, et tout laisse à penser qu'un nouveau membre de l'Oeuvre verra le jour sous le ciel brésilien.

Quant à Vianney, afin de respecter ses engagements, il a d'abord rédigé un mémoire relatant les trois entretiens qu'il eut jadis avec un silex. Jusqu'alors aucun éditeur n'a montré le moindre intérêt pour cette 'pseudo-révélation' faite sous forme de conte, mais Vianney ne désespère pas. Le nombre de noyaux français progressant régulièrement, un jour viendra où il se trouvera un responsable d'édition qui s'ouvrira à l'Oeuvre en tant que membre d'abord et...d'éditeur ensuite, forcément ! Bien entendu, il pourrait donner un coup de pouce au destin car, selon les excellents pronostics d'Ylem, le pouvoir de l'argent a joué son rôle fascinateur, des échines se sont ployées et des genoux se sont usés. Mais Vianney laisse au temps le soin de faire lever la semence et, pour se garantir contre les passe-droits, dans son livre il a modifié certains patronymes et signé du nom de son grand-père !

Depuis le début de la nouvelle législature, le jeune homme siège à l'Assemblée nationale française. A vingt-cinq ans ! On a parlé de sous-secrétariat d'Etat au gouvernement mais, ne se sentant pas mûr pour ces responsabilités, le jeune parlementaire a décliné l'offre. Il verra plus tard. Conscient de sa mission future, il écoute, s'instruit et s'essaye à louvoyer dans cette jungle qu'est le monde de la politique. Dans quelques années, quand il aura beaucoup vu et beaucoup entendu, en secret, il s'attellera à la rédaction de la Constitution de la société à venir, Constitution qui régira non seulement l'Europe, mais le monde. Pour l'instant il écoute battre son coeur, c'est encore de son âge.

Comme prévu, la verrerie s'est considérablement agrandie puisqu'elle occupe une surface au sol de plus de 5OO hectares et emploie environ 3OOO personnes. Sa production couvre la planète et le chiffre d'affaires se compte en milliers de milliards. Les bénéfices d'exploitation dépassent toutes les espérances.

Monsieur Picot occupe le poste de Directeur Technique ; Isabelle de Directeur Administratif, et Claudine de Directeur des services juridiques et fiscaux (sa dernière année à Bordeaux lui ayant été fatale ! - Il faut dire que les magistrats, surtout quand ils sont membres d'un jury, ne sont pas des gens sensibles à la notoriété, même d'un Vianney...).

Pierre occupe le poste de P.D.G. jusqu'à la fin du 25ème anniversaire de son fils. C'est ainsi qu'au premier janvier de l'année suivante, il lui cèdera sa place pour prendre le siège de Directeur Général.

Un contrôleur du fisc qui tentait de poursuivre Isabelle pour faillite frauduleuse, a été sensible, lui, à l'argument de son Ministre des Finances qui lui a fait valoir que les rentrées en devises de la verrerie compensaient très largement la perte causée par un magasin de prêt-à-porter. Argument de poids ! Ainsi donc la morale était officiellement sauve.

Et puis, dans un dressoir en ébène massif, gloire du salon des Mangin, trônant au milieu de pièces en vermeil d'une rare beauté, Ylem laisse passer le temps... Comme tous les samedis vers I7 heures, il sait que son ami Vianney va venir se régénérer à son contact, et cette communion qui lui permet de marquer les semaines n'est pas sans le faire vibrer de toutes ses molécules.

Un pas dans le couloir, c'est son pas.

...et soudain sous les doigts d'un homme, du cristal se met à chanter.


Echoisy, le 28 mars I993



Notes et références

(1) Stephen Hawking, astrophysicien titulaire de la Lucaslan Chaire de mathématiques à Cambridge. Théorie de Hawking rapportée par John Gribbin "Naissance et mort de l'univers", article cité par le service documentaire de l'Encyclopaedia Universalis.

(2) "A la chasse aux neutrinos" Article de Martine Castello, Figaro de février 1986.



ANNEXES


Annexe 1

Admission des spirales

Les pensées de l'homme sont les "briques" de la spirale qu'il déroule. Nous avons vu que les spirales en se regroupant forment alors une immense concentration : la psychosphère d'abord au niveau planétaire, le Gnos (ou psychosmos) ensuite au plan universel.

