DIALOGUES GENESIAQUES

Propositions de débats

DIALOGUES GENESIAQUES

Messagepar coriolan » 17 Oct 2009 19:32

Au commencement du monde, juste après la création du couple humain.

ACTE 1
Adam est en pleine discussion avec Dieu

Adam :
Si l’interdiction de manger du fruit de cet arbre me vaut l’interdiction de connaître ce qui est bien et ce qui est mal, ne crains-tu pas qu'un jour je ne fasse le mal en méconnaissance de cause ?

Dieu :
Mais tu as déjà la connaissance du bien et du mal. Cette connaissance se résume en un précepte unique: "M'obéir est bien, ne pas m'obéir est mal". Et, dans ces limites, je t'ai donné le discernement moral, la liberté de choisir à tes risques et périls entre : suivre mon commandement ou l'enfreindre.

Adam :
Pourquoi as-tu fixé des limites à ma liberté ?

Dieu :
Parce que, au-delà de la connaissance des choses, il y a la décision de leur raison d’être. Je t’ai donné la connaissance du bien et du mal, mais je revendique le droit de décider ce qui est bien et ce qui est mal. Cette faculté qui échappe à ta compétence, m'appartient.

Adam :
Pourquoi cette exclusive ?

Dieu :
Parce que l'harmonie veut que la décision soit le privilège d'un seul, et que celui-là soit omniscient. Ta convoitise serait une faute d'orgueil, un attentat à ma souveraineté.

-o-

ACTE 2
Satan essaye de convaincre Adam de n'en faire qu'à sa tête.

Satan :
J'entends Dieu te dire que tu as la connaissance des choses dans les limites de ce qu'il a décidé qu'elles seront, soit bonnes, soit mauvaises ? Mais la terre n'est pas le ciel, les choses de la terre ne sont pas les choses du ciel. Or, Dieu, s'il est omniscient en matière céleste, est ignorant en matière terrestre. Je sais de quoi je parle, et puis en témoigner! Quand il a créé le monde, il a dit: "Que les choses soient". Ce fut sa décision, puis les choses étant, "il vit que cela était bon", ce fut sa connaissance à posteriori. Selon ce schéma divin, sur terre c'est à toi de décider ce que seront les choses, pour les connaître ensuite et faire ton expérience.

En outre, n'oublie pas que Dieu t'a créé à son image comme à sa ressemblance, il veut que tu sois sur terre ce qu'il est dans le ciel. Il te faut donc accéder au pouvoir de décision pour être un dieu sur terre, selon sa propre volonté. S'abstenir serait agir contre cette volonté et, par voie de conséquence, mal agir.

Adam :
Cependant Dieu a été formel sur ce point: "Je te donne un ordre unique, le suivre est bien, l'enfreindre est mal".

Satan :
Sans doute, mais tu sais ce qu’on dit : "Errare divinum est !" et sans le savoir, à défaut de la connaissance des choses terrestres, il a généré un paradoxe en te donnant un autre ordre: "remplis la terre et soumets-la". Crois-tu que tu pourras soumettre la terre si tu es soumis toi-même ? Il te faudra bien décider sans en référer constamment à Dieu, faute de quoi il n'aurait pas eu besoin d'une créature à son image comme à sa ressemblance ! Tu n'enfreins pas un commandement en suivant mon conseil, tu l'ajustes aux réalités matérielles avec lesquelles Dieu ne saurait composer sans déchoir.

Prends l'engagement formel de ne pas user de ton pouvoir contre le ciel – c’est là sa seule inquiétude, mais fais preuve d'initiative en ce qui concerne la terre qui t'appartient en son nom.

Adam :
Qui es-tu, toi qui te permets d'interpréter les ordres d'un Dieu ?

Satan :
Je suis le Satan, "l'opposant", c’est-à-dire que je suis l'équilibre de Dieu, l'élément indispensable à la dialectique divine, l'univers étant la synthèse de nos deux entités. On m'appelle Lucifer, le bien nommé "porte-lumière".

Adam (inquiet) :
Qui guidera ma conduite devant cette alternative?

Satan (sournois) :
Ta femme...peut-être!

-o-

ACTE 3
Dieu, en colère, fait des reproches à Adam qui a désobéi.

