LE TEMPS, L'HOMME et DIEU

Propositions de débats

LE TEMPS, L'HOMME et DIEU

Messagepar coriolan » 26 Mai 2008 22:46

à Enzo

LE TEMPS, L’HOMME et DIEU

Il n’est pas une revue scientifique que j’aie feuilletée, sans qu’au hasard de la lecture, mes yeux ne se soient posés sur une phrase du type : ‘ On a longtemps cru, non sans raison, que…etc., mais aujourd’hui il faut nous rendre à l’évidence que… etc.’ Et, avec le plus grand sérieux, l’auteur de disserter doctement sur sa connaissance récente sans se douter le moins du monde que, demain, la même remise en cause, non moins savamment étayée que son savant discours, viendra balayer son laïus frais du jour sans le moindre ménagement !

Je me permets ce préambule pour anticiper toute réaction spontanée de rejet à l’égard de ce que j’entends énoncer ci-après, d’autant qu’il s’agit d’un sujet vieux comme le monde : le temps. Cependant : Quoi de neuf ? Le temps ! Mais qu’est-ce que le temps pourrait bien nous apporter de neuf ?

Ce n’est pas d’hier que la notion de temps a soulevé des controverses et, aussi loin que mes souvenirs littéraires me portent, j’en reviens toujours à saint Augustin. Bien entendu Aristote avait déjà fait le tour du problème et convenu que le temps n’est pas un flux continu, qu’il s’ouvre sans cesse à la rétention du passé et à l’attente de l’avenir mais, que les fractions du temps fussent maintenues liées entre elles par une activité de conscience, lui fit conclure que « sans l’âme il est impossible que le temps existe». En termes moins radicaux, il aurait pu dire : ‘C’est la prise de conscience du temps qui passe, qui le fait être’. Ce qui est loin d’être inintéressant car, les animaux qui perçoivent la vie différemment de nous (pour ne pas parler d’âme ou de conscience, en ce qui les concerne), n’ont pas la même notion que l’homme du temps qui passe ; il suffit d’avoir un chien pour le savoir. En revanche, saint Augustin, notre référence philosophico-religieuse, eut une approche qui ne manque pas de saveur.

En effet, au début du 4ème siècle de notre ère, le célèbre saint a consacré une importante partie du livre XI de ses Confessions à l’analyse du temps. Son immense question : ‘Quid est tempus ?’ est toujours d’actualité… ‘Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à celui qui me le demande, je ne le sais plus : cependant j’affirme avec assurance que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé ; que si rien n’arrivait, il n’y aurait pas de temps futur, et qui si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent.’ On ne peut mieux dire !

Si le présent était présent et ne devenait pas passé, il ne serait plus le temps, il serait l’éternité. Si donc le présent n’est une espèce de temps, que parce qu’il va bientôt passer, comment pouvons-nous dire qu’il soit, lui dont la seule cause pour laquelle nous disons qu’il est, c’est qu’il cessera d’être, puisque nous ne pouvons réellement l’appeler temps que parce qu’il tend sans cesse à ne pas être ’ La notion de temps est si complexe que l’on comprend qu’il faille un Dieu, et pas moins, pour tenter de se faire aider à le concevoir !

…nous mesurons le temps ; mais ce n’est ni celui qui n’est pas encore, ni celui qui n’est plus ; ni celui qui n’a aucune étendue, ni celui qui n’a pas de limites. Ainsi nous ne mesurons ni le futur, ni le passé, ni le présent, ni le temps qui passe : et cependant nous mesurons le temps.’ ‘ Comment, en étant dans le présent, puis-je prendre suffisamment de recul pour m’apercevoir que le temps passe ? ’ Mais saint Augustin rejette l’association du temps au mouvement au motif que : ‘ lorsque le voeu d’un homme fit arrêter le soleil, pour pouvoir achever sa victoire (livre de Josué, chapitre 10 verset 13), le soleil était arrêté, mais le temps marchait. ’ (chapitre XXI du livre XI des Confessions) Il faut avouer que cet argument-là a du mal à tenir de nos jours ! Et cependant, on ne peut le contester sous la plume de saint Augustin…