Selon la nature des éléments qui composent la spirale nouvellement libérée, il y a de la part de la psychosphère, soit une absorption sans équivoque, soit une intégration progressive et hésitante, ou encore un rejet provisoire, voire définitif. Dans ce dernier cas la spirale est condamnée à errer jusqu'à la fin du cycle, c'est-à-dire quand, lors de l'entrée dans le Néant, elle sera absorbée par le Gnos. Dans tous les cas, la mort est l'apothéose du vivant - au sens étymologique absolu du mot apothéose : accession à la déité.

Dans le cas d'une acceptation hésitante, ou à la fin d'un refus provisoire, la spirale fait ce qu'on pourrait appeler un 'examen de conscience' et décide ou non de regagner la matière. Son choix est uniquement guidé par le but universel à atteindre : la perfection du Gnos pour une efficacité totale de son action future. En cas de non retour à la matière, la spirale accepte une place en marge de la psychospère avec tout ce que cela comporte d'inconvénients difficilement mesurables pour un humain, puisqu'ils ne sont subits que lorsque la psychosphère rejoint le Gnos.

Ainsi qu'il apparaît, ce n'est pas le comportement humain (les oeuvres) qui décident du devenir de la spirale mais les pensées initiales, qu'elles aient été génératrices d'action ou non. Une ancienne prière chrétienne qui faisait état, dans l'ordre, des fautes "par pensées, par paroles, par actions et par omission" était une prière inspirée. Elle rendait compte des fautes aux yeux de la communauté universelle dans un ordre décroissant de gravité.

En ce qui concerne le retour à la matière, ou métempsycose :

Sauf cas particuliers de nature exceptionnellement perverse, l'homme est naturellement enclin au bien. Cette prédisposition a pour principale origine la proximité du phénomène gigantesque qu'est la psychosphère dispensatrice d'effluves auxquels l'homme ne peut échapper. Il s'ensuit que, quelles que soient ses actions les plus noires, l'homme ne saurait être foncièrement mauvais. Le mal ne peut être commis que par accident et, à ce titre, son auteur est toujours excusable aux yeux de l'entité supérieure, psychosphère ou Gnos. (1)

L'origine occasionnelle de la tendance au bien se trouve dans le secours exceptionnel dont bénéficient certains humains par l'existence, en leur sein, d'une spirale incarnée s'étant donné pour mission exclusive de s'amender. A défaut de possibilités directes d'action, la spirale ne peut qu'agir par influence spirituelle et, en aucun cas, cette influence ne peut être maléfique.

L'homme habité par une spirale a la prescience de l'aide spirituelle dont il bénéficie et, généralement, il en use très largement. C'est sa "bonne étoile". Lorsque sa "bonne étoile" le quitte, ce n'est pas parce qu'il ne la mérite plus, bien au contraire, mais parce que, sa mission rédemptrice étant accomplie, la spirale incarnée rejoint la psyschosphère et la place à laquelle elle est désormais en droit de prétendre. L'homme "abandonné" est, en dépit de ce qu'il peut en ressentir, sur la voie royale qui mène au Gnos par psychosphère interposée. S'il ne l'était pas la spirale serait encore en lui.






(1) Certains crimes qui, aux yeux de la loi humaine, méritent d'être sanctionnés par la mort pour la sauvegarde de la Communauté, le sont aussi et surtout pour la destruction d'un suppôt exceptionnel et provisoire du 'mal' contre lequel la VIE doit se coaliser. La peine de mort est une nécessité pour tous y compris pour le condamné : l'éliminer est lui rendre service.


Annexe 2

Diffusion du psychisme humain

La question pourrait se poser de savoir la raison pour laquelle Ylem n'a cité que le réseau végétal pour la diffusion dans la nature de la substance cérébrale humaine. En effet, des herbivores s'imprègnent eux aussi des dilutions psychiques en mangeant de l'herbe et des feuilles, ainsi que les omnivores - dont l'homme lui-même - qui, de surcroît se nourrit des herbivores.

La réponse est la suivante : le monde animal est un monde qui, à des degrés divers, pense. Or le psychisme qu'il développe annihile purement et simplement le psychisme qu'il collecte. C'est pourquoi il faut intensifier le rite mortuaire préconisé et protéger la végétation afin de briser l'équilibre qui s'est établi entre les végétaux propagateurs et les animaux destructeurs. Et, parmi les animaux destructeurs, l'homme surtout, grand défricheur, grand incendiaire, grand gaspilleur.






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