Dieu :
Qui t'a permis ? Quel argument spécieux a eu raison de ma mise en garde ?

Adam :
Seigneur, Lucifer m'a fait valoir que, créé à ta ressemblance, il me faudrait te suppléer sur terre afin de remplir ma mission...

Dieu :
Ainsi tu m'as trompé au nom de la ressemblance! Qu'aurais-tu fait au nom de la différence ? Mais cette similitude dont tu te réclames n'est pas un don exceptionnel ! Tu la transmettras à tes descendants qui la transmettront aux leurs. Elle n'est que le lien spirituel qui unira à tout jamais l'homme à son créateur, mais elle ne confère aucun droit, ni à l'un, ni à l'autre.

Adam (effondré) :
Qu'ai-je fait?

Dieu :
Tu as créé un précédent fâcheux ! Car, à ton exemple, tes descendants, eux aussi, convoiteront la faculté de décision de leurs maîtres, et ils l'obtiendront à tout prix : transactions, compromissions, collusions! La voilà la mort de la famille humaine qui est génétiquement en toi, et que je t'avais annoncée. Mais tu as fait un choix d'homme-dieu, va ! je m'incline !

-0- (Fin du texte original. Ce qui suit a été écrit pour la plaisir du dialogue entre Jel et votre serviteur...)

ACTE 4
Satan fâché, s’adresse à Dieu :

Satan : Pour masquer ton incompétence, tu dis et laisses répéter à l’envi, que je suis responsable si tes créatures se sont mises dans un si mauvais pas ? C’est un peu facile !

Dieu :
Responsable ? Non ! Mais coupable ? Oui ! J’avais créé ce couple en lui donnant la capacité de discerner l’obéissance de la désobéissance, il a failli ; je l’ai puni. Même ta coupable intervention ne saurait atténuer sa propre responsabilité.

Satan :
Et en quoi mon intervention fut-elle coupable ?

Dieu :
Tu as raisonné mes ordres.

Satan :
Ne seraient-ils pas raisonnables ?

Dieu :
Ils sont ce qu’ils sont. En revanche, tes raisons qui, elles, sont superflues et superficielles, elles ne sauraient en aucun cas altérer le fondement de ce que j’ai voulu qui soit. Croire le contraire est une faute ; et ces hommes l’ont commise en mettant en balane tes propos et les miens.

Satan :
Si je l’ai emporté, c’est que tes arguments manquaient de poids ! Et à défaut d’en débattre avec elles, ces pauvres créatures, tu as préféré les exclure ? Mais sache, au cas où tu en aurais l’intention, que si tout était à refaire tout serait ainsi refait car tu ne peux pas m’exclure, moi. Ni me supprimer !

Dieu :
Je le pourrais !

Satan :
Hé non ! Et c’est bien ton énième paradoxe divin. Tu n’es que parce que je suis – et l’inverse est vrai – mais tu ne peux pas plus m’éliminer que tu ne peux éliminer une seule face d’une même pièce. Ce sont ses deux côtés qui font la pièce : le revers et l’avers, pile ou face.

Dieu :
Va-t-en, Satan !

Satan :
Vade retro toi-même, Yavhé qui te renie. Tu veux que je sois le ‘mal’ pour être le ‘bien’. Hé oui ! Il te faut l’un pour que l’autre soit. Je suis ta nécessité puisque, tu le sais, les choses ne se révèlent que sur le fond de leur contraire.

Dieu :
Tu ne raisonneras pas avec moi comme avec mes humains.

Satan :
Bien sûr que si ! Tes propres scribes t’ont trahi. Ne lit-on pas dans le Premier livre de Samuel (16 : 14 ) « L’esprit de Yahvé s’était retiré de Saül et un mauvais esprit, venant de Yahvé lui causait des terreurs » ; plus loin encore (18 :9) « Un mauvais esprit de Yahvé prit possession de Saül » . Ta persistance à faire de nos deux entités deux personnages opposés est ridicule. Il n’y a ni bien ni mal, il n’y a que des options prises en fonction d’intérêts parfois divergents. Alors, fatalement, il y a des conséquences bénéfiques ou maléfiques collatérales. Mais ce ne sont que des conséquences, et elles ne sont pas qualifiables par rapports aux options prises, pas plus que les options prises ne le sont pas rapport à leurs conséquences

Dieu :
Laisse moi penser à ceci…

Satan (en sortant) :
C’est avant qu’il fallait y penser, Dieu inconséquent.

