POST MORTEM

Propositions de débats

POST MORTEM

Messagepar coriolan » 28 Avr 2008 20:39

POST MORTEM...
Il y a quelque chose comme 3 milliards et demi d'années, je dirai 35 millions de siècles pour tenter d'être plus évocateur, la vie prenait timidement possession de la planète. D'abord sous forme de systèmes physiques proto-organiques, les microgouttes, puis de virus et de bactéries.

La réaction chimique du milieu qui présida à cette naissance devait prendre une ampleur considérable, mais ne nous y trompons pas, en créant la vie, la nature créait également la mort, et ce qu'elle acceptait de dégager d'elle-même jamais elle n'a manqué de le récupérer un jour ou l'autre. C'est ainsi que la molécule de base composant la plus humble des cellules a toujours fini par être recyclée, et toujours par les mêmes voies. En fait, et depuis le début des temps, la vie n'est pas un don de la nature, mais un prêt; elle est, si l'on peut dire, une parenthèse naturelle, une césure minérale en quelque sorte.

De cette anfractuosité allait jaillir le foisonnement de vie et de mort que nous connaissons aujourd'hui :
- la vie en se diversifiant à partir de la cellule rudimentaire jusqu'au corps organisé de l'homme,
- et la mort en se répandant à partir d'un équilibre instable entre bactéries, virus, champignons et protozoaires, créant pratiquement à la demande autant de types de maladies que de formes de vie. C'est ainsi que, je le note en aparté, de quelque façon qu'il meure, quand sa mort n'est pas accidentelle, l'homme meurt de la maladie. Cette maladie est plus ou moins complexe, depuis l'apparente simplicité du vieillissement jusqu'à la nébulosité de certaines endémies et, quelque forme qu'elle ait quand elle se présente, elle frappe les corps les mieux organisés de la même façon qu'elle a, à l'aube des temps, frappé la première cellule vivante. L'évolution lui a permis de s'adapter aux formes de vies qui se développaient parallèlement et, quelle que soit l'évolution future de la vie, les morts de demain n'auront rien à envier aux morts d'hier. C'est pourquoi je m'empresse de vous rassurer tous, aujourd'hui on ne meurt pas du sida, on ne meurt pas d'un cancer, on ne meurt pas de la tuberculose, on meurt de la maladie et il s'ensuit qu'un téléthon au bénéfice de telle ou telle recherche médicale spécialisée est tout aussi bénéfique à long terme qu'un téléthon au bénéfice des vieux.

Bien entendu, pour beaucoup d'entre vous, tout ce qui précède n'est qu'évidence. Cependant il m'a semblé nécessaire de rappeler en quelques lignes cet aspect des choses que certains ont peut-être perdu de vue, ou survolé jadis trop hâtivement. Pourquoi cette nécessité? Parce que cela concerne surtout les païens que nous sommes ou que nous deviendrons. Car enfin, si la vie n'est qu'un prêt, à quoi rime-t-elle? A quel projet participons-nous sans le savoir? Sommes-nous vraiment libres et maîtres de notre destin ou manipulés et, dans cette hypothèse, par qui? par quoi?

A cette question les adhérents à un dogme quelconque ont une réponse qui les rassure; leur dogme est d'ailleurs enseigné dans ce but. Mais les autres? les athées? les renégats? Ils n'ont rien! Et je m'adresse ici plus particulièrement aux Occidentaux élevés, bercés devrais-je dire, dans le giron de la Très Sainte Mère l'Eglise, Sainte Mère qu'ils ont reniée il y a plus ou moins longtemps. C'est le cas de beaucoup d'entre nous. Hélas! sans que nous nous en rendions parfois bien compte, ce reniement, ô combien salutaire, n'a pas toujours été suivi du nettoyage moral et intellectuel, de la purification -si je puis dire, qui auraient été nécessaires. Des relents et des miasmes gâtent encore notre sérénité retrouvée et entravent notre liberté. C'est vrai qu'on ne se débarrasse pas facilement de ce qui a nourri nos jeunes années et, comme me le disait récemment un vieil ami : On aura beau faire, un cornichon qui a été dans le vinaigre sentira toujours le vinaigre! Et notre vinaigre à nous c'est la vision eschatologique de l'homme promis aux fidèles par le rédempteur. L'église catholique nous a habitués, conditionnés, à une dimension post mortem, et, bien que nous ayons dénoncé la fausseté du dogme enseigné, l'espérance est restée au tréfonds de nous-mêmes comme une drogue. Nous en avons honte, nous n'osons pas nous l'avouer et, moins encore, l'avouer à nos proches, mais un désir d'éternité nous habite et nous ne savons comment nous en défaire. Car, par quoi le remplacer qui nous donnerait satisfaction? Par quoi l'homme pourrait-il bien remplacer l'espérance d'une éternité de félicité? Jugez du vide à combler!