Et, depuis Aristote et saint Augustin, chacun y est allé et y va encore de son petit couplet. Le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore ; quant au présent, point fragile à l’intersection de ces deux néants physiques mais sur quoi tout repose, peut-on dire sérieusement qu’il soit… ou qu’il n’est pas ? Bergson, lui-même, concluait : ‘ Le temps est une invention ou il n’est rien du tout ’. Et les philosophes n’ont pas fini de s’interroger et de se demander si le temps du philosophe est bien le même que celui du physicien ? Descartes, réaliste, avait jeté l’éponge en concluant que, pour le temps, ‘ il fallait s’en remettre au bon sens commun ’, suivi en cela, en d’autres termes, par Pascal.

Personne ne conteste que le temps est, ce qui fait que toute chose passe, mais de là à dire que c’est le temps lui-même qui passe, n’est-ce pas perpétrer un coupable glissement de sens, un abus de vocabulaire ? Une saine critique du langage pourrait-elle aider l’intellect à y voir plus clair en la matière, s’interroge Etienne Klein dans le n° HS 135 de Sciences et avenir ? « Il semble que non car les mots n’ont pas accès direct au temps : ils ne font que graviter autour de lui en le voilant. Il suffit de voir la complaisance avec laquelle le temps est couramment confondu avec le mouvement, ou avec la durée, la simultanéité, le changement, la répétition, ou même avec l’éternité. »

Quant à nos deux références suprêmes en matière de physique, Newton et Einstein, selon Newton, « le temps absolu, vrai, mathématique, sans relation à rien d’extérieur, coule uniformément et s’appelle durée. Il coule toujours de la même manière ». Quant à Einstein, ses équations sur la relativité montrent, au contraire, que l’écoulement apparent du temps dépend de la vitesse de l’expérimentateur et de l’intensité du champ de gravitation dans lequel il évolue.

Tout semble avoir été dit ; y aurait-il encore quelque chose à dire ? Eh bien, oui. Surtout depuis que les physiciens ont introduit dans leurs équations une quatrième dimension qui a pour nom : le temps. Il y a fort à parier que, d’ici à la fin du siècle, n’en déplaise aux mathématiciens modernes, ces équations ne s’avèrent complètement erronées.

Voyons cela de plus près…

*

Il en aura fallu du ‘temps’ pour mesurer le ‘temps’ avec la précision d’une montre atomique ! Actuellement le nouvel étalon du temps est égal à la longueur d’onde émise par un électron pour passer d’une couche énergétique à l’autre, à l’intérieur d’un atome de césium 133, cette durée est égale à 9 192 631 770 ème de seconde. Ce qui aboutit à obtenir une heure à 0,000 000 000 000 007 seconde près, soit 7 x 10 puissance moins 15 ! Et ceci avec une précision quasi absolue puisque l’on ne constatera qu’une seule seconde d’écart sur un million d’années ! Pour certains qui prétendent que le temps est de l’argent, je me demande à combien se chiffrera la perte subie à l’issue de ce million d’années… Des mesures urgentes s’imposent ! Mais les Américains se sont déjà, vraisemblablement, penchés sur ce douloureux problème…

L’histoire du ‘temps’ a très certainement commencé bien avant les 5000 ans que supputent les historiens. Elle à l’âge du premier homme. Les plus anciennes civilisations sur lesquelles nous ayons quelques informations, nous apprennent que les sédentaires des bords du Tigre et de l’Euphrate observaient les astres qui marquaient, selon leur apparition et leur disparition dans le ciel, le retour des saisons ce qui était du plus grand intérêt pour ces peuples essentiellement agricoles. Le mystère qui nimbait les mouvements célestes si précieux pour l’homme ne pouvait qu’être divin, ce qui donna naissance d’abord à l’astrologie, de laquelle, à son tour et bien plus tard, naquit l’astronomie (il n’était pas rare d’ailleurs que, même à une époque avancée de notre ère, un astronome fût également un astrologue, exemple Johannes Kepler – 1571/1630, à qui, ne l’oublions pas, Newton doit d’avoir été). Grâce à l’écriture cunéiforme inventée par les Sumériens, les tablettes en notre possession, datant de près de 2800 ans avant notre ère, nous savons que l’astronomie était un art consommé depuis longtemps déjà.