-0-

ACTE 5 (dû à notre excellent JEL)
(Dieu, fâché de s'être laissé désarçonner, sort son téléphone de sous sa longue barbe).

Dieu :
Satan ? Tu sais que tu commences à me chauffer avec tes histoires ? Ton ni bien ni mal ne tient pas debout. Tu ne peux pas justifier ton existence maléfique comme complément nécessaire du bien, tout en reniant l'existence du bien et du mal! Ça n'a aucun sens.

Satan :
Avoue bien que ça t'arrange...

Dieu :
Et toi avec ! Sinon, tu ne serais pas là à argumenter ! Les actes accomplis pour le bien de tous avec le respect de chacun existent tout autant que la barbarie et la cruauté : si mes sous-fifres ont lynché du scientifique à l'époque, toi tu ferais bien de réviser tes maths ! (chapitre : cas limites).

Satan :
Tu causes, tu causes, mais tu ne peux pas te passer de moi !

Dieu :
Sur ce coup là, je te l'accorde, tu m'es parfois utile. Si tu n'étais pas là, les Hommes n'auraient pas pu user de discernement, et je n'aurais pas pu inventer le pardon... Et c'est d'ailleurs parce que j'ai donné sa totale liberté à la Création que tu as pu t'affranchir de ma bénédiction, et aller contre ma volonté. Tu devrais donc me remercier !

Satan :
Et vois où ça t'a mené ! Vois le monde ! Vois ton Église ! Les Hommes sont avec moi, tu n'es rien pour eux qu'un vieux barbu grincheux !

Dieu :
Mais, tu l'as dit toi-même ! Nous sommes indissociables ! Jamais tu ne pourras m'éradiquer totalement. Et si tu n'étais pas étranger à la sagesse du levant (1), tu saurais que la victoire ne peut être obtenue en cherchant à anéantir son ennemi, mais en instaurant un équilibre... favorable.

Satan, (raccrochant) :
Mais qu'est-ce qu'il raconte le vieux ? Il est devenu sénile ?

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(1) Satan, lui, il est "à l'ouest"; alors que Dieu est à l'Orient (cf. l'architecture chrétienne). Et en orient (en Chine puis au Japon, en l'occurrence), depuis très très longtemps se pratique un art martial (le go, aujourd'hui jeu de stratégie, rappelant les échecs) qui enseigne le respect (ce que les théodores appellent la Crainte), la patience, l'art du compromis. Manquer à ces règles amène à une "mort" violente et sans pitié.
Vous l'aurez remarqué : la vie n'est qu'une partie de go dont les règles ont été inutilement compliquées.

Mais je m'égare... Confucius n'est pas dans la scène !



ACTE 6 (sous la plume de Coriolan qui a voulu avoir le dernier mot… pour l’instant ; tout dépend de vous !)
Satan (seul en scène est en train d’écrire à Dieu et monologue en rouspétant)

Satan :
Quelle est l’exécrable sténodactylographe qui a pris les notes de notre dernier entretien téléphonique ! Et tu les as laissé publier sans les relire ? Enfin, je veux bien le croire parce qu’autrement c’est de la pure trahison ! Les propos que tu me prêtes me feraient passer pour un idiot ! Il est temps que je redresse la situation.

D’abord, que nous soyons d’accord. Pour moi les notions de ‘bien’ et de ‘mal’ sont très subjectives ; et tellement même que je ne les emploie que lorsque je m’adresse à toi. Ces mots-là font partie de ta rhétorique habituelle, je parle avec tes mots afin d’être compris par toi. Pour moi, je me répète : « Il n’y a ni bien ni mal, il n’y a que des options prises en fonction d’intérêts parfois divergents. » C’est ainsi que pour une même action, il peut y avoir deux résultats, positif pour l’un, négatif pour l’autre. Ce que tu appelles le bien et le mal. L’avers et le revers. Et c’est ainsi, aussi, que pour justifier ton essence bénéfique tu parles (c’est toi qui l’as dit) de mon essence maléfique. Tu énonces une prémisse contestable comme une évidence, tu bâtis dessus en suivant un raisonnement d’une logique absolue, et tu en tires une conclusion qui justifie ton erreur initiale. Quand Dombom sera de retour en enfer, elle me rappellera le nom de cette figure de rhétorique. Mes études sont loin derrière moi !