En considérant le leurre à l'aide duquel l'église nous a trompés, on peut se dire que, tout compte fait, l'espérance de résurrection reposant sur une conduite exemplaire, le mensonge est bénéfique puisqu'il permet à chacun d'entre nous de vivre en bonne intelligence avec son voisin, de refuser la loi du talion des Hébreux, et de tendre au contraire vers l'harmonie sociale. Grâce à lui l'ordre prévaut et, à tout le moins, il est un but à atteindre pour la multitude. Devant la mort celui-là qui a ainsi vécu peut se dire avec fierté : "j'ai bien mené ma vie et, s'il y a une survie -ce que je crois, je pense y avoir droit". C'est plus que bien, c'est parfait. Et il importe peu qu'il soit dans le vrai, la belle affaire! car comme disait Nietzsche : "ce qui est important, ce n'est pas ce qui est vrai, mais ce qui aide à vivre"(1). Alors, heureux chrétien, aime ton Dieu et surtout n'use pas de la faculté humaine qui nous pousse à toujours vouloir comprendre; combats ta nature au nom du Dieu qui te sauve; mets-toi à sa hauteur, deviens son image et fuis ce que tu es : le bonheur t'est acquis puisque c'est pour cela même que ce Dieu d'amour a sacrifié son propre fils!

Quant à toi, pauvre païen, qui ne fais que devenir ce que tu es, et fuis l'image d'un Dieu incompatible avec ta nature, il semble bien qu'il te soit refusé de parvenir au même niveau de jouissance morale où culmine ton frère croyant, à défaut de tomber dans l'absurdité d'un autre pieux mensonge! Cependant, et puisque nos dieux n'ont pas de fils à te sacrifier, écoute-moi, homme de la Terre, je te promets que ta réflexion sera porteuse de fruits et que, seul, tu pourras, toi aussi, assumer ta glorieuse condition d'homme.

D'abord, de quelle nature est-elle cette condition qui vaille qu'on y tienne tant, et dont la perspective de la perte engendre chez les hommes les fantasmes les plus fous?

Nous en sommes restés au jaillissement de la vie et de la mort à partir d'une réaction chimique unique dans les annales de la Terre puisque, comme l'ont fait remarquer Darwin puis Oparin, le principal obstacle à l'apparition de la vie est, paradoxalement, la présence de la vie elle-même! Car, nous précise Joël de Rosnay, "en se développant, la vie détruit irréversiblement les conditions de sa propre apparition"(2). Ce fait, unique donc, a été générateur d'une coulée incoercible de plasma vital dont chaque élément constitutif se trouve limité par un début (sa naissance) et une fin (sa mort), mais dont l'ensemble, inexorablement, envahit la planète tout entière. Une vue globale aussi bien que microscopique le confirment : "C'est de la vie qui coule, et rien que de la vie!" Il faut une vue à moyen terme, c'est-à-dire déformée, altérée, fausse en un mot, pour distinguer ici et là, un homme, une fleur, un chien. Voilà qui relativise la position des uns et des autres face à la vie. Mais dans ce flot qui n'en finit pas de rouler sa semence, où est l'homme, la fleur, le chien? Et puis surtout, où est Dieu?