L’agriculture imposait que l’homme mesurât le cycle des saisons afin de faciliter sa tâche. Et c’est ainsi que plus de 30 siècles avant notre ère, sont apparues en Egypte les premières clepsydres ou horloges à eau. Il fut génial le premier homme qui, associant la ‘course’ des astres dans le ciel à l’écoulement d’un fluide, imagina qu’entre deux levers consécutifs de lune ou de soleil, le volume d’eau qu’on laisserait s’écouler régulièrement représenterait le volume de l’événement qui s’était lui-même écoulé. Un pas de géant venait d’être franchi car, après que parurent les premiers calendriers lunaires, puis semi-lunaires et enfin solaires, si une journée correspondait à un volume connu et mesuré de fluide, il s’imposa sans tarder que la graduation de la cuve contenant ce fluide pouvait permettre d’entrer dans le détail d’une fraction de cette journée, pour mesurer la durée d’un travail par exemple, d’une course, d’une poésie, etc., puisqu’il ne suffisait que de mesurer le débit du liquide du début à la fin de la chose à quantifier ! Non seulement toute action devenait quantifiable, mais la mise en mémoire écrite de la durée des choses consumées créait également les notions de présent, présent récent, et passé archivé, donc celle de futur puisqu’elle permettait d’imaginer, en la projetant, une durée lorsqu’il serait question de reproduire l’action accomplie et mémorisée.

Ainsi les Sumériens inventèrent-ils les système duodécimal et sexagésimal (à base 12 et 60, chiffres offrant le plus grand nombre de diviseurs possibles) pour le métrage de l’écoulement des liquides devant représenter tous les événements compris entre deux levers de lune ou de soleil. Cinquante siècles plus tard, notre civilisation ultramoderne est toujours tributaire du calendrier solaire modifié au cours des âges, au fur et à mesure que la technique évoluant permit des mesures plus précises, mais aussi et surtout des journées de deux fois 12 heures composées chacune de 60 minutes, elles-mêmes composées de 60 secondes. Notre science n’a encore rien trouvé de mieux, sinon à pousser les limites de la précision jusqu’au ridicule !

C’est la dernière guerre mondiale qui a nécessité la fabrication de chronomètres plus précis que les horloges traditionnelles pour la création des radars. La découverte des propriétés du quartz a permis de les réaliser. Ainsi, la finalité de la précision n’était plus les récoltes de riz mais les fauchaisons d’hommes !

Comme on le voit, j’ai pris grand soin de ne pas parler de ‘temps’ qui s’écoule, mais d’un événement mesurable, d’un fait quantifiable. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas le temps qui s’écoule, mais les choses autour de soi qui passent. Les Sumériens avaient vu que les astres se mouvaient et que, grâce à eux, nos actes quotidiens pouvaient être mesurés en durée, et c’est tout. La notion de ‘temps’ qui émergea de ce noumène en a peut-être simplifiée l’expression verbale, mais embrouilla les choses pendant les 7000 ans qui suivirent jusqu’à ce que un dénommé Einstein dut, pour les besoins de ses équations sur la relativité, inventer un nouveau concept, celui « d’espace-temps », ramenant ainsi le temps à son origine : l’espace. Sans ‘le glissement de sens’ déploré ci-dessus, peut-être n’eût-il pas fallu attendre le XXème siècle pour en arriver aux conclusions einsteniennes quant à la relativité ! Qui sait ? D’autant que toutes nos connaissances en sciences physiques le permettaient déjà depuis un certain temps !