Ceci étant, pour que tu sois comme tu veux être, il faut que je sois, moi, diamétralement opposé. Et j’ai accepté de jouer ce rôle parce que je suis ta créature. C’est toi qui me l’as dit.

D’autre part, ta scripte rappelle, je te cite « Les actes accomplis pour le bien de tous avec le respect de chacun existent tout autant que la barbarie et la cruauté. » Sacré vain dieu ! Mais tu bâtiras toujours tes raisonnements sur des cas extrêmes ! Tu es un extrémiste ! On ne raisonne pas sur des cas d’exception. Entre le ‘bien’ et la ‘barbarie’ dont tu parles, il y a toute une gamme de comportements et c’est à l’intérieur de ces limites que s’ébat l’humanité, pas sur les bords. Et toi tu as tiré des lois en fonction de l’exception et non de la règle ! Curieux tout de même de la part d’un vigilant créateur ! Non ?

Sur ton troisième paragraphe que je relève ici « Si tu n'avais pas été là, les Hommes n'auraient pas pu user de discernement, et je n'aurais pas pu inventer le pardon... Et c'est d'ailleurs parce que j'ai donné sa totale liberté à la Création que tu as pu t'affranchir de ma bénédiction, et aller contre ma volonté. Tu devrais donc me remercier ! », tu avoues ta fourberie diabolique, passe-moi le mot. Ainsi donc tu as laissé l’homme fauter non seulement pour le punir mais POUR pouvoir lui pardonner ? Chapeau ! Tu as laissé le diable réputé perfide et d’une puissance extrême (n’était-ce pas le premier de tes archanges ?) tenter une pauvre femme sans défense, nouvellement créée, POUR pouvoir lui pardonner un jour après avoir envoyé ton fils à la crucifixion ? Mais tu es une bête puante ! Et je devrais te remercier ? Folie !

Enfin où as-tu vu jouer que je voudrais t’éradiquer ? Je t’ai même dit, souviens-t-en : « Tu n’es que parce que je suis – et l’inverse est vrai – mais tu ne peux pas plus m’éliminer que tu ne peux éliminer une seule face d’une même pièce. »

Quant à ton laïus, en aparté, sur l’architecture chrétienne, étymologiquement ‘orient’,‘orée’, ‘bord’ et ‘occident’, ‘occire’, ‘fin’, il était normal que dans son schéma de représentant de commerce, la chrétienté se plaçât au levant. Belle image. Et qu’elle mît Satan au couchant ! Ben voyons ! Ce que tu oublies, Dieu désastreux, c’est que la marche des peuples a toujours été du levant au couchant ; depuis Abram à Hâran, vois la marche des peuples jusqu’en Egypte, puis des Grecs et des Romains jusqu’aux bords de l’Atlantique, puis les conquistadors espagnols jusqu’en Amérique, et enfin la ruée américaine jusqu’aux rives du Pacifique. C’est là que les peuples auraient dû trouver Dieu, d’ailleurs ils y croyaient si on en juge par l’appellation de ‘Pacifique’ du grand océan du couchant. Or tu n’étais pas à l’ultime étape de la grande marche. Au contraire, tu sais ce que je vois, moi, dans ton architecture chrétienne, et c’est toute la symbolique de la marche de l’humanité, c’est que parti du Levant sur ton ordre à Abram, le conte des Mille et Une Nuits s’est transformé en grand spectacle hollywoodien au bord d’un gouffre que les hommes ont appelé ‘Pacifique’ ! Et c’est ton enfer chrétien sur Terre. Moi, le mien, il est au ciel, en location, mon cher propriétaire.

Je te salue, marri !

C.A.
Echoisy, mars 1993-octobre 2009
"Quand la prudence est partout, le courage n’est nulle part." (Désiré Joseph Mercier)
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