Nous faisons partie du flot, et là est l'important car c'est notre unique certitude. Nous sommes un élément de la trame, un maillon de la chaîne, et notre gloire, notre seule vraie gloire au regard de la vie est d'être un fragment du tissu vital au niveau d'organisation où nous nous voyons. Le tragique de la situation est dans le fait que nous touchons du doigt notre origine et notre fin, et qu'entre les deux quelque chose palpite qui est nous. L'avantage que nous avons sur la fleur et le chien, c'est que nous, nous en avons conscience. Si cela n'enlève rien aux deux autres, cela nous fait percevoir le sens de notre vie. Nous sommes là, nous nous y voyons et nous savons que demain peut-être nous n'y serons plus. Nous le concevons très bien et la pensée ne bouscule pas nos habitudes. Nous nous sommes faits à l'idée que les enfants que nous avons procréés nous survivront, nous avons survécu nous-mêmes à nos parents. Nous tolérons pareillement que notre relative importance ne soit un jour plus rien qu'un souvenir qui ira s'estompant dans les esprits de quelques uns, nous en avons vu partir de plus glorieux que nous. Dans les conversations à bâtons rompus, nous admettons couramment, avec un geste désabusé, qu'il nous faudra bien partir lorsque l'heure sera venue, les cérémonies funèbres font partie de notre quotidien. De tout cela, le plus fou d'entre nous reconnaît que c'est dans l'ordre des choses. Cela met en évidence, je l'ai dit, que la vie a un sens. Mais qui dit "sens" dit "but" et, à notre connaissance -c'est-à-dire à très courte vue-, aussi paradoxal qu'il y paraisse, le but du vivant serait la mort! Ainsi, la poussière redevenant poussière, le point d'arrivée se confondrait avec le point de départ. Et notre esprit païen se heurte à ce constat qui veut que l'entre-deux, le temps de la course, la vie n'ait aucune raison. La vie serait donc déraisonnable! Cet aveu est d'autant plus angoissant que, nonobstant notre bonne volonté à tolérer notre mortalité, dans la solitude de notre bureau, devant notre feuille de papier ou face à notre reflet, nous n'acceptons pas que notre moi profond grâce à qui, pour nous, le monde et l'univers sont ce qu'ils sont, que ce moi profond là ne soit que pour ne plus être un jour! Il fait si bien partie de notre conception des choses, de notre environnement, que si notre moi s'effondre, ce sont les choses qui vont s'effondrer. C'est absolument insoutenable! Ce qui pense en nous ne peut pas se penser non-pensant! Et c'est alors que resurgit le mythe de notre jeunesse, lequel s'accroche à nous, à moins que ce ne soit le contraire!

L'angoisse de la mort est apparue sensiblement en même temps que l'homme, c'est-à-dire quand, en plusieurs étapes, le cerveau de ce dernier atteignit la capacité que nous lui connaissons, et devint cet "organe de superintériorité réflexive et de progrès culturel ininterrompu" nous dit Paul Chauchard (3). Ce cerveau, qu'il soit animal ou humain, est un producteur de pensées. L'homme n'a pas l'exclusivité de cette caractéristique, mais le langage intérieur qu'il développe et qui lui permet de dialoguer avec lui-même aboutit à la ré-flexion, ce qui n'est pas le cas de l'animal qui ne se réfère en tout et pour tout qu'à sa mémoire acquise par l'expérience ou l'apprentissage. La pensée humaine se situe entre le "moi" qui décide, sinon en toute connaissance de cause, du moins en conscience, et le "moi" qui agit, tandis que la pensée animale se borne à un échange entre le cerveau primitif (l'hypothalamus spécialiste des fonctions essentielles telles que la faim, la soif, l'activité sexuelle, etc.) et le cerveau moteur. Ainsi, l'animal ne connaît pas les inquiétudes de l'homme quant à la mort. Elle lui fait peur, certes, mais sa peur est instinctive car, n'ayant pas conscience de son "moi", il ne peut en concevoir la disparition. Et ainsi donc, les angoisses métaphysiques de l'homme seraient uniquement dues à sa faculté de penser, et logeraient au sein même des circonvolutions méningées de son cerveau. Il s'ensuit qu'on peut dire que ce qui fait de lui un être supérieur, en fait également un être diminué! Ceci pourrait paraître paradoxal si l'on ne savait que l'homme n'utilise qu'une très faible partie de ses possibilités neuronales. L'inquiétude née d'une utilisation partielle de la capacité cervicale trouvera vraisemblablement son apaisement lorsque les circuits vierges du néocortex humain seront connectés à l'ensemble. C'est-à-dire lorsque l'homme sera devenu au plan cérébral ce qu'il est au plan physique. C'est une affaire de temps; la machine est prête et la seule question qui se pose, est de savoir quel sera le déclic qui mettra en branle la machinerie dans son intégralité.