La notion que l’on a actuellement du temps associé à l’espace (Espace-Temps) - pour le plus grand bonheur des auteurs de science fiction, nous amène à chercher sa justification dans les modèles cosmologiques du big-bang. Autrement dit, on recherche l’explication d’un concept douteux créé de toutes pièces pour les besoins de la cause, dans des élucubrations invérifiables mais qui se veulent néanmoins scientifiques, de l’origine de l’univers.

C’est peut-être à ce niveau de réflexion qu’il me faut intervenir pour éclairer d’un autre jour le concept ‘temps’, afin qu’on ne s’égare plus à cause d’une déviance linguistique pour des commodités d’expression.

*

Pour moi Bergson avait raison, à la nuance près qu’il eut dû dire, non pas ‘ Le temps est une invention, ou il n'est rien du tout ’ mais ‘ Le temps est une invention et il n’est rien du tout’, même si les notions de présent, passé et futur nous sont si familières ; elles découlent de mauvaises habitudes contractées dans la nuit des temps, si je puis m’exprimer ainsi. Descartes avait également raison de dire qu’il fallait s’en remettre au bon sens commun, et Pascal d’estimer que le temps était une de ces choses qu’il est inutile de définir puisque les divergences à son sujet ne lui portent pas préjudice. Pourquoi le définir « puisque tous les hommes conçoivent ce qu’on veut dire en parlant [de lui], sans qu’on le désigne davantage? »

Le ‘temps’ tel qu’il était perçu à l’origine n’est qu’un rapport entre des mouvements célestes et des activités humaines, il était ce que Pi (3,1416) est au cercle : un rapport entre diamètre et circonférence. Aurait-on l’idée d’utiliser ce rapport à d’autres fins que ce pour quoi il fut inventé ? Et c’est pourtant ce qui arriva au ‘temps’ ! Le fait d’avoir fait entrer dans le langage courant des phrases telles que : le temps passe, le temps est court, etc., a induit en erreur le peuple des premiers âges jusqu’aux scientifiques actuels. Ce n’est pas le temps qui passe, c’est la réalité tout entière. Mais le temps « est toujours là à faire justement passer la réalité. Ainsi discerne-t-on, à l’intérieur de l’écoulement temporel, la présence surprenante d’un principe actif qui demeure et ne change pas, par lequel le présent ne cesse de se succéder à lui-même » dit E. Klein, déjà cité, auquel je laisse la responsabilité de cette déclaration quasi mystique.

C’est la réalité tout entière qui passe ? Et pour l’homme, qu’est-ce que c’est que cette réalité, sinon la vie ? Pour Heidegger, ‘ le temps en entier de son déploiement ne se meut pas et est immobile ’. Alors, à quoi sert-il ? Si l’on remplaçait ‘temps’ par ‘vie’, Heidegger aurait peut-être raison : la vie en entier de son déploiement ne se meut pas, elle est la vie. Elle est immobile si l’on s’en tient au sens générique du terme ‘vie’, vue des profondeurs du cosmos ; vue au ras du sol elle est multiple en tout ce qui métabolise, croît et se reproduit, c’est-à-dire tout. En outre, ‘temps’ devenant ‘vie’, le ‘présent’ devient ‘vécu’, le passé du vécu fossilisé, le futur une uchronie, un ‘devenir hypothétique’, des définitions sont dès lors possibles, qui redonneraient du baume au coeur du vieil évêque d’Hippone.
1 temps : l’espace dans lequel la vie se meut,
2 présent (ou vécu) : le vécu est un flux continu de fractions de vie, plus ou moins longues selon l’émotion qu’elles provoquent en nous, et la prise de conscience que nous avons de chacune d’elles,
3 passé (ou vécu fossilisé) : expérience acquise pour la gestion de son vécu permanent. Mémoire.
4 futur (ou uchronie – au sens étymologique du terme) : part de rêve propre à l’homme, basé sur le passé et toujours en dehors des réalités.