Lorsque j'en suis là, dans ma réflexion, souvent je songe à Pierre Teilhard de Chardin qui, dans une lettre à sa cousine, Claude Aragonnès en littérature, écrivit un jour : "Je ne puis croire que le monde soit seulement donné à l'homme pour l'occuper, comme une roue à faire tourner. Il doit y avoir un effort précis à donner, un résultat défini à obtenir, qui soit l'axe du labeur humain et de la lignée humaine"(4). Mis à part l'aspect religieux vers lequel tente de nous entraîner le jésuite maudit de naguère, et de sa conception du monde donné à l'homme, sa remarque ne manque pas d'intérêt. Avec votre permission je la reprendrai à mon compte en la formulant d'une façon qui me semble plus acceptable. Je dirai : "En se dotant de la faculté de penser, la Nature s'est donné une dimension spirituelle et je ne puis me résoudre à croire que l'homme, vecteur de ce phénomène, ne l'ait à sa disposition que pour la gestion de ses propres affaires; qu'au regard de cet évènement qui lui échappe, il n'ait qu'un rôle passif à jouer, un rôle de spectateur. Il doit y avoir un effort précis à donner qui lui permette de participer en conscience au sens que la Nature a imposé à sa lignée". Et l'effort précis auquel le père Teilhard fait allusion pourrait bien être le déclic salvateur que j'évoquais puisque, on le sent bien, c'est dans ce domaine spirituel propre à l'homme que doit se trouver la réponse aux interrogations humaines face à l'inconnu ou, si l'on veut, au méconnu.

A la question :"Qu'est-ce que la pensée?", Michel Hamon, de l'Inserm à Paris, répond : "La pensée n'est qu'une émanation de la matière. Au final, tout est biologique"(5). Une telle affirmation n'a pas manqué de me séduire. Tout est biologique! Au même titre que la vie issue de la matière est biologique, la pensée issue de la vie serait biologique! Mais alors, la matière elle-même issue de la nucléosynthèse ne relèverait-elle pas de la biologie? Au sens étriqué et usuel du terme, non. Au sens général : science de la vie, oui! car pour que la vie naisse des flancs de la matière, il fallait bien qu'elle y fût en puissance! On me rétorquera qu'elle n'a été que le fruit du hasard et de la nécessité, bien sûr mais le hasard et la nécessité ne font être les choses que si la potentialité de leur devenir existe préalablement. Le possible n'est permis que s'il est d'abord une possibilité.

Avec ses caractéristiques dont certaines échappent encore à notre compétence, la matière a des mouvements trop lents à notre échelle pour être classée spontanément dans le monde du vivant. Et pourtant cette matière (c'est-à-dire la Nature, l'Univers), dispensatrice de la vie, fait inconstestablement partie du "tout" de Hamon. Et ce n'est pas une fiction littéraire de ma part que de prétendre que la Nature s'est dotée de la faculté de penser et que, partant, elle s'est donné une dimension spirituelle.

Et, depuis l'origine des temps, du fait de sa capacité à devenir d'abord végétale, puis animale et enfin pensée, à l'instar de la vie que nous connaissons mais sur des périodes plus courtes, la matière éternelle poursuit un but à travers les millénaires. Le cheminement serait-il parvenu à son terme? La Nature ingénieuse, ô combien, aurait-elle épuisé toutes ses ressources? Qu'est-ce qui nous donnerait à croire que la pensée, dernière étape en date, est aussi l'ultime étape sur la voie de l'évolution? L'idée effleure à peine l'esprit qu'on se persuade déjà du contraire. Car pourquoi la dernière?

Pronostiquer que la pensée est vivante, c'est une chose; mais se poser la question de savoir ce qu'elle devient et tenter d'y répondre, c'est aborder un tout autre domaine. Aussi, si vous le permettez, puisque nous sommes entre nous, laissez-moi vous faire partager ma vision poétique - c'est-à-dire aussi peu scientifique que possible - de ce phénomène particulier qu'est la pensée mémorisée.

Je me suis souvent plu à croire que, dès le premier instant où un cerveau se met à fonctionner, une onde se dégage de ce cerveau et continue à s'en dégager jusqu'à la mort, qu'il s'agisse d'un cerveau humain ou d'un cerveau rudimentaire, pourvu qu'il soit apte à structurer des images cérébrales, à penser. Selon moi, il sort de chaque individu une espèce de long ruban magnétique qui consigne toute sa vie active pensée. Le déplacement de l'onde, à l'extérieur du cerveau, a l'aspect d'une circonvolution s'évasant au fur et à mesure qu'elle s'éloigne, mais toujours reliée au penseur tant que ce dernier est en vie. La vision qu'on pourrait en avoir évoquerait une mini-tornade, une spirale dont la base serait le point d'émission du cerveau. Pour plus de facilité, je vous propose de convenir d'adopter la dénomination de 'spirale' pour cette onde, en gardant présents à l'esprit sa nature bioénergétique et son contenu.

Ainsi donc chaque individu dispose d'une annexe immatérielle, porteuse de son passé, qu'il peut remonter à volonté en diffusant à l'intérieur de la spirale l'énergie nécessaire à cette recherche. En matière de mémoire, le cerveau ne saurait mieux être représenté que par un appareil enregistreur duquel s'échapperait en permanence une bande magnétique qui recèlerait toutes les sensations perçues par lui, qu'il en ait eu conscience ou non. De la qualité de la bioélectricité émise par le cerveau dépend la fidélité du souvenir. En effet, la spirale magnétisée lors de l'enregistrement d'un événement est parcourue par un courant bioélectrique qui maintient à volonté l'événement passé au niveau du présent, sur simple décision réflexe du cerveau. Pour 'fouiller' dans ses souvenirs, ce dernier émet un courant qui remonte la spirale, sélectionne le ou les événements qui lui sont nécessaires, les réactive, s'en imprègne (photocopie, en quelque sorte) et transporte ces informations au circuit neuronique concerné.

Sur ce schéma, et compte tenu de la puissance de la magnétisation ou de la réactivation, vous aurez tout le loisir d'étudier les phénomènes de la mémoire dus au vieillissement, à un choc, à la transmission de pensée, etc. Je n'entrerai pas dans ces détails.

Voilà, en gros, et selon moi je le répète, le fonctionnement de la pensée mémorisée. Mais celle-ci ne vaudrait pas la peine qu'on s'y attarde s'il n'y avait pas une suite postérieure à la vie de l'homme.

Point final de la vie, la mort de la communauté cellulaire qu'est l'homme, c'est essentiellement la mort des organes et surtout, serais-je tenté de dire, du cerveau puisque c'est grâce à lui que l'homme sait qu'il vit. Avec le cerveau qui cesse de fonctionner, cesse de fonctionner l'appareil enregistreur et cesse de défiler la bande magnétique qu'est la spirale mnémonique.

Que devient la spirale après rupture définitive des relations avec son cerveau? Elle n'est plus irriguée, elle n'enregistre plus rien. Emportée par le tourbillon universel, elle se ferme sur elle-même, devient un cercle en léthargie, mais porteuse d'un passé complet, d'une 'vie' maintenue en suspension dont tous les éléments (images énergétiques) sont conservés en équilibre entre eux par aimantation. Et ce détenteur d'une vie passée entre dans une autre dimension qui nous révèle enfin la raison d'être et d'avoir été de la spirale, la nécessité de sa conception par un être matériel, et, par là même, la raison d'avoir été de cet être matériel. Notre raison d'être.