… et c’est ainsi que Dieu n’est plus impliqué dans « l’affaire du temps » !

La définition du présent pourrait soulever une première question : « si mon présent se mesure différemment de celui de mon voisin, en fonction de nos vécus émotionnels distincts, comment se fait-il que nous parvenions à la fin de l’année ensemble dans le même instant ? » Parce que, et là nous touchons du doigt la fragilité du modèle linéaire en ce qui concerne l’écoulement du temps, il faut tenir compte aussi de paramètres physiologiques, notamment ceux des rythmes biologiques. L’encyclopédie Universalis nous rappelle en effet que ‘ toutes les activités des êtres vivants se déroulent de façon périodique, en suivant des rythmes observables et mesurables. L’alternance quotidienne veille-sommeil, la reproduction saisonnière des végétaux (floraison) et des animaux, les migrations des oiseaux en sont des exemples évidents. Ces activités suivent les variations périodiques de l’environnement, l’alternance jour-nuit quotidienne, la succession des saisons au cours de l’année solaire. ’ Or, sous l’effet du vécu social de chacun d’entre nous, certains rythmes biologiques peuvent être affectés, ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions sur les individus concernés. Mais c’est l’alternance des jours et des nuits qui remet les pendules biologiques à l’heure, corrigeant ainsi les méfaits du vécu. Les horloges biologiques, hypothèse émise par E. Bünning, permettent à l’organisme de mesurer le temps, ou, pour parler plus clairement désormais, de gérer la vie du vivant. Ce sont de puissants phénomènes qui n’ont pas encore livré tous leurs secrets mais dont on peut constater les effets dans la nature.

Alain Reinberg, directeur de recherche au CNRS, met en évidence l’importance de ces phénomènes : ‘ L’utilisation des horloges biologiques circadiennes pour repérer un moment dans l’année permet à chaque espèce de mammifères et d’oiseaux de faire en sorte que les petits naissent au printemps. C’est en effet le moment de l’année où les conditions climatiques et nutritionnelles sont les plus favorables. Cette adaptation aux conditions de l’environnement est d’autant plus remarquable que des phénomènes tels que la fécondation, la nidification, le développement de l’oeuf fécondé, la durée de la gestation… varient d’une espèce de mammifère à l’autre. Il importe donc que l’accouplement se produise à un moment très précis de l’année. ’ Alors, remédier aux effets néfastes de quelques émotions journalières doit être un jeu d’enfant pour des ‘horloges vivantes’ aussi perfectionnées !

On me dira maintenant, et pour en finir, pourquoi cette remise en cause du temps ? Ce qui a été dit à son sujet ne modifiera en rien le comportement de l’homme de la rue, il aura toujours son présent, son passé et son avenir. Alors, un tel exposé se justifie-t-il vraiment ? n’est-ce pas pur bavardage ?

Je ne le crois pas. Il est un aspect des choses sur lequel je dois maintenant m’attarder : la pensée et le langage. Qu’est-ce que la pensée ? J’ai détaillé très largement ce qu’est la pensée dans l’essai Post Mortem, et quel était son devenir. Son destin, si je puis dire. Nous avons vu ensemble qu’elle était vivante mais aussi qu’elle était et n’était que matière, et surtout, en conclusion, que ‘ la pensée est à ce jour, et sur cette terre, le fruit le plus élaboré de l’évolution ’.

Notre cerveau compte 50 milliards d’unités neuronales organisées en réseaux. L’ensemble des grandes fonctions cérébrales, en particulier le langage et la mémoire, sont le fait du plus grand nombre de ces réseaux répartis dans des régions différentes car le rôle du cerveau est de penser, et penser c’est analyser les informations reçues par l’intermédiaire des sens pour décider de l’action à mener dans telle ou telle situation.