Depuis des millénaires, c'est par millions de milliards que des spirales ont été ainsi livrées à elles-mêmes. Or, que se passe-t-il lorsqu'une multitude d'éléments magnétiques, de même nature, est éparse dans l'infini? Un jour ou l'autre, un siècle ou l'autre, un millénaire ou l'autre, il y a rencontre et association. Les courants s'unissent et il y a formation d'une immense concentration (puissance énergétique peu commune) de tout ce qui a fait l'histoire des êtres vivants avec, pour commencement, la mémoire du premier organisme pensant et, pour fin constamment renouvelée, le vécu intégral de chacun parvenu à son terme. Et cette concentration qui est éternelle a les dimensions de l'univers. C'est ainsi que, tout à coup, le vestige de l'homme devenu spirale prend la mesure de l'éternité, qu'il découvre qu'au-dessus de la biosphère il y a la psychosphère, et que cette psychosphère est sa seule et unique raison d'avoir été.

La psychosphère n'est qu'un stade intermédiaire, celui d'un agrégat temporaire de spirales. Mais ici comme ailleurs, puisque la nature veut que tout aille en se complexifiant, après un temps donné -qu'il importe peu de chiffrer puisqu'il n'est pas significatif-, la psychosphère s'aménage, refusant de n'être plus longtemps qu'une juxtaposition de membres individualistes. Des spécialités se créent, des fonctions se mettent en place, des ensembles de spirales regroupées par affinité deviennent, par nécessité, les éléments d'un nouvel agencement. La psychosphère se mute en un organisme spirituel vivant. Un dieu! Aussitôt une autre psychosphère se constitue qui deviendra plus tard un autre dieu, etc. Ainsi les dieux seraient aux hommes ce que la vie est à la matière, ce que la saveur est au sucre, c'est-à-dire les fruits non programmés d'une synergie naturelle qui aboutit au dépassement du "tout", ainsi qu'Aristote l'avait déjà énoncé au IVème siècle avant notre ère : le tout est plus que la somme de ses parties (6).

La question pourrait se poser de savoir à quoi peuvent bien servir ces dieux issus de nous-mêmes? La réponse n'étant pas à ma portée, je me vois contraint de parodier Isaïe :
vos pensées ne sont pas leurs pensées
et leurs voies ne sont pas vos voies!
(7)
Mais, bien entendu, de la même façon que je vous laisse spéculer les possibilités de transmission de pensées entre spirales, je laisse à votre appréciation les éventuelles relations psychiques entre les spirales des vivants et la psychosphère, voire les dieux eux-mêmes. Et j'abandonne à votre rêverie, la vision d'une source divine inépuisable à laquelle auraient su puiser un Mozart, un Léonard de Vincy, et pourquoi pas un Nostradamus... Et pourquoi pas où nous puiserions nous-mêmes demain? Peut-être ne suffit-il que de trouver le chemin d'accès et la gymnastique cérébrale adéquate pour y parvenir...

La première amibe ayant 3 milliards et demie d'années, il y a donc 3 milliards et demie d'années que tout un monde de dieux peuple notre univers. Des dieux qui se sont affinés avec le temps, grâce à la qualité des nouvelles spirales venant constituer de toujours nouvelles psychosphères. Des dieux qui s'affineront davantage encore quand les hommes, ayant pris conscience de leur qualité de créateurs, organiseront leurs vies, leurs mœurs et leurs sociétés en fonction du vrai destin qui est le leur. Ce jour-là, qui sait si les anges gardiens des uns, la bonne étoile ou la Providence des autres, ou les Ummites de Jean-Pierre Petit (8 ), ne verront pas leur légitimité enfin reconnue. Qui sait?

Voilà donc résumée par à peu près la conception qui est la mienne de la vie de l'homme, et de celle des dieux après notre passage de l'Achéron. Il s'ensuit, si j'ai réussi à vous convaincre, que le vivant tel que nous le concevons n'est qu'un vivant temporaire entre du vivant matériel et éternel et du vivant spirituel également éternel.

La vie dont nous craignons tant la disparition, ne serait qu'un relais entre deux types de vie qui échappent totalement à notre contrôle humain. Et il nous apparaît soudain que tout est vie, ou que tout est physique, rejoignant en quelque sorte le biochimiste Szent-Györgyi qui affirmait : "La vie en tant que telle n'existe pas"! Tout dans l'univers, du plus humble des leptons au plus complexe des nucléides, de la faiblesse d'un chromosome à la puissance d'un Dieu, tout est affaire de complexification de la matière et de réactions des éléments complexifiés. La vie en est une conséquence, la pensée une incidence et nos dieux une résultante.

Alors, que reste-t-il de l'angoisse du mécréant face à la mort? Soudain elle nous semble mesquine, car il apparaît que l'homme doit superbement ignorer la mort. Tout en reconnaissant l'importance de son rôle, il ne fera pas une fixation sur elle. Au contraire, le seul pôle vers lequel tous ses efforts tendront à chaque instant de son existence, ce sera l'excellence d'une vie bien remplie. Conscient de sa participation psychique et future -mais pas forcément le plus tard possible- à la constitution d'un dieu, œuvre immense qui, bien entendu, le dépasse, il mettra tout en œuvre durant son humanité pour :

- engendrer et former de nombreuses unités de production humaine pour une participation massive à ce destin gigantesque qui est celui de tout homme,

- aimer passionnément la vie qui lui permet d'être l'artisan d'un tel projet, et la chanter jusques et y compris l'heure de sa mort, point final glorieux d'un travail bien compris et bien exécuté,

- être à l'écoute des dieux pour, inconsciemment sans doute mais néanmoins, agir dans le sens qu'ils indiquent afin d'être dignes, demain, d'entrer dans leur domaine, notre domaine pour l'éternité... en attendant mieux; encore une fois, qui sait?

*

Post mortem, nihil est (après la mort, il n'y a rien) chanta Sénèque. Nous ne mêlerons pas nos voix à la sienne! Ipsaque mors nihil (la mort elle-même n'est rien) enchaîna-t-il. Pour nous, la mort est tout! Au risque de passer pour des amateurs de paradoxes, osons l'affirmer sans ambages : la mort est la seule chose au monde qui vaille la peine de vivre.


Echoisy, le 26 mars 1996
Ce texte a fait l’objet d’une publication dans le n° 5 (mars 1996)
de la revue Roquefavour
(DOMUS, Château de Ventabren 13122 VENTABREN)


Après avoir donné
L'accès à Dieu pour tous,
Et mon corps à la science,
Je ne peux donner plus
Sur le peu que j'avais.

CA.






Notes et Références

(1) Par-delà bien et mal - Friedrich. Nietzsche, Ed. Gallimard

(2) Les Origines de la vie - Joël de Rosnay. Point Sciences S10 Ed. Seuil

(3) Le cerveau humain - Paul Chauchard. Collection Que sais-je? PUF 6 ème édition de 1980

(4) Genèse d'une pensée - Pierre Teilhard de Chardin. Ed. Grasset.
Lettre du 5 février 1917. Phrase complète : "Je ne puis croire que le monde soit seulement donné à l'homme pour l'occuper, comme une roue à faire tourner. Il doit y avoir un effort précis à donner, un résultat défini à obtenir, qui soit l'axe du labeur humain et de la lignée humaine, qui constitue le support ou la matière de notre fidélité à Dieu, qui fasse comme le lien dynamique de notre charité."

(5) Cité par Thierry Souccar, dans le numéro 583 de Sciences et Avenir, page 28.

(6) Formule reprise par Max Planck, fondateur de la physique quantique, qui affirmait : "un entier se distingue toujours par quelque chose de la somme de ses parties."

(7) Isaïe, 55 : 8 Car vos pensées ne sont pas mes pensées,
et mes voies ne sont pas vos voies,
oracle de Yahvé.

(8 ) Enquête sur les Extra-terrestres qui sont déjà parmi nous. Le mystère des Ummites - Jean-Pierre Petit, Directeur de recherche au CNRS. Editions Albin Michel

Pour mémoire, c'est en 1963 qu'apparaît pour la première fois, dans mes archives, le terme de psychosphère dont je revendique la paternité ; le concept, lui, remonte aux années 1952/53 (voir 'critique de la foi' 1ère partie).

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