Le cerveau réfléchit, c’est-à-dire qu’il entretien un débat interne et que l’action est à l’issue de ce débat. Il y a donc opportunité à ce que le débat soit de la meilleure qualité possible puisque le sort même du penseur en dépend. Pour certains auteurs, il est avéré que la pensée et le langage sont intimement liés ainsi qu’en témoignent d’anciens aphasiques qui, ayant perdu tout ou partie de leur capacité langagière, ont une diminution très marquée de leur capacité intellectuelle. Pour le philosophe Ludwig Wittgenstein toute attribution d’un contenu mental présuppose la possession d’un langage ; en termes lapidaires, notre romancier national, Alphonse Daudet avait l’habitude dire : ‘ Quand je ne parle pas, je ne pense pas ’ exprimant ainsi le conditionnement qu’il voyait de la pensée par la langage. Comme on parle, on pense. Plus nuancé mais non moins catégorique, le philosophe américain, aventurier de la pensée, Charles Sanders Peirce soutient que toute pensée est un signe qui suppose l’usage du langage. Tandis que le neurologue Dominique Laplane, au vu des témoignages d’autres anciens aphasiques trouve que le lien direct langage-pensée est contestable. Le débat est loin d’être clos !

Contrairement à ce que l’on croyait jadis, un enfant ne naît pas avec un esprit vide ; on pense aujourd’hui que les bébés ont des compétences cognitives déjà élaborées, ce sont des enfants d’hommes ! Le philosophe Jean-Michel Besnier précise : ‘ On croit généralement qu’apprendre, c’est acquérir de nouvelles compétences ; les sciences cognitives nous apprennent qu’apprendre, c’est, au contraire, perdre des structures innées et les dispositions qui leur étaient attachées. ’ Descartes disait que le langage humain est le miroir de la pensée humaine, mais, personnellement, je pense que l’inverse est encore plus vraisemblable car le langage prévaut sur la pensée faute de quoi il ne pourrait y avoir de pensée à défaut de langage interne. Pour contenter les uns et les autres, on peut avancer que langage et pensée se complètent mutuellement sur des structures préexistantes que l’apprentissage du langage aurait, en quelque sorte, réaménagées. Jean-Michel Besnier est peut-être un peu radical quand il parle de ‘perte des structures innées’ ! Apprendre, n’est-ce pas aussi composer avec la nature par l’apport de la culture ? Sinon sur quoi se fonderait-elle ? L’homme n’est pas un pur esprit, sa pensée émane d’un esprit fait de chair. Partant, les structures innées et les dispositions prénatales qui leur étaient attachées me semblent tout à fait appropriées pour servir de base de lancement au petit d’homme. * Les pensées ne suivent pas de règles de grammaire, elles se présentent sous forme de schèmes basés sur un fond de langage qui peut être apparenté au langage imagé des rêves et qui re-présente, au sens littéral du terme, l’environnement nécessaire à leur expression spirituelle. Mais chaque mot n’ayant pas, d’une langue à l’autre, le même contenu, il s’ensuit que la pensée qui repose sur un mot plutôt en français, qu’en chinois ou qu’en ivoirien n’appellera pas le même schème, la même image. Ainsi, n’en déplaise aux égalitaristes, un Inuit ne pense pas comme un Français, un Chinois ou un Ivoirien. Les schèmes de chacun d’eux s’articulent autour de racines linguistiques qui leur sont familières, et de ce fait le comportement qui va résulter des pensées des uns et des autres ne sera pas forcément compris des étrangers présents. Il pourra même être source de conflits. Les Américains en Irak ont affaire à une population qui ne pense pas comme eux, qui ne réagit pas comme eux et pour qui les mots paix et guerre n’ont pas la même signification.

Quand on sait cela, quand on voit ce que le contenu d’une pensée peut avoir comme répercussion dans notre vie de tous les jours, que dire de ce qui, depuis des millénaires, est entré dans notre fonds culturel générateur de notre comportement ! L’humanité tout entière, quel que soit le langage diversifié de ses peuples, n’a que deux exemples d’imbibition globale, celui de la notion d’un dieu, et celui de la notion du temps. En ce qui concerne le premier, les multiples variantes que les usages ont créées, si elles ont généré des guerres de la part des plus intolérants, sont un moindre mal au plan culturel humain. En revanche, en ce qui concerne le second, il a suscité, de par sa fausseté, des dégâts inimaginables au vrai sens du terme puisque, toutes nos civilisations ayant été formées dans le même creuset imprégné d’une erreur comme d’un péché originel, nous ne disposons d’aucun exemple d’une autre évolution. Hormis quelques tribus éparpillées ça et là à la surface du globe, notre modèle de culture occidentale est pratiquement généralisé.

Alors, ayant pris la mesure de ce qui précède et sachant que notre pensée est génératrice de notre comportement, je demande à mes amis de se concentrer sur le sujet et de tenter de cerner ce qui serait modifié si, d’aventure, le concept généralement admis du temps qui s’écoule se trouvait fondamentalement remis en cause et remplacé par le concept de la réalité qui traverse le présent en se dégradant. La flèche de la course de l’espace allant dans un sens et la flèche de la course du temps allant dans un sens opposé, quid de l’espace-temps ? Et quelles pourraient être les incidences dans notre vie de tous les jours de sa remise en cause radicale ?

Aux alentours des années 2002-2003, j’en étais là dans mes conclusions tellement désabusées que je terminais mon article en ces termes : « Je fais cadeau de ce fruit empoisonné à qui voudra le saisir. »

*

Et puis, sur un forum, au hasard d’une rencontre avec un interlocuteur très attaché au dogme catholique, la question sur ‘Dieu’ faillit franchir les bornes de la courtoisie quand une allusion au temps m’ouvrit des horizons nouveaux. En effet, dans un passé récent j’avais imaginé en générateur de l’univers, non pas un Dieu mais un espace indéterminé qui aurait été en quelque sorte un réservoir d’énergies existant de toute éternité, donc incréé ; je l’avais nommé locus. Je vous passerai toutes les critiques que j’ai entendues, à savoir que, sans vergogne, je me permettais de remplacer Dieu par autre chose mais qui n’aurait jamais été qu’un pré-univers ramenant toujours aux questions : « Qui l’aurait créé, ce pré-univers ? », « D’où venaient les énergies ? », « Par quel hasard, l’une d’entre elles se serait-elle combinée avec une autre pour produire le big-bang créateur ? », « Si leur rencontre fut détonante à un moment donné, l’idée de leur coexistence est inacceptable ! » etc.

Le schéma que j’avais imaginé sur une feuille de cahier d’écolier se présentait comme suit :

- à gauche : Dieu = Incréé et éternel.

- à droite : Le locus également incréé et éternel.

Et, sous chacun d’eux, l’univers issu de la volonté du premier, d’une explosion du second. Le raisonnement que j’avais trouvé génial (mais je fus le seul !) consistait à dire : « ma supposition est plus plausible que celle d’un Dieu créateur puisque, Dieu étant plus complexe que le locus (du fait de son Intelligence), l’éternité – donc l’incréation – de l’élémentaire est plus crédible que celle du complexe. Quitte à accepter l’idée d’un ‘quelque chose’ préalable, acceptons a fortiori celle du locus ! ». A la question : « Qui a créé le locus ? », je rétorquais « Qui a créé Dieu ? ». Personne ? Ce qui est vrai pour lui est encore plus probable pour le locus ! Et, que faisait ce Dieu avant la création ? Il était Dieu de quoi ? Pourquoi a-t-il créé ? Fut-ce un besoin ? Etait-il donc incomplet qu’il lui manquât quelque chose ?

Hé oui ! Ces questions sur Dieu n’avaient d’égal que les questions sur le locus, et les débats s’enlisaient faute d’arguments, faute de réponses à trop de questions, qui plus est, vieilles comme le monde !

C’est alors qu’une allusion au temps me fit remettre en cause ma conception initiale du locus puisqu’il est vrai, dit-on, qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis, alors que mon contradicteur s’accrochait comme un damné à son Dieu de salut ! Pour la facilité de l’exposé, je vais proposer mon idée comme s’il s’agissait d’une certitude absolue, et la présenter en termes simples, voire simplistes. Chacun aura tout le loisir de lui faire passer les épreuves de vérité a posteriori, tout seul et dans son coin. On en discutera plus tard sur le forum…

Dans un temps présent, je demande surtout de faire abstraction de tout ce qui, jusqu’ici, a été reçu par les uns et les autres comme des réalités incontestables, à savoir : Dieu ou le big-bang. En effet, il est nécessaire de se vider l’esprit de tout. Je commence !

*

L’univers est éternel ; non dans sa forme, mais dans son essence. L’essence de l’univers est ce que j’ai appelé ailleurs ‘ les ultimus ’, c’est-à-dire les éléments constitutifs des particules, elles-mêmes particules composant de la matière. Bien entendu l’ultimus ne sera jamais découvert, puisqu’il est supposé être toujours l’ultime composant de la toujours dernière particule fondamentale restant à découvrir. Une façon comme une autre d’être en avance sur son temps ! Cette particule quintessencielle est la subdivision suprême. L’univers est donc composé d’ultimus évolutifs par association, scission puis recomposition à l’infini. L’époque qui est la nôtre est celle de la matière, il y en a eu d’autres avant elle; il y en aura d’autres après elle.

Il y a environ quelque dizaine de milliards d’années que nous naviguons dans l’époque de la matière entre ses atomes, molécules, organismes, pensées et consciences constitutives de la psychosphère (1). Cette époque n’est pas apparue brutalement, n’a pas été créée, elle est venue au terme d'une époque précédente.

*

A nos yeux d’homme (épiphénomène éphémère occupant une portion infime de l’univers) la matière se dégrade alors qu’en fait elle évolue vers un futur permanent. 'Dégradation' ne veut rien dire ! Une des premières mesures que l’homme à l’esprit rationnel a inventé, a été celle de cette dégradation visible. Il l'a appelé temps et, avec la même logique car dans le même esprit, en même temps qu’il inventait l’heure, il inventait le mètre. (2) Pour récente que soit la notion d’espace-temps, l’association des deux schèmes est aussi vieille que l’homme. Mais qu’est-ce que le temps ? Quid est tempus ? Et là, nous nous retrouvons à l’origine de cet exposé, le temps est, et n’est que, la mesure de la dégradation que nous constatons dans ce qui nous entoure et dans notre espace mesurable. C’est un constat, ni plus ni moins, une prise de conscience personnelle qui est aussi à l’origine de ce leurre qui veut qu’il nous semble que le temps ‘passe plus vite’ ou qu’il ‘est long’ selon notre disposition physique ou mentale du moment. Un examen plus attentif de l’entourage ramènera les choses à leur juste réalité dès que nous serons sortis de notre état d’âme ou de corps. Et puis… nous avons nos montres qui nous donnent le temps où elles sont.

*

Un bref examen et c'en est fini du big-bang créateur ; c'en est fini de Dieu. Le maître réel de l’univers, notre univers de toute éternité, son moteur et son géniteur actuellement visible pour l'homme conscient, c’est le temps. Si on en revient aux questions initiales : Qu’y avait-il avant cet univers ? Qu’y avait-il avant un supposé Dieu ? La réponse est simple : il y avait les ultimus sous une forme en perpétuelle évolution, que nous connaissons présentement en tant qu’ « époque de la matière ».

Echoisy, le 6 décembre 2007

(1) Il semblerait que l’objectif de la psychosphère soit la stabilité de l’univers par infiltration des ultimus.
(2) Bien entendu, ces termes de mètre et heure sont les termes actualisés de réalités plus anciennes et connues sous d’autres vocables